Les Experts de Doha

La mort de centaines de travailleurs migrants ne fait jamais l’objet d’enquêtes du gouvernement qatari. Pendant ce temps ce sont des milliers d’ouvriers qui sont exposés à des niveaux potentiellement mortels de stress thermique, travaillant à des températures allant jusqu'à 45°C pendant 10 heures par jour.

Qatar: retour en cercueils pour de nombreux ouvriers népalais © RTBF.be Qatar: retour en cercueils pour de nombreux ouvriers népalais © RTBF.be
Le Qatar a inventé une nouvelle maladie : la mort subite de travailleurs migrants 

Toujours à la pointe de la technologie quand il s’agit de climatiser les trottoirs de Doha ou bien les stades de la coupe du monde, le Qatar fait désormais office d’autorité médicale plus particulièrement en matière de médecine légale. Les équipes de spécialistes de l’émirat qui se rendent avec une vélocité admirable sur les sites de construction des stades de la coupe du monde afin d’expertiser les décès de travailleurs ont mis en évidence le syndrome de la mort subite du travailleur. 

Une réussite éclatante quand on sait que pour le seul Népal, le Nepal Foreign Employment Board (FEB) a enregistré à ce jour 1 750 décès. Une hécatombe passée sous silence dont on connaît enfin le diagnostic : le syndrome de la mort subite du travailleur, mais dont on n’a pas encore découvert la causalité. Est-ce une bactérie sournoise, un virus extraterrestre… ? Toutes les hypothèses sont évaluées avec sérieux et compétence par l’émir du Qatar lui-même. 

 

La mort subite de milliers de travailleurs migrants au Qatar n’a pas fait l’objet d’une enquête.

Les équipes gouvernementales qatariennes ont acquis un tel degré d’expertise qu’ils peuvent désormais se passer de pratiquer les autopsies. Un coup d’œil exercé suffit à émettre le certificat de décès et rapatrier au plus vite la dépouille du défunt travailleur dans son pays natal. Cette diligence évite la paperasserie et les désagréments pour la famille d’une enquête de type occidental. Nul besoin d’investigations poussées par la police scientifique, les Experts de Doha sont passés maîtres en résolution de décès inexpliqués. Leurs homologues de Miami envisagent même de venir suivre des stages de remise à niveau à la Qatar Foundation

Dans la majorité des cas, les autorités n’effectuent pas d’autopsie, et cela en dépit des recommandations des conseils juridiques internationaux grassement rémunérés qui sont légion à souffler à l’oreille de l’Émir. Peut-être chuchotent-ils pour ne pas réveiller la conscience endormie de ce dernier.

La réticence du Qatar à effectuer des autopsies soulève auprès des familles en deuil dans toute l’Asie du Sud les pires interrogations. Pour calmer la colère montante des proches, un représentant du gouvernement qatarien a prétexté que selon la loi, les familles des défunts doivent approuver une autopsie avant qu’elle ne soit pratiquée. « Dans la plupart des cas liés aux travailleurs invités, les familles refusent une autopsie parce qu’elles souhaitent que le corps soit rendu le plus rapidement possible pour l’accomplissement des rites religieux d’inhumation ou de crémation. Cela crée une difficulté en ce qui concerne l’enquête sur la cause du décès dans certains cas », a déclaré le fonctionnaire. Il apparaît cependant que dans la plupart des cas aucune information n’avait été transmise aux familles concernant une demande d’autopsie.

 

Des conditions de travail insoutenables 

Au moins 1 025 Népalais sont morts au Qatar entre 2012 et 2017, dont 676 pour des causes jugées naturelles selon un certain nombre de sources officielles, dont la FEB. Les données de la FEB proviennent en grande partie des certificats de décès délivrés au Qatar.

Dans une enquête, Le Guardian a révélé que des centaines de milliers de travailleurs étaient exposés à des niveaux potentiellement mortels de stress thermique, travaillant à des températures allant jusqu’à 45°C pendant 10 heures par jour. Les températures élevées exercent une pression énorme sur le système cardiovasculaire et les cardiologues affirment qu’il existe un lien direct entre le stress thermique et le nombre élevé de jeunes travailleurs qui meurent pendant les mois d’été.

Des accords privés avec des agences de main d'œuvre peu scrupuleuses au Népal, au Bengale, en Inde et au Sri Lanka seraient conclus en toute discrétion afin de faire entrer dans le pays de la main-d’œuvre en nombre suffisant pour pallier les retards de construction des stades. 

Nick Mcgeehan, le directeur de Fair Square Projects, une organisation qui mène des recherches sur les travailleurs migrants du Golfe, a déclaré que concernant le Qatar, les enquêtes menées sur le terrain révèlent un désintérêt pour le bien-être des travailleurs. « La loi sur les autopsies est une preuve supplémentaire de la valeur différente qui est attachée à la vie des travailleurs migrants peu rémunérés. Si des centaines de ressortissants du Golfe ou de citoyens de l’Ouest mouraient chaque année dans des circonstances inexpliquées, il y aurait un tollé et de l’argent serait jeté sur cette question. »

 

Une situation permise par le silence des politiques et des médias occidentaux

Il serait peut-être temps pour les médias occidentaux et pour la FIFA de s’interroger certes sur la responsabilité du Qatar, mais également sur la pression internationale qu’ils exercent sur le dirigeant mégalomane d’un état féodal. Il est évident que les réactions d’un dictateur islamiste seront toujours l’escalade de l’horreur et la fuite en avant pour dissimuler les pires ignominies. Parfois, la vérité n’est pas bonne à dire, particulièrement quand elle s’adresse à des tyrans corrupteurs qui pensent être maîtres du monde. Une chose est certaine, au sein de la FIFA, personne n’ignore ces morts infiniment suspectes dont on n’ose donner le vrai nom.



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