Bolivie: Le feuilleton de la réélection de Morales

L’organisation et le déroulement des élections nationales boliviennes suscitent de nombreuses contestations. Voici la narration des faits et l’appel de Pablo Solón, ancien ambassadeur du gouvernement d’Evo Morales à l’ONU de 2009 à 2011, connu pour ses positions de défenseur de l’environnement.

Le résultat officiel des élections nationales boliviennes vient d’être annoncé : Evo Morales est déclaré gagnant dès le premier tour. Avant de livrer une analyse de ces élections et des protestations qu’elles suscitent, il m’a semblé intéressant de diffuser la lettre ouverte suivante parce qu’elle a été écrite par un ancien proche collaborateur d’Evo Morales qui se réclame de la gauche bolivienne, et parce qu’elle met bien en évidence que la contestation du résultat du scrutin ne porte pas seulement sur la fraude électorale avant et pendant les élections mais aussi et surtout sur le fait même qu’Evo Morales se représente à la présidence en violant la Constitution qu’il a lui-même fait approuver par referendum.

 

Lettre Ouverte au Mouvement Alter Mondialiste sur la situation en Bolivie[1]

Mes chers amis,

Le Président Evo Morales a déclaré ce mercredi matin (23 octobre), lors d’une conférence de presse, qu’un coup d’état était en cours en Bolivie et "qu’il faisait appel à la solidarité internationale pour défendre le processus de changement (Proceso de Cambio)".

Avec une grande amertume, ayant participé au gouvernement entre les années 2006 et 2011, j’exprime mon profond désaccord avec cette affirmation. Il est vrai que la Bolivie connaît aujourd’hui un état de forte polarisation et une convulsion sociale. Les sièges de plusieurs cours électorales départementales ont été incendiés et il y a des manifestations massives dans tout le pays.

Mais quelle est l’origine de ces mouvements sociaux qui pourraient dégénérer en violence extrême ? En sommes-nous à la cinquième étape d’un coup d’état “soft” promu par « l’Impérialisme Américain » et le candidat Carlos Mesa, comme l’affirme un ancien ministre du gouvernement d’Evo?

La raison principale qui a amené dans les rues des centaines de milliers de boliviens, vient de ce qu’Evo Morales n’a pas respecté le résultat du referendum du 21 février 2016. Lors de ce referendum, proposé par Evo lui-même, 51,3% de la population s’est prononcée pour le NON à un possible quatrième mandat.

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Au début, Evo a reconnu sa défaite. Puis il a commencé à le contester en invoquant « le mensonge de la Zapata », son ex petite-amie qui prétendait avoir eu un fils de lui ; un enfant qu’il a d’abord reconnu, qu’il a prétendu mort, pour finalement  faire accréditer la thèse qu’il n’avait jamais existé. Une vrai télénovela  articulée à une affaire de corruption : cette fiancée était en effet directrice de la société de travaux publics chinoise (CAMC)) qui négociait des contrats de plusieurs centaines de millions de dollars avec l’État bolivien depuis le bureau officiel de la première dame.

Le président a prétendu que toute cette affaire n’était qu’une conspiration et que sa défaite au referendum avait été causée par la campagne médiatique qui l’avait accompagnée.  Gabriela Zapata a été emprisonnée et elle l’est toujours - dans une cellule V.I.P.

Un an plus tard, fin 2017, le tribunal constitutionnel a habilité les citoyens Evo Morales et Alvaro García Linera à postuler à un quatrième mandat, car les en empêcher équivaudrait à violer les droits de l’homme. En donnant carte blanche à la réélection, le tribunal a donc fait fi des articles de la Constitution bolivienne l’interdisant plus d’une seule fois.

Vers la fin 2018, la cour électorale et l’assemblée nationaleo nt approuvé à la va-vite une loi autorisant des élections primaires pour habiliter les candidats à la présidence et la vice-présidence du pays. Sous l’apparence d’une « démocratisation interne » des partis politiques, l’objectif masqué de cette manœuvre était de valider la candidature du binôme Evo/Alvaro. Ces primaires n’ont servi à rien – tous les partis n’ont présenté  qu’un couple de candidats, l’un pour la présidence l’autre pour la vice-présidence  –  et elles ont coûté à l’État bolivien la bagatelle de quelques millions de dollars. Pour finir en beauté, bien que la loi instaurant ces primaires interdise de changer des candidats gagnants, la cour électorale a autorisé la candidature d’un nouveau venu, un évangéliste d’origine sud-coréenne, à mi-chemin entre Bolsonaro et Fujimori, qui est arrivé en troisième position.

Cette campagne 2019 a été très déséquilibrée : Evo a utilisé les biens et les moyens de l’État, a obligé une grande partie des fonctionnaires à assister à ses meetings  sous peine de licenciement, a fait de nombreuses promesses de travaux publics en échange des votes, etc…

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Quelques semaines avant l’élection du 20 octobre dernier, des rassemblements massifs de citoyens (cabildos) ont eu lieu dans les grandes villes du pays qui se sont prononcés ouvertement contre de cette quatrième candidature d’Evo. Et le jour du vote le taux de participation a atteint 90% des électeurs.

Résultat ; Evo premier, Carlos Mesa deuxième. Vers 19 :40 heures selon les résultats préliminaires (TREP) de la cour électorale après le dépouillement de 83% des votes Evo obtenait 45% des voix et Mesa 38%. Les résultats étaient également validés par Via Ciencia, la seule société de sondages habilitée par le gouvernement qui donnait 44% pour Evo et 39% avec Mesa. Comme la différence entre le premier et le second était inférieure à 10% un second tour le 15 décembre était inéluctable. Le soir même Mesa s’y déclarait prêt, alors qu’Evo se proclamait gagnant grâce aux 17% des votes non encore  comptabilisés.

Vers 20 heures, une apparente panne du TREP stoppe la comptabilisation des votes. La population commence à s’inquiéter. Le lendemain, vers 18 heures, soit 22 heures après le début de la panne, le système reprend et… surprise ! après le dépouillement 96% des suffrages Evo devance Mesa de 10.11%. Exit le second tour. Des soulèvements éclatent dans plusieurs villes. À Sucre, la capitale historique du pays, la police nationale se joint même aux manifestants. Un des vice-présidents de la cour électorale démissionne en s’interrogeant sur la panne inopinée du système de comptabilisation rapide (TREP) et le lendemain un membre d’une des cours électorales démissionne à son tour.  Jeudi 24 octobre, le décompte officiel interrompu à plusieurs reprises donne plus 10% de différence entre les deux candidats.

Carlos Mesa, journaliste, a été Vice-Président lors du gouvernement néo-libéral de Gonzalo Sanchez de Lozada. Il est fort probable que si Evo ne s’était pas présenté une quatrième fois consécutive au mépris de la Constitution, Mesa n’aurait été qu’un candidat parmi les autres, ou ne se serait peut-être même pas présenté aux élections. Les opposants à Evo ont concentré leurs votes sur Mesa. Sans vraiment le vouloir Evo a créé son propre ennemi et a coupé la société bolivienne en deux : pour ou contre cette quatrième élection forcée. Le vice-président Álvaro García Linera a même ressorti les vieux fantasmes racistes en présentant ce scrutin comme une bagarre entre  Blancs et Indiens. Sans aucun doute Evo a une plus vaste audience dans les campagnes et les villages ruraux alors que Mesa a plus d’appuis dans les villes, mais l’un comme l’autre ont des électeurs métis et indiens. Il est très dangereux d’attiser la confrontation raciale.

Ce conflit politique larvé depuis 2016, favorise certains secteurs de la droite et l’ambassade des États Unis est sans doute en train d’intriguer. Mais la cause du conflit est ailleurs. Rien de cela ne se serait produit si Evo avait accepté le résultat du referendum (qu’il avait lui-même convoqué) et n’avait pas candidaté en arguant  un « droit humain à la réélection »  au-delà de la Constitution et de la volonté souveraine de la population.

Je ne souhaite pas aborder d’autres sujets très importants : la situation économique du pays, les droits de la Terre Mère, l’état des organisations sociales ou la mutation de la bourgeoisie bolivienne. Nous pourrons évoquer ces questions postérieurement.  Pour l’instant je vous demande, de tout cœur, de bien vous informer sur la situation politique bolivienne et de prendre parti selon vos principes et en votre âme et conscience.

Pour ma part, suivant l’exemple du mai 68 français, je continuerai à « demander l’impossible », qu’Evo accepte finalement le résultat du referendum du 21 février 2016, et qu’il arrête de briguer cette quatrième élection avant que le sang coule.

Bien à vous,

Pablo Solón

 

[1] https://fundacionsolon.org/2019/10/23/carta-al-movimiento-antiglobalizador-sobre-la-situacion-en-bolivia/

La version originale en espagnol, une traduction en anglais et une autre en français sont accessibles sur le site de la fondation  Solón. J’ai modifié cette dernière pour la rendre plus lisible, mais ma version demeure imparfaite. On y trouvera aussi la description des diverses activités de la fondation sur son site.

Voir aussi : https://es.wikipedia.org/wiki/Pablo_Sol%C3%B3n

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