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Billet de blog 31 mars 2020

Bolivie : le défi de la lutte contre l’épidémie du Covid-19

En raison de l’état économique de la Bolivie et de son sous-équipement en infrastructures sanitaires, il est particulièrement difficile de mettre en place une stratégie efficace de lutte contre l’épidémie

Jean-Pierre Lavaud
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Autant le gouvernement d’Evo Morales qui s’est installé au pouvoir en 2005 a bénéficié de conditions économiques favorables et d’une large bienveillance nationale et internationale, autant l’actuel gouvernement de transition doit surmonter des obstacles économiques[1] qui entravent son action. Et c’est dans ce contexte que, pour comble, survient la pandémie.

Rappelons en effet qu’en 2005 la dette internationale du pays est annulée et que démarre un cycle d’une dizaine d’années pendant lesquelles le boom du prix des hydrocarbures et des minerais assure au pays des recettes qui sont en moyenne cinq fois plus élevées que celles des années précédentes. Mais depuis 2014 les gains engendrés par l’exportation du gaz, la principale ressource du pays, ont chuté d’environ 60%.

Et depuis lors l’économie nationale accumule les mauvais résultats. Le déficit fiscal (9% du PIB en 2019) est le plus élevé d’Amérique du sud – excepté celui  du Venezuela. Les réserves de change ont diminué de plus de moitié. La dette extérieure a augmenté de 78% (la dette bilatérale avec la Chine atteignait 896 millions de dollars en mai 2019). La production de gaz a chuté de 24%. Et depuis 2015 le pays accuse un déficit commercial d’un milliard de dollars par an en moyenne: 748 millions de dollars en octobre 2019[2].

De plus, il faut bien comprendre que la Bolivie demeure le pays le plus pauvre de l’Amérique du sud (3,9 millions de pauvres (35%) sur 11,3 millions d’habitants et que la survie au jour le jour de la plus grande partie de ses habitants dépend de leurs activités quotidiennes.  70 à 80% de sa population active travaille dans le secteur économique informel  (comme en 2006) dans des conditions précaires, sans respect du droit du travail, sans sécurité sociale, sans retraite…

En pendant les quatorze années du gouvernement de Morales le budget consacré à la santé et par conséquent aux infrastructures médicales, aux équipements, aux fournitures de médicaments et à la formation du personnel soignant est resté à la traîne.

Selon les données de la Banque mondiale (BM) en 2018, seulement 6, 8% du budget de l’État a été dédié à la santé ;  le plus faible % alloué à ce secteur de toute l’Amérique du sud  (c’est le plus faible aussi en % du PIB)[3]. C’est moins qu’Haïti (9.5%), et la moitié de la part des dépenses de santé du Chili et du Pérou (15,6%).

En conséquence, environ 4 millions de personnes n’ont aucun accès aux services de santé[4]. Et le système de soins est en triste état. Au sein de l’Hospital Obrero de la Paz qui a plus de 60 ans d’âge et auquel les assurés sociaux ont accès, les équipements font défaut, les médecins sont mal payés (en conflit quasi permanent avec le gouvernement de Morales, ils n’ont rien obtenu de substantiel) et par manque de lits les patients sont installés dans les couloirs, sur des lits de fortune. Pour y accéder à des soins médiocres, il faut faire des queues interminables qui se mettent en place dès deux à trois heures du matin, si bien que les familiers du patient se relaient pour obtenir le bon d’entrée (ficha). Pour certaines consultations de spécialistes l’attente peut ensuite durer des mois.

Il en va de même à Santa Cruz où l’Hospital de Niños, le seul qui soit spécialisé en pédiatrie dans l’ensemble de la partie orientale du pays, est vieux de 72 ans. Certaines parties sont désaffectées faute d’équipements et de personnels : « il tombe en morceaux, il y a deux jours nous avons été victimes d’un incendie. Nous réclamons que soit programmée la construction d’un nouvel hôpital » se plaignait un médecin[5], le 25 février dernier.

Non content de négliger la santé (et de se désintéresser aussi de l’assainissement) le dernier gouvernement s’en est pris à certains de ceux qui par leur travail ont tenté de pallier les carences de la politique gouvernementale.  Le père Mateo qui, à Santa Cruz, pendant plus de treize ans, s’est employé à réunir des fonds pour construire le service d’urgence de l’ Hospital del Niños, et mettre en place divers services de l’Hospital Oncológico (le pavillon des adultes, le service de chimiothérapie des enfants …) et qui a, de la même manière, équipé  l’ Hospital San José Obrero de Portachuelo, a été expulsé du pays pour avoir soutenu une campagne réclamant que 10% du budget soit consacré à la santé[6].

Pour comble, depuis le début de l’année, le réseau de soins de Santa Cruz est débordé à cause d’une épidémie de dengue dont il était prévu qu’elle affecte jusqu’à 30 000 malades à la fin mars : « Tout le monde à Santa Cruz avait connaissance de cas de contaminés…nous avons arrêté de compter quand le coronavirus est apparu.»

En conséquence du piètre état du système de santé, l’espérance de vie des boliviens (67,9 ans) est de sept ans plus basse que la moyenne d’Amérique latine (74,7ans), la mortalité maternelle trois fois plus élevée (206 contre 67) et la mortalité infantile est de 38 pour 1.000 nouveaux nés, contre 18 pour 1.000 en moyenne (selon les chiffres de la Banque Mondiale).

C’est dans ce contexte adverse que le gouvernement s’efforce de mettre en place son plan de lutte contre le Covid-19.

Il a opté pour les mesures de confinement depuis le 22 mars et s’emploie à les faire appliquer tout en proposant des compensations alimentaires et financières pour les plus fragiles[7].

Mais comment  réguler durablement les sorties, les déplacements et même les rassemblements des 70%, au moins, de travailleurs informels qui, nous l’avons déjà mentionné, survivent de leur travail au jour le jour?  De plus une partie d’entre eux irriguent les circuits alimentaires ? Quels que soient les efforts louables et nécessaires du gouvernement pour informer la population, brider les rassemblements et lutter contre toutes les sources de contamination, il est évident qu’il aura du mal à freiner la diffusion du virus en raison du mode de fonctionnement  et de l’état social et économique du pays.  De plus, il court le risque de s’aliéner une part croissante de la population, ce qui serait le pire des scénarios.

L’urgence impose donc que dans le même temps soient habilités de nouveaux locaux, de nouveaux lits d’hôpital équipés, que le pays dispose de tests de détection, d’appareils de ventilation respiratoire et de masques et autres protections nécessaires, ainsi que des médicaments et vaccins adéquats au fur et à mesure qu’ils seront autorisés et commercialisés[8]. Il est heureux qu’un certain nombre de mesures aillent dans ce sens et qu’elles connaissent un début d’application. Et au-delà du traitement de l’urgence, souhaitons que cette crise permette enfin !au gouvernement – celui-ci ou le suivant – d’élaborer et de mettre en place un véritable plan de santé national.

Dans ces conditions, il est évident que la Bolivie a un très urgent besoin de l’aide internationale[9]. Ce qui, normalement, ne devrait pas poser de problème, même si à l’heure actuelle chaque pays est affairé à se procurer les mêmes matériels de lutte contre le virus.  Rappelons, en effet, que l’ensemble de la population bolivienne équivaut à celle de la métropole de Sao Paulo, soit environ 12 millions d’habitants.

[1] Il doit aussi faire face à des adversaires politiques en campagne bien que les élections nationales prévues pour le 5 mai prochain soient provisoirement reportées. Certaines des critiques de ces adversaires sont fondées, d’autres relèvent de la malveillance. Il doit aussi subir la mobilisation de secteurs organisés hostiles qui se refusent à suivre les mesures préconisées pour de plus ou moins bonnes raisons. Pour ne pas alourdir ce billet, je garde la présentation de ces difficultés pour une prochaine occasion.

[2] Pendant des années la Bolivie a exporté du gaz naturel au maximum des capacités de gisements qui sont en voie d’épuisement et dont le rendement baisse.  Un exemple : pour défaut de livraison en 2018,  le Brésil a  pénalisé la compagnie nationale bolivienne YPFB d’une amende de 130 millions de dollars. https://brujuladigital.net/economia/petrobras-oficializa-que-reducira-compra-de-gas-boliviano-y-ya-negocia-un-nuevo-contrato ; https://fundacion-milenio.org/economy-bolivia-con-el-deficit-fiscal-mas-alto-de-la-region-despues-de-venezuela/; https://www.hoybolivia.com/Noticia.php?IdNoticia=308135&tit=deficit_fiscal_toca_su_pico_mas_alto_y_el_sector_publico_pierde_protagonismo

https://www.lostiempos.com/actualidad/economia/20191230/mas-deja-economia-crisis-pero-evo-culpa-al-actual-gobierno  Pour ce qui est de la dette interne l’état s’est servi sur les fonds de pension et sur les réserves internationales de change.

[3]  https://fundacion-milenio.org/el-dia-salud-nacional-queda-en-la-cola-a-nivel-latinoamerica-pese-a-los-avances/

[4] https://fundacion-milenio.org/coy-393-cuanto-gasta-bolivia-en-la-salud-de-la-poblacion/

[5] https://www.france24.com/es/20200225-bolivia-epidemia-dengue-ni%C3%B1os-salud ;

[6] http://www.camilos.es/wp-content/uploads/2018/09/10-para-la-Salud2.pdf https://www.atb.com.bo/sociedad/hospital-de-ni%C3%B1os-de-la-ciudad-de-santa-cruz-se-encuentra-colapsado-se-registran-largas-filas

[7] Détail des mesures : https://boliviaemprende.com/noticias/decreto-no-4200-disposiciones-nacionales-para-prevenir-el-contagio-del-coronavirus-covid-19;

http://eju.tv/2020/03/estas-son-las-cinco-nuevas-medidas-del-gobierno-contra-el-coronavirus/

[8] Pour un bilan des capacités d’accueil et de soin des malades voir : https://www.lostiempos.com/especial-multimedia/20200330/bolivia-urgencia-adquirir-miles-pruebas-superar-carencias-medicas

[9] Le gouvernement a déjà lancé plusieurs appels en ce sens. Le dernier date du 28 mars. https://www.radiofides.com/es/2020/03/28/bolivia-solicita-oficialmente-ayuda-de-varios-paises-para-contener-el-covid-19/  Pour le moment elle arrive au compte-goutte/  https://www.paginasiete.bo/nacional/2020/3/13/gobierno-recibira-us-100-millones-para-luchar-contra-el-coronavirus-249493.html; L’Hospital del Norte de Quillacollo, construit en dépit du bon sens sous le précédent gouvernement, et désert depuis 2012, vient enfin d’être inauguré par le nouveau  grâce à une aide du Banco Interamericano de Desarrollo (BID) https://www.lostiempos.com/actualidad/local/20160313/cinco-elefantes-blancos-costaron-bs-36-millones ; et la Chine s’est fait de la publicité en envoyant 100 000 masques, 20 000 kits de test et 5 respirateurs (sic). Quelle mesquinerie pour une puissance comme la Chine qui s’est employée à dévaster le pays et à le corrompre, et a déjà écoulé en Bolivie depuis des années, sous forme de dons, des stocks de matériel militaire usagés !

https://www.paginasiete.bo/nacional/2020/3/28/china-envia-ayuda-bolivia-para-enfrentar-al-coronavirus-251120.html

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