Jean-Pierre Lavaud
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Billet de blog 31 déc. 2016

Dakar 2017. Le rallye indécent

Quand Evo Morales, pourfendeur du capitalisme et de l’impérialisme, utilise l’argent public bolivien pour accueillir et promouvoir une des manifestations les plus voyantes des capitalistes qui vandalisent la nature. Le coup de gueule de Pablo Solón.

Jean-Pierre Lavaud
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« Le Dakar est un évènement unique dans l’histoire du pays, un évènement d’envergure internationale ;  59 nations y participent. C’est réellement un moment à part, et le président Evo Morales nous appuie vigoureusement. »[1]Ainsi s’exprime Étienne Lavigne, le patron de la manifestation. 

Cette année, les concurrents parcourront  9000 kilomètres répartis en 12 étapes. Ils partiront du Paraguay pour gagner immédiatement le nord de l’Argentine, puis ils entreront en Bolivie où ils effectueront près de la moitié de leur parcours, du 5 au 10 janvier.  Ils feront étape dans les villes de Tupiza, Oruro, La Paz (où ils passeront leur journée de repos) et Uyuni ; ils rouleront aux abords du lac Titicaca et traverseront les salines d’Uyuni.  Le ministre de Culturas (en charge de l’organisation) escompte 1.360.000 spectateurs, le triple des années précédentes, et un apport économique de 160 millions de dollars[2]

Voici ce qu’en dit le directeur de la fondation Solón[3] qui lutte pour la préservation des droits de l’homme et de l’environnement.

Salar d'Uyuni

Entre la pénurie d’eau et le Dakar

Pablo Solón

Publié le 27 décembre 2017

Je n’aurais pas dû lire le journal aujourd’hui. Je ne sais pas pourquoi  cette information – que je  connaissais déjà –  a suscité en moi une telle colère.  J’avais sans doute l’espoir que l’année 2017 serait différente, et qu’elle suivrait un cours nouveau. Mais la réalité est cruelle.  En Bolivie l’année  débutera avec le Dakar. Un spectacle qui colonise la nature et la conscience humaine, contredisant tous les principes du « vivre bien ».

Comment se peut-il qu’on dépense quatre millions de dollars du peuple bolivien pour payer la franchise du Dakar par ces temps de pénurie d’eau ? Le Pérou a fermé ses portes au Dakar en 2016 en raison du dérèglement climatique  El Niño[4].  Comment se fait-il que la Bolivie produise encore ce cirque romain par ces temps de crise de l’environnement ?  Il y a des morts à chaque tournée du Dakar, des véhicules qui sortent de la piste, des pilotes ou des spectateurs imprudents, des dégâts environnementaux et archéologiques[5], en somme des tragédies prévisibles dans une société qui prétend promouvoir l’harmonie avec la nature et entre les êtres humains.

Le Dakar est un spectacle de promotion des transnationales qui lèsent le plus profondément la Terre Mère en extrayant ses combustibles fossiles.  La participation à la compétition demande un apport minimum de 80 000 dollars et exige l’appui de sponsors[6]. Les valeurs qu’elle propage sont celles de la conquête et de la colonisation.  C’est pour cela que les organisateurs  choisissent des routes spectaculaires  qui sont supposées inexplorées ; pour montrer comment leurs bolides sont capables de dominer la nature.

Les défenseurs du Dakar prétendent que c’est une manière de promouvoir la Bolivie, que les touristes affluent par milliers et que des millions de dollars entrent dans le pays.  S’il en était ainsi pourquoi, en 2016, le Pérou a-t-il  préféré se concentrer sur les impacts du phénomène climatique El Niño au lieu de collecter les centaines de millions de dollars qu’il est censé engendrer ?

En règle générale, en période de tragédie, on délaisse le divertissement et on annule les spectacles parce qu’ils sont une insulte pour ceux qui souffrent.  Aujourd’hui nous vivons une grande tragédie. Des centaines de milliers de boliviens n’ont qu’un peu d’eau tous les trois jours. De nombreuses entreprises ou négoces qui dépendent de l’eau ne travaillent qu’à moitié. La petite agriculture est dévastée par la sécheresse dans plusieurs régions du pays [...].

Pour promouvoir internationalement le pays nous devrions favoriser d’autres types de rencontres plus en accord avec notre réalité et avec les principes du « Vivir Bien ».  On pourrait organiser des manifestations avec des groupes d’étudiants, de paysans, de citadins et de spécialistes sillonnant le pays, à pied ou à bicyclette, qui partageraient des expériences anciennes et modernes relatives aux usages de l’eau (traitements, recueil, purification, etc),  encourageraient la prévision, l’entretien et la solidarité, et alerteraient sur les dangers de la déforestation.  Quelque chose qui pourrait s’appeler El Chasqui [7] del Agua.

La Terre Mère nous a infligé une rude secousse en 2016 et nous ne pouvons plus faire comme s’il ne nous était rien arrivé. La crise de l’eau et de l’environnement est bien plus grave qu’il n’y paraît et quelques travaux d’infrastructure ne résoudront pas le problème. Construire une nouvelle réserve ou réaliser un transvasement aidera dans l’immédiat, mais ne traitera pas la question. Nous devons  repenser et reconstruire notre relation avec l’eau et la nature si nous voulons préserver la vie. Si nous voulons sortir de ce mauvais pas, nous devons aborder le problème de l’eau sur un plan holistique et non de manière utilitaire.

Tout est lié : l’exploitation  minière,  la combustion du pétrole, les brûlis,  la pollution des rivières, notre manière de construire les villes, l’abandon des campagnes, les usages de l’eau, ce que nous mangeons,  et la structure du pouvoir politique. Il est fondamental que nous réagissions dès maintenant pour traiter ce problème dans ses multiples dimensions.

C’est pour cette raison que ce matin, inconsciemment, j’aurais voulu lire l’information suivante : Annulons le Dakar pour nous concentrer sur la pénurie d’eau !

Et voici ce qu’en disait Stéphen Kerckhove, délégué générald'Agir pour l'Environnement, en 2014 :

« En quinze jours à peine, quelques 575 véhicules vont ainsi sillonner les routes, pistes et déserts de l'Argentine, de la Bolivie et du Chili. Avec une étonnante mansuétude, le groupe audiovisuel public érigera en modèle de vertu un rallye qui aura provoqué le décès de plus de 60 personnes, détruit en trois ans 184 sites archéologiques au Chili et qui banalise la vitesse là où il serait nécessaire de rappeler la dangerosité de cette conduite à risque. Automobiles, quads, motos et camions d'une dizaine de tonnes chacun vont ainsi traverser des sites exceptionnels, contribuant à détruire des espèces menacées… Depuis 35 ans, cette course choisit des sites magnifiques pour accueillir un rallye destructeur. Il semble évident que les téléspectateurs de France 2 & 3 se révolteraient si on leur annonçait que le rallye Dakar a lieu dans le Parc naturel régional de la Haute Vallée de Chevreuse ou à proximité de la grotte de Lascaux.»[8]

Le même constat induit ce jugement sans appel  du Comité Amérique latine du Jura : « Le rallye Dakar est l’un des plus récents et grossiers épisodes du colonialisme, où quelques centaines d’idiots peuvent jouer à l’aventure avec  les vies des autres devant la complicité abjecte de gouvernements et de fonctionnaires irresponsables. »[9]

Celui du chanteur Renaud, n’est pas plus tendre :

http://www.dailymotion.com/video/x51d7l_renaud-500-connards-sur-la-ligne-de_music

 Cinq cents connards sur la ligne de départ

Cinq cents connards sur la ligne de départ
Cinq cents blaireaux sur leurs motos
Ca fait un max de blairs

Aux portes du désert
Un paquet d'enfoirés
Au vent du Ténéré

Le rallye mécanique
Des Mad Max de bazar
A r'commencé son cirque
Au soleil de janvier

Vont traverser l'Afrique
Avec le pieds dans l' phare
Dégueulasser les pistes
Et revenir bronzés

Ravis de cet obscène
Et pitoyable jeu
Belle aventure humaine
Selon les journaleux

Cinq cents connards sur la ligne de départ
Cinq cents couillons dans leurs camions
Ca fait un max de blairs
Aux portes du désert
Un paquet d'enfoirés
Au vent du Ténéré

Passe la caravane
Et les chiens n'aboient plus
Sous les roues des bécanes
Y'a du sang répandu

C'lui des quelques sauvages
Qui ont voulu traverser
Les rues de leurs villages
Quand vous êtes passés

Comme des petits Rommel
Tout de cuirs et d'acier
Crachant vos décibels
Aux enfants décimés

Cinq cents connards sur la ligne de départ
Cinq cents guignols dans leurs bagnoles
Ca fait un max de blairs
Aux portes du désert
Un paquet d'enfoirés
Au vent du Ténéré

Combien d'années encore
Ces crétins bariolés
F'ront leur terrain de sport
D'un continent entier

Combien d'années enfin
Ces bœufs sponsorisés
Prendront l' sol africain
Pour une cour de récré

Dans leurs joutes odieuses
Les bonbons bien au chaud
Au fond de leurs délicieuses
Combinaisons fluos

Cinq cents connards sur la ligne de départ
Cinq cents blaireaux sur leurs motos
Ca fait un max de blairs
Aux portes du désert
Un paquet d'enfoirés
Au vent du Ténéré


[1]  http://eju.tv/2016/11/mira-el-recorrido-del-dakar-2017-y-su-paso-por-bolivia/

[2] http://eju.tv/2016/12/el-dakar-2017-sera-autosustentable/

Il y a un an, j’avais consacré quelques lignes au Dakar 2016 dans le billet : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/151215/pachamama-bolivienne-bis-repetita-placent

[3] https://fundacionsolon.org/

[4] Le Chili y a aussi renoncé, et l’Equateur ne l’a jamais accepté.

[5] Selon Carlos Lemus, membre de la Société d’anthropologie de La Paz, il y avait des ruines archéologiques  tout au long du  parcours du Dakar 2016. Toutes ont souffert des dommages irréparables. Les plus remarquables se trouvaient autour d’Uyuni, notamment Ayquepucara, au pied du Tunupa, où lespièces archéologiques aymaras affleurent. Les autorités ont été avisées de la destruction de ces gisements dès 2014. Les fonctionnaires l’ont constaté, mais ils n’ont rien fait par crainte de représailles. Le dommage s’accroît d’années en années.

http://eju.tv/2016/01/bolivia-3-anos-rally-dakar-la-huella-carbono-sobrepaso-las-40-000-t/

[6] Autour de 60.000 euros pour un pilote de moto, mais environ 150.000 euros pour celui d’une auto.

[7] Les chaskis ou chasquis étaient les coursiers de l’empire Inca.

[8] Rallye Dakar : 35 ans… ça suffit !

France Télévision doit arrêter de cautionner ce type de manifestations…

 http://www.lemonde.fr/idees/article/2014/01/07/rallye-dakar-35-ans-ca-suffit_4344245_3232.html

[9] http://www.lecalj.com/2015/01/20/argentine-le-rallye-dakar-2015-en-argentine-janvier-2015/

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