De l’adieu à Serge Merlin à l’Alceste de Lambert Wilson, une orgueilleuse sincérité

Le matin, on incinérait l’irréductible acteur Serge Merlin. Le soir même, l’irréductible Alceste, incarné avec force par Lambert Wilson, reprenait le flambeau de la sincérité. Ainsi va la vie d’un critique, d‘adieu en découverte, faisant théâtre de tout, même de la vie, jusqu’à s’y perdre comme Célimène. En coulisse, un homme organisait le trafic des ombres : Frédéric Franck.

Scène du "Misanthrope" mis en scène par Peter Stein © Svebd Andersen Scène du "Misanthrope" mis en scène par Peter Stein © Svebd Andersen
Après que l’on a entendu quelques pages du Dépeupleur dites, mugies plutôt, par la voix de Serge Merlin, cette même voix passa, sans coup férir, de la lecture à la rêverie, imaginant que ce texte de Beckett pourrait partir dans l’espace et « tourner autour de la terre comme Gagarine ». Ce propos de l’acteur mort et d’autres, plus surprenants encore, entraînèrent sourires et rires parmi les rangs du public nombreux venu lui dire adieu au cimetière du Père Lachaise, dans l’une des salles du crématorium. Pas de blabla maladroit balbutié les mains tremblantes, pas d’anecdote désopilante, pas de voix cassée par l’émotion. Il n’y eut que ça : sa voix. Bien qu’allongé dans son cercueil fermé, la voix vivante de l’acteur nous parlait, nous réconfortait, seule, orgueilleusement solitaire devant notre pauvre multitude. Au fond, derrière le cercueil en passe d'être lui aussi brûlé, son visage sans âge, immémorial, nous regardait (voir photo).

Un invité permanent

Mais ce n’est pas tout. Tandis que sa voix apaisait notre chagrin en décontractant nos mâchoires et nos gorges, au-dessus du cercueil, l’une des deux lampes qui l’éclairaient se mit à vaciller. Je ne cessais de regarder cette petite ampoule, cette vibration de vie. Et, miracle ou misérable mirage, la lumière émise par la loupiote, par ses secousses inconstantes, ne tarda pas à suivre le rythme de la voix de Merlin, épousant ses vacillements discontinus, ses inflexions douces, ses envolées soudaines, son rire sauvage. Comme si, allant au-delà de cet adieu organisé avec tact par Michelle Kokosowski avec la complicité de Blandine Masson, Serge Merlin avait voulu faire, discrètement et malicieusement, théâtre de sa disparition. Un gag peut-être. Un signe, sans doute. Mais lequel ?

portait de Serge Merlin dans "Le roi Lear" © Fro Adric portait de Serge Merlin dans "Le roi Lear" © Fro Adric
Les acteurs qui avaient côtoyé Merlin, la plupart des metteurs en scènes qui l‘avaient dirigé étaient là, mais des directeurs de théâtre (René Gonzalès, mort, étant excusé), il n’y en avait qu’un : Frédéric Franck.

Au Théâtre de la Madeleine, puis au Théâtre de l’Œuvre que Franck dirigea successivement (deux théâtres privés), Serge Merlin fut comme un invité permanent. Il y retrouva plusieurs fois les deux auteurs de son temps qui accompagnaient sa vie depuis longtemps : Samuel Beckett et Thomas Bernhard.

Après avoir dû quitter le Théâtre de la Madeleine, Frédéric Franck avait inauguré sa direction du plus modeste Théâtre de l’Œuvre avec Merlin dans La Dernière Bande de Beckett dirigé par Alain Françon. Faute d’avoir trouvé la gestion miracle accordée à ses exigences artistiques, il céda la place quatre ans plus tard après un dernier spectacle, La Dernière Bande encore, pièce interprétée cette fois par Jacques Weber dans une mise en scène de Peter Stein. Magnifique spectacle qui nous fit découvrir un Weber que l’on ne soupçonnait pas.

« Sous de vains compliments »

Aujourd’hui, Frédéric Franck ne possède plus de théâtre, il codirige le théâtre Montansier à Versailles, l’art du théâtre reste la passion de sa vie comme elle le fut pour son père. Il coproduit et initie, ici et là, des spectacles. Ce fut le cas au théâtre de la Porte Saint-Martin avec un Tartuffe mis en scène par Peter Stein. Ce dernier, initialement, avait songé à réunir Lambert Wilson dans le rôle de Tartuffe et Jacques Weber dans celui d’Orgon. Lambert Wilson, retenu par un film, dut renoncer. Mais l’envie de travailler avec Stein le taraudait. Franck a fait en sorte qu’ils se retrouvent aujourd’hui au Théâtre libre (ex Comédia) autour du Misanthrope de Molière et la force de l’interprétation de Lambert Wilson nous fait regretter qu’il n’ait pas pu tenir aussi le rôle de Tartuffe.

J’avais dit adieu le matin à Merlin et c’est lui qui me poussa à aller au théâtre le soir voir ce Misanthrope. J’avais quitté un homme solitaire et sincère le matin et j’en retrouvai un autre le soir avec Alceste. « C’est une vertu rare, au Siècle d’aujourd’hui », dira Eliante parlant de la sincérité d’Alceste. Merlin n’appartenait à aucune « famille » de théâtre, aucun clan, aucune troupe. Même sa vie, il la divisa en compartiments étanches. Il répugnait à participer aux rites de la société du théâtre, et comme il était d’une sincérité absolue, il se réfugiait souvent dans le silence. « Je veux que l’on soit homme, et qu’en toute rencontre / Le fond de mon cœur, dans nos discours, se montre ; / Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments / ne se masquent jamais, sous de vains Compliments », dit Alceste à Philinte dès la première scène du Misanthrope. Merlin, en d’autres mots, sans recourir aux alexandrins, ne disait pas autre chose. Il était comme Alceste d’une orgueilleuse solitude. Et souvent sombre comme l’est l’Alceste que propose Lambert Wilson.

Bien que portant (discrètement) un ruban vert, son Alceste est voué au noir. Outre son âme qui en broie, c’est la couleur qui colore toute sa personne : perruque, veste et manteau et jusqu’aux bottes. Costume qui contraste, à l’autre bout de la chaîne, avec ceux, hauts en couleurs bonbon des deux marquis, Acaste (Paul Minthe) et Clitandre (Léo Dussollier). Les costumes des trois femmes, Célimène (Pauline Cheviller), Arsinoé (Brigitte Catillon) et Eliante (Manon Combes) déplient d’autres subtilitésn ce qui n’est pas étonnant venant d’Anna-Maria Heinreich, collaboratrice habituelle de Peter Stein. Lequel, par ailleurs, sait donner l’importance qu’ils méritent aux petits rôles si souvent négligés tels ceux du Basque (Patrice Dozier) et de Dubois (Jean-François Lapalus), au demeurant, très bien interprétés comme les autres rôles.

Scène du "Misanthrope" mis en scène par Peter Stein © Svend Andersen Scène du "Misanthrope" mis en scène par Peter Stein © Svend Andersen

Quant au décor, il est constitué d’un simple mur de bois pourvu de miroirs et de fenêtres qui ne s’ouvrent pas, devant des chaises, rien d’autre. Un décor somme toute spartiate signé Ferdinand Woegerbauer (autre collaborateur régulier de Stein) qui semble avoir eu Alceste pour conseiller (en sobriété), ce qui donne d’autant plus d’importance aux costumes qui sont comme le miroir des personnages.

Des mots et des lettres

Tout est dans le jeu, le mouvement des corps. Stein conçoit chaque acte comme un round, le passage au round suivant se fait par un noir prolongé sur fond de vent et d’orage grossissant d’acte en acte (seul effet sonore). Stein suit en particulier le fil des écrits qui traversent la pièce. Au premier acte, le sonnet d’une grande médiocrité écrit par Oronte (Jean-Pierre Malo) ; au second, l’ordre de comparaître devant un tribunal suite à l’affront fait à Oronte ; au troisième acte, le « mot de Lettre » que Célimène s’en va écrire et la preuve écrite qu’Arsinoé prétend tenir pour confondre la prétendue infidélité de Célimène ; au quatrième acte, une lettre écrite de la main de Célimène qui, aux yeux d’Alceste est la preuve de son infidélité (« je suis trahi, je suis assassiné » et la lettre de justice que Dubois, le valet d’Alceste, oublie au logis ; enfin, au cinquième acte, l’accumulation des lettres piquantes écrites par Célimène confondant le jeu de société auquel elle se livrait. C’est l’un des plus beaux moments mis en scène par Peter Stein : Célimène est assise, sonnée mais digne, les autres virevoltent autour d’elle, lui lancent les lettres à la figure. Dirigée par Peter Stein, Pauline Cheviller va à l’encontre de la coquetterie habituelle dont on affuble le rôle de Célimène, elle fait d’elle une jeune femme qui aime jouer tout simplement, s’amuse à écrire des billets et à se jouer des autres, avant de se rendre compte que les mots comme les regards peuvent humilier, voire tuer.

Flanqué de Philinte (Hervé Briaux), son ami social-démocrate qui sait l’art du compromis et du mensonge bien tempéré, Lambert Wilson, dirigé par Stein, fait du misanthrope Alceste, un personnage à la perruque filasse, un homme nerveux, toujours sur le qui-vive (il ne s’assoit jamais), quasi halluciné, presque nihiliste et parfois auto-analytique quand il constate que, malgré ses incartades, il aime encore Célimène. D’un bout à l’autre de la pièce, il refuse de pactiser avec une société qu’il exècre pour ses compromis, son paraître, son absence de sincérité. (hep, Macron, Il en a sous la semelle ce coquin de Poquelin, pas vrai ? Demande deux billets de faveur à ton ami Jean-Marc Dumontel, c’est lui le proprio du théâtre).

Célimène est trop jeune pour vouloir suivre Alceste dans son irréductibilité. Alors, dans un finale (digne de celui de Don Juan), non écrit par Molière, l’orage qui menaçait depuis la fin du premier acte éclate, le tonnerre s’en mêle, le mur se disloque et Peter Stein fait ouvrir une porte (la seule de la pièce) qui donne au fond de la scène sur un désert de dunes. Ce « Désert » où Célimène refuse d’« aller s’ensevelir », un désert d’Afrique où Serge Merlin passa son enfance et son adolescence avant de le quitter à jamais sans attendre vingt ans, l’âge de Célimène, emportant avec lui l’irréductibilité de son paysage natal.

Le Misanthrope, Théâtre libre, 4 boulevard de Strasbourg Paris Xe, 20h.

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