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Billet de blog 1 janvier 2026

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Fin festive du Théâtre de l’Unité

Le Théâtre de l’Unité créé au début des années 70 a décidé d’en finir avec sa longue et belle histoire au dernier jour de l’année 2015. A l’heure où les souvenirs affluent, saluons-les.

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Illustration 1
Hervée de Lafont et Jacques Livchine © dr

Lors d’une méga et dernière fête la nuit dernière à Audincourt, les jeunes octogénaires Jacques Livchine et Hervée de Lafond ont mis fin à la phénoménale aventure que fut celle du Théâtre de l’unité, riche en épopées festives, en bides mémorables et en inventions scéniques décapantes et désopilantes..

Dans un livre auto édité par le Théâtre de l’unité, Jacques Livchine en raconte le parcours, depuis sa naissance à Issy-les-Moulineaux en 1972 et presque jusqu’à sa mort la nuit dernière à Audincourt.

Tout commence dans un lieu aujourd’hui disparu, du côté de la porte de Bagnolet à Paris, la MJC des deux portes, autour d’un projet nommé L’avare and co. Livchine (qui a pris comme nom d’artiste le nom de sa grand mère russe) à peine sorti de l’institut d’études théâtrales alors à Censier, veut en découdre, mettre ses mains dans le cambouis d’une création scénique. Il façonne un projet autur de Molière et cherche des collaborateurs. Et c‘est à la MJC des deux portes qu’il fait deux rencontres décisives : le jeune décorateur Claude Acquart et la jeune actrice Hervée de Lafont.Ils allaient vitre pformer une trio magique dont personne ne saurait alors prédire que les trois resteront longtemps ensemble. Le nom de la compagnie est trouvé (il copie celui d’une compagnie anglaise) : le théâtre de l’unité.

André Ginzburger, tourneur de spectacles comme on n’en fait plus, repère cet Avare généreux en facéties et entend le faire tourner. C’est parti, avec des hauts, des bas, des spectacles oubliables comme leur Révizor et d’autres inoubliables comme la 2CV théâtre en 1977 que je découvrirai plus tard dans le off avignonnais, un spectacle qui fera le tour du monde. Deux gardes républicains (dont Livchine) gardent le tapis rouge menant à une 2CV, à l’arrière deux spectateurs, à l’avant un couple (une actrice- Hervée de Lafont- et un acteur), dix minutes durant ils s’engueulent, fin du spectacle. La même année, dans Le dernier bal, Livchine raconte la faillite de l’usine de son père à Issy les Moulineaux. Karen Rencurel (qui rejoindra l’équipe de l’Aquarium) y joue un rôle qui sera repris par la débutante Ariane Ascaride déjà compagne de Robert Guédiguian. Un échec. Il y en aura d’autres.

Tout aurait pu s’arrêter là mais la presse nationale et la profession commencent à les suivre et les voici élus pour animer un lieu dans une ville nouvelle, Saint-Quentin-en-YveIines. Le Théâtre de l’Unité va y rester sept ans passant de la Perichole ( le futur auteur et metteur en scène Didier-Georges Gabily est dans la distribution) au Tapis rouge vivant (des acteurs habillés de rouge allongés en rang d’oignon et se faisant marcher dessus par des huiles dont Miche Rocard). A Aix en Provence, autour de Jean Digne (co directeur du théâtre), le théâtre de l’Unité et les frères Crespin inventent des formes qui s’emparent de la ville, bientôt on appellera cela « théâtre de rue ». Un spectacle fait à partir de costumes de grooms usagers prêts à être jetés va donner naissance aux « brigades d’intervention théâtrales » dans lesquelles les actrices et acteurs de l’Unité vont passer maîtres et, au fil des années, vont exporter le concept sous bien des latitudes.

Jacques, Hervée et les autres inventent des formes comme La femme chapiteau, Le mariage (faux bien sûr), le Carnaval des ténèbres ou l’extraordinaire Théâtre pour chiens, ils sont aussi à l’origine de la vogue en France des matchs d’improvisation importés du Canada. Les tournées à l’étranger se multiplient au fil des années, de l’Australie au Texas, de Paris à Pékin via le transibérien où les Grooms secouent le cocotier des convenances à chaque arrêt. Mozart au chocolat créé en 1987 à Naples ira en Russie et dans bien d’autres pays.

Après des années d’errance, les voici qui reviennent s’implanter à Montbéliard où ils transforment la scène nationale en Centre d’art et de plaisanterie avec des mots d’ordre comme «regarder la vie en farce » ou « invente ou je te dévore ». C’est dans cette ville que le théâtre de l’Unité bricole le Réveillon des boulons. En « arrivant aux manettes, écrit Livchine, la gauche supprime l’événement sous prétexte que cela avait été inventé par la droite ». A-t-elle plus apprécié l’opération Repas de riches, repas de pauvres où chacun selon, le ticket tiré au sort est d’un côté ou de l’autre, Livchine raconte que la femme de l’adjointe à la culture « s’étant retrouvée pauvre, avait fort mal vécu cette performance ».

La force de l’Unité c’est le renouvellement permanent. Passant d’un gag comme La plus mauvaise pièce de l’année en 1994 à, l’année suivante, une bouleversante évocation de Terezin où l’Unité reconstitue une soirée cabaret comme il y en eut dans le camp de concentration. « Au début je pleurai, ensuite je m’étais habitué, mais une telle émotion, jamais je n’en ai connue » note Livchine.

En juin 1999 l’Unité annonce que la saison suivante sera la dernière. C’est alors qu’un sous-préfet qui les aime bien leur présente le maire d’Audincourt Marial Bourquin qui leur fait découvrir la friche Japy. Avec de nombreux hangars et une maison de maître. « Comment résister à une telle offre ? »  écrit Livchine.

Les voici à Audincourt dans un deux pièces en attendant que l’on aménage les lieux. Saisissant l’occasion Francis Peduzzi les invite au Channel à Calais où ils mettent le feu avant d’aller à Haïti ou a Valparaison créer une brigade d’intervention. Puis les revoilà, le lieu achevé, à Audincourt d’où ils ne partiront plus sauf pour tourner, surtout à l’étranger.

En 2017, advient la première de leur performance La nuit unique, trente neuf autres suivront. Le spectacle dure sept heures. Le Polonais Tadeuz Kantor que Livchine porte très haut, intervient en pensée et en musique à chacune des nuits du côté de trois heures trente. On les verra aussi prendre plaisir et nous entraîner à un Oncle Vania à la campagne, ou, plus sombre, un Macbeth en forêt joué en pleine nuit.

Ils aiment faire du théâtre là où on ne s’attend pas à en voir, ainsi emportent- ils La prose du transibérien de Cendrars dans un bus. Cerise sur le gâteau et point d’orgue final, ils s’en vont au Harar, dire du Rimbaud, là où a vécu le poète de Charleville avant de revenir mourir en France. C’est le point final. « Je ne peux pas parler de cela, conclut Livchine, c’est une expérience que je ne peux pas partager, mis je sais juste que je n’irai pas plus loin. J’ai commencé ma vie avec Rimbaud, je la termine avec Rimbaud ».

Les mille et une plaisanteries du Théâtre de l’Unité, par Jacques Livchine, aux éditions du Théâtre de l’unité.120p, 15€

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