Déguiser un homme en femme pour le punir. Le cas du maire de Caquiaviri (Bolivie)

Le 8 décembre dernier le maire de la municipalité de Caquiaviri (département de La Paz) fut condamné par des autorités traditionnelles de communautés indigènes sises sur le territoire municipal à déambuler sur la place publique du bourg habillé en femme. Ces juges improvisés auraient préféré ce type de châtiment à la bastonnade (chicotazo).  Le prétexte de cette punition tiendrait à sa mauvaise gestion des ressources locales, et principalement à des promesses non tenues vis-à-vis d’une section communale.

Le maire fut revêtu des habits caractéristiques de la chola de La Paz : la pollera (jupe plissée aux couleurs vives et chatoyantes),  la manta (la cape qui va avec), l’aguayo (pièce de laine rectangulaire tissée plus ou moins grossière et ornée de motifs traditionnels servant à porter des charges sur le dos) et du borsalino ou chapeau melon. 

Ce qui est particulièrement signifiant et intéressant dans cette punition c’est que l’homme est humilié par une double stigmatisation : d’une part on change son apparence  sexuelle pour remettre  en cause sa virilité, d’autre part on lui fait endosser le costume d’une femme au statut ambigu : la chola.

La chola

Dans tous les pays Andins depuis au moins le 17 ème siècle et selon une terminologie héritée des classifications colonialesle substantif  chola  désigne une femme de statut social intermédiaire entre la dame occidentale et l’indienne qui, dans les bourgs et les villes, exerce généralement les métiers du commerce et de l’artisanat, à moins qu’elle ne soit employée de maison.  Mais dans tous les cas ce qui la distingue et permet de l’identifier c’est précisément  la manière dont elle s’habille et qui est codifiée – non sans variantes et évolutions, bien sûr – depuis le 18ème siècle ; un costume qui au départ emprunte à la mode des dames espagnoles pour signifier son ascension sociale relativement à la campagnarde reléguée en tant qu’indienne.

Une de ses pièces d’habillement les plus caractéristiques est la pollera, cette ample jupe plissée à la taille de 5 à 6 mètres de large voire plus qui recouvre 4 à 5 jupons.  La coiffure est un autre trait typique du personnage : le chapeau recouvre invariablement une longue chevelure séparée en deux tresses.  Enfin si les pièces du costume font la distinction entre la chola et  la mujer de vestido, il y a néanmoins de grandes différences à l’intérieur de cette catégorie : elles se mesurent à la richesse et magnificence des tissus, à l’obéissance à la mode du moment en matière de coupes et de coloris, à la préciosité des bijoux qui accompagnent la tenue (tant les broches ou topos qui servent à fixer la manta que les boucles d’oreilles, les ornementations du chapeau et jusqu’aux dents en or)…

Mais ce qui nous intéresse ici c’est le le stéréotype qui va avec ce statut intermédiaire de chola. Rappelons en premier lieu que la chola est une métisse de Blanc et d’Indien. Elle souffre donc du stigmate de l’impur, du mélangé, du bâtard.  Elle est vue comme une femme vive, énergique, ambitieuse, rusée ; une parvenue, une arriviste pouvant user de moyens douteux pour s’élever socialement[1] ; une femme vulgaire de surcroît : « Tu cries comme une chola du marché », dit-on. De plus elle est indépendante et libre, voluptueuse et lascive. Si bien qu’on insulte une femme en la traitant de chola – et encore plus un homme, bien sûr. C’est pourquoi, le plus souvent, c’est  le diminutif affectueux cholita qui est utilisé pour la désigner dans le langage courant, tandis qu’elle se dit femme de  pollera par opposition aux femmes de vestido[2], c’est-à-dire femmes habillées selon la mode occidentale actuelle.

Ces quelques notations permettent de mieux comprendre l’usage courant du taxon chola dans la vie politique bolivienne et la manière dont il devient injurieux.  Reportons-nous en 2002, quand le député Evo Morales était pour la première fois candidat à la présidence du pays. À l’occasion de la campagne électorale, pour stigmatiser ses adversaires de la Unión Civica Radical (UCS) qui s’étaient alliés sans scrupules avec divers partis politiques rivaux pour demeurer dans les équipes gouvernementales, il risqua cette formule : « En termes vulgaires, on peut dire que la UCS est la chola de tous les partis »[3].

Quelques mois plus tard, à Morochata (département de Cochabamba) quatre élus municipaux, accusés de corruption furent contraints de se déguiser en chola et de défiler dans le bourg, exposés aux moqueries et aux insultes de la population. La photo fit la une du journal Los Tiempos. Cette humiliation se déroula en présence du député Evo Morales qui, après une réunion publique, installa en lieu et place des élus ridiculisés, de nouvelles autorités favorables à son parti, le Movimiento al Socialismo (MAS)[4]. C’est dire qu’à l’époque il ne fut guère choqué par ce carnaval; c’est même dire qu’il le cautionna et que la vulgarité du procédé, pour employer ses propres mots, ne lui fit pas peur.

Ce type de punition par travestissement fut donc semble-t-il commun dans les campagnes et jusque dans les villes. Il parait plus rare aujourd’hui mais jouit encore d’une ample approbation même s’il tend à se raréfier du fait de l’activisme féminin.

Les réactions

En 2003, le carnaval de Morochata bien que largement diffusé, ne suscita ni réaction politique ni protestation d’organisation de femmes.

Le cas de Caquiaviri fait au contraire l’objet de nombreux commentaires et d’une réprobation quasi unanime. Une militante féministe voit dans ce châtiment une conduite profondément misogyne fondée sur le constat qu’être « femme ou s’habiller en femme est dénigrant pour un homme parce que pour lui la femme est un être subalterne ». Tandis qu’une autre souligne la violence symbolique à l’égard des femmes que cette mise en scène manifeste, une des 16 formes de violence reconnues dans la Ley para Garantizar a las Mujeres una Vida Libre de Violencia (Loi 348). Si bien que toutes les deux demandent que les coupables soient sanctionnés[5].

Pour le Viceministro de Descolonización «  C’est un acte lamentable …totalement discriminatoire machiste et patriarcal », mais je n’ai pas vu qu’il ait ouvert  une procédure au nom du ministère public. L’ex président Carlos Mesa s’indigne d’un « acte honteux de machisme » et ajoute qu’aucune « coutume ancestrale ne peut violer les droits de l’homme consacrés par la Constitution politique de l’État ». Pour le ministre de Ministro de Gobierno  (Intérieur), « Il ne s’agît pas d’un acte de justice communautaire ; la justice communautaire ne connait pas ce type de sanction[6]. Ceux qui allèguent les usages et coutumes mentent…et cet acte démontre une attitude intolérante, machiste et absolument critiquable ». Quant à Evo Morales qui semble d’avance  condamner le maire, il s’exclame : « Que l’on punisse,  mais pas avec la pollera » un vêtement qu’il exalte et incite à défendre.  Attaquer la pollera, c’est déprécier la femme « et cela nous ne pouvons l’accepter » ajoute-t-il[7].

Mais la réplique la plus impactante fut sans nul doute celle du président du Sénat. Lors de sa  conférence de presse il recouvrit son pantalon d’une pollera en réparation de l’offense faite à la femme bolivienne par les justiciers de Caquiaviri: « Cela suffit cette manière de revêtir quelqu’un d’une pollera quand on veut l’offenser ou signifier que c’est un vicieux (mañudo), un fainéant, un  menteur, cela me semble une insupportable perversité … En le revêtant de cette pollera, à ce moment là, ils offensaient et maltraitaient toutes les femmes qui la portent »  commenta-t-il[8] .

On ne peut que souligner l’opposition entre la conception de la justice qui inspire la conduite punitive des autorités traditionnelles locales et la majorité des réactions qu’elle suscite. Alors que les comunarios de Caquiaviri qui s’estiment lésés mettent en scène une punition qui à leurs yeux est exemplaire – ce sont d’ailleurs les femmes qui affublent le maire –, elle est intolérable pour les élus nationaux et notamment pour le président du Sénat. Les sénateurs énoncent des principes contraires à ceux qui sont défendus par les électeurs qu’ils sont censés représenter et dont ils disent quotidiennement promouvoir la culture, et refonder la nation[9].

Suites

Aux dernières nouvelles le maire de Caquiaviri ne tiendrait pas rancœur à ceux qui l’ont déguisé en femme. Il laisse le soin à la Fiscalia (parquet) de les poursuivre ou non.  

En revanche, il veut déposer plainte contre le député du parti d’opposition Unidad Demócrata (UD) qui a diffusé l’information et la photo « comme s’il avait été présent ».  Et il déplore  que le président du Sénat ait passé une pollera en manière d’excuse[10]. Au fond il perçoit cette réparation de l’offense comme un redoublement de sa propre humiliation. En attaquant en justice le député de l’opposition le maire entend certainement aussi prouver son allégeance au Movimiento al Socialismo (MAS).

Et on voit à cette réaction que si l’on se proposait d’analyser le fond de cette affaire – ce qui est impossible à partir des seuls articles de presse –, il conviendrait de la resituer plus précisément dans son contexte.  Elle semble en effet intimement liée au plus grand scandale de corruption de cette année celui du Fondo de Desarrollo Indígena Originario Campesino (FONDIOC). D’une part le député qui rend la punition publique est le principal accusateur des dirigeants de mouvements sociaux et élus du MAS impliqués dans ce scandale ; et d’autre part la sœur du maire est une ex députée suppléante du MAS qui aurait reçu des subsides de ce fond de développement pour mettre en œuvre divers projets dans cette zone de l’altiplano sans que les réalisations programmées aient vu le jour. Cependant le maire prétend gérer au mieux les fonds publics au bénéfice de ses administrés : « J’exécute les projets. Ils croient que je ne réalise pas ces projets que je suis une femme, que je ne sers à rien, mais cependant j’agis »[11].

Finalement, le vice ministre de Décolonisation s’est rendu à Caquiaviri où à l’issue de longues palabres qui ont duré deux jours il a obtenu des autorités originaires qu’elles présentent des excuses au maire, et que celui-ci les accepte et leur pardonne l’humiliation.  Les comunarios ont rappelé les manques ou retards concernant la réalisation des projets destinés à leurs communautés et argué leur exacerbation face à un maire qui ne tenait aucun compte de leur avis, tandis que celui-ci s’engageait à travailler de manière coordonnée avec eux[12].

Je terminerai par deux remarques.

Pour le vice ministre qui s’est rendu sur place afin de négocier un compromis, l’important est que les autorités traditionnelles aient finalement reconnu que le travestissement d’hommes en femme n’était pas une punition correcte et se soient engagés à mettre fin à cette pratique.  Il semble donc que l’on soit à un tournant et que peu à peu sous la pression des autorités et des activistes féministes une image plus égalitaire et valorisée de la femme parvienne à s’imposer jusque dans les campagnes.

Mais on voit bien aussi que les griefs et les revendications des comunarios n’intéressent véritablement ni les représentants de l’exécutif ni les medias. Personne ne s’inquiète des manquements du maire ou de savoir s’il était coupable. On n’attache pas non plus d’importance à la violence qu’il subit ou à la violation de ses droits. Et c’est à peine si l’on s’interroge sur la légitimité du tribunal improvisé et des juges.

Addenda

Une recherche rapide sur la toile m’a amené à découvrir une condamnation récente du même type dans le kurdistan iranien. Cependant la sentence iranienne à la suite de laquelle le délinquant fut condamné à s’exposer déguisé en femme fut prononcée par l’appareil judiciaire et non par un tribunal improvisé, et c’est escorté par la police qu’il fut exposé aux regards de la population dans les rues de la ville de Marivan.

La similitude des réactions ou protestations est néanmoins évidente.  Une organisation féministe, le « Collectif des femmes de Marivan » dénonça cette mascarade puis appela à manifester tandis qu’une page était ouverte sur facebook ayant pour titre « Être une femme n’est pas un outil d’humiliation ou de punition ». Elle invitait les hommes sensibles à cette argumentation à se prendre en photo habillés en femme, par solidarité. Plus d’une centaine de photos furent postées[13].

 

 


[1] Il y a des portraits célèbres de cholas dans la littérature classique bolivienne. On lira avec plaisir et profit l’excellent ouvrage d’analyse que leur a consacré Salvador Romero Pittari, Las Claudinas: Libros y sensibilidades a principios de siglo en Bolivia”, La Paz,Neftalí Lorenzo E. Caraspas, Editores, 1998.

[2] Cependant la chola accepterait encore plus difficilement qu’on la traite d’indienne, une condition  dépréciée dont elle, ou ses ancêtres, sont précisément sortis.Et il y a une autre catégorie avec laquelle elle ne voudrait pas être confondue mais qui leur est néanmoins associée, celle de birlocha(ou virlocha), ou encore chota femme sans foi ni loi pourrait-on dire, et donc sans origine (qui a abandonné la pollera), associée au stupre et à la vulgarité.

[3] La Razón, 10 mai 2002.

[4] Los Tiempos, 24 novembre 2003.

[5]La Razón, 15 décembre 2015 http://www.la-razon.com/sociedad/Castigo-Caquiaviri-visten-Alcalde-mujer_0_2399760013.html

[6] La Razón, 12 décembre 2015.

[7] http://www.paginasiete.bo/sociedad/2015/12/18/gringo-gonzales-viste-chola-como-desagravio-pollera-80693.html

[8] http://www.erbol.com.bo/galeria/el_gringo_se_viste_de_chola_como_desagravio_la_pollera#/0

[9] J’ai emprunté cette remarque à Renzo Abruzzese, Polleras castigadoras, El Deber 22 décembre 2015,   http://www.eldeber.com.bo/opinion/polleras-castigadoras.html

[10] http://www.paginasiete.bo/nacional/2015/12/22/alcalde-denunciara-quispe-mostrar-fotos-castigo-81070.html

[11] Ejutv, 23 décembre 2015.

[12]  La Razón, 24 et 26 décembre 2015.

[13] http://www.terrafemina.com/societe/international/articles/25034-un-homme-condamne-a-etre-deguise-en-femme-en-iran-video.html ; http://observers.france24.com/fr/20130419-deguiser-bandit-femme-une-humiliation-jugee-mauvais-gout-iran

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