Bruno Geslin et son commando célèbrent l’emprise de « Chroma »

A l’extrémité de sa vie abrégée par le sida, alors qu’il perd l’usage de ses yeux, le cinéaste britannique Derek Jarman écrit « Chroma ». Bruno Geslin et son commando d’artistes s’en saisissent pour nous offrir un portrait diffracté de l’auteur à travers son livre. Un spectacle extrême. Mais qui a vu « Chroma » ?

Scène de "Chroma" © Marie Clauzade Scène de "Chroma" © Marie Clauzade
A la fin d’un spectacle, le plus souvent, les acteurs viennent saluer en rang d’oignons et, au dernier salut, sont parfois rejoints par les hommes et plus rarement les femmes en noir des coulisses, techniciens et machinistes.

Les habits noirs

Rien de tel avec Chroma, un spectacle de Bruno Geslin et de sa compagnie La grande mêlée. Ceux (Emilie Beauvais, Nicolas Fayol, Olivier Normand) qui ont évolué sur le plateau et que l’on a vu bouger, jouer, danser chanter, tourbillonner à foison, saluent. Puis ils sortent et viennent à leur tour saluer les créateurs des sons (Teddy Degouys) et des musiques (Benjamin Garnier et Alexandre Le Hong du groupe Mont analogue) puis c’est le tour des créateurs lumière (Laurent Bénard et le régisseur Christophe Mazet) et vidéo (Quentin Vigier et le régisseur Jéronimo Roe), autant d’individus habillés de sombre que l’on entrevoyait derrière leurs machines et consoles tout au long du spectacle de chaque côté de la scène.

Ils saluent à part égale. Sans hiérarchie. A l’image du spectacle compact que l’on vient de voir où tout fait bloc de façon très impressionnante. Un spectacle en osmose avec le texte hors-normes de Chroma et de son incandescent auteur, le Britannique Derek Jarman, que le spectacle met en scène avec son double, ses ombres et ses vertiges.

Les têtes de chapitre du livre (traduit en français par Jean-Baptiste Mellet en 2003 aux éditions de L’Eclat mais épuisé, disponible en version numérique) en disent la matière : « Blancs mensonges, L’ombre est la reine des couleurs, Voir rouge, La romance de la rose et le sommeil de la couleur, matière grise, main verte, couleur alchimique, le brun de la brume brame, les périls du jaune », etc. Le traducteur s’est bien amusé, en osmose avec l’auteur au pince-sans-rire ravageur.

Quand le cinéaste Derek Jarman écrit ce livre, atteint du sida, il est en train de perdre la périphérie de la vue et la notion des couleurs. N’y cherchez pas le moindre pathos, pas même un chant du cygne (Jarman laisse cela aux lecteurs), vous n’y trouverez qu’une superbe élégance. Un chant d’amour en noir et blanc, celui des mots sur la page. Jarman mourra en 1994 au cœur de ces années où le sida faisait des ravages partout.

Ours d’argent

Bruno Geslin découvre son œuvre par ses films il y a près de trente ans alors qu’il est étudiant en histoire de l’art. Particulièrement « ses films en super 8 qui tournaient autour de l’identité ». Et puis ses deux livres traduits. L’œuvre de Derek Jarman est une histoire de rage, de colère et de résistance. Comme beaucoup d’artistes, il aura passé beaucoup de temps à chercher de l’argent. Au milieu des années 80, il doit tourner Caravaggio en Italie. Tout est prêt, un coproducteur fait faux bon au dernier moment, tout s’arrête. Pour mieux rebondir. Dans une usine humide près de Liverpool, Jarman, en plein hiver, va reconstituer une Italie imaginaire et ensoleillée. Le film recevra un Ours d’argent au festival de Berlin. « C’est une leçon, dit Bruno Geslin. Je me sens en connivence avec ça. Cette façon de détourner les impossibilités et de créer. »

C’est ce qui lui est arrivé avec son premier spectacle autour de la personne de Pierre Molinier qu’il découvre en même temps que Jarman. Les photos de Molinier où il se met en scène avec des bas dans des poses très travaillées le fascinent, tout comme la personnalité de cet homme qui s’enferme avec sa sœur morte, s’allonge sur elle, se frotte à ses bas et écrira : « Le meilleur de moi-même est parti avec elle. » L’acteur Pierre Maillet et Bruno Geslin se mettent au travail sans argent mais avec une liberté totale. Il en résultera Mes jambes si vous saviez quelle fumée…, un spectacle qui finira par être programmé au Théâtre de la Bastille et sera défendu par le Festival d’automne alors dirigé par Alain Crombecque, tout comme le spectacle qui allait suivre autour du poète handicapé Joe Bousquet.

Faire front

Geslin aime signer des portraits introspectifs et amoureux d’artistes peu ordinaires. Son spectacle sur Derek Jarman poursuit cette veine. L’auteur britannique dédie Chroma « à Arlequin, saltimbanque en hardes, haillons, guenilles et lambeaux, rapiécés de rouge, de bleu et de vert. Agile coquin, masqué de noir. Caméléon qui prend toutes les couleurs. Acrobate aérien, aux culbutes bondissantes, dansantes et tournantes. Enfant du chaos. » La disparition d’une amie proche de Geslin qui administrait sa compagnie et, conséquemment, sa décision de quitter Paris retardent le projet. « Cela percutait trop avec le réel, le spectacle aurait versé dans la lamentation alors qu’il n’est que célébration. » Le projet revient plus tard lorsque François Noël, le directeur du Théâtre de Nîmes lui offre de quoi répéter le spectacle. « J’étais au pied du mur. »

Scène de "Chroma" © Bruno Geslin Scène de "Chroma" © Bruno Geslin
Geslin a l’intuition, guidé par le texte, que le portrait de Jarman doit être pluriel (ne serait-ce qu’entre deux langues, l’anglais et le français qui s’enroulent l’un à l’autre dans le spectacle), à l'image de Chroma qui multiplie les tonalités et où l’auteur multiplie les citations comme autant de facettes en se les appropriant ; de Wittgenstein à Kandinsky, la liste est longue. Une évidence pour Geslin : la présence de l’acteur Nicolas Fayol avec lequel il a mené plusieurs expériences dans des maisons d’arrêt. Surgira un jour Olivier Normand avec dans la poche Chroma, un livre que lui avait offert le chorégraphe Alain Buffard, malade. Et ainsi de suite. Aux répétitions, tout le monde est là, tout avance de front : mots, gestes, sons, lumières, vidéos.

« Quand je travaille sur des longues improvisations, tout le monde est à la manœuvre. C’est vraiment une écriture de plateau, dit Geslin. Quand je dois donner des ordres à un acteur, pour moi, c’est un renoncement. Tout le travail, c’est de faire en sorte de trouver un terrain de sensibilité commune sans qu’il y ait besoin de commentaires. Il faut que la rencontre se produise pendant la répétition. » Cela vaut pour les acteurs, les danseurs, les musiciens, les éclairagistes, pour tous. « Ce rapport au temps et à la présence est souvent difficile pour des musiciens mais ceux du groupe Mont analogue (en référence au poète Daumal) sont des poètes du son. Aux pauses, ils lisent de la poésie. Ils participent à la compréhension de ce qu’on est en train de faire tous ensemble. Il faut cela pour que le plateau vibre. »

Barbe bleue

Mais comment traiter des couleurs. ? « Plus j’avançais, plus je voulais un spectacle en noir et blanc. Ce qui est magnifique dans Chroma, c’est que la couleur vient par les mots. Je voulais que ce soit le verbe qui convoque la couleur et non l’inverse. Arriver à ce paradoxe. Les mots de Jarman devaient être au centre. On a eu du mal avec le rouge. Là il y a de la rage. Pour le bleu, il y a ce film monochrome où il utilise le texte. C’est son journal d’hôpital, on y allait en tremblant et bizarrement cela a été assez limpide, évident. » C’est au rythme haletant et maléfique du texte de Jarman que bat le cœur du spectacle. Quelques lignes de bleu pour l’exemple : « Bleu est bleu / Le bleu est plus chaud que le jaune / le bleu est froid / bleu glacé / du curaçao avec des glaçons / la terre est bleue / le manteau de la vierge / c’est le bleu azur / c’est le bleu vivant / le bleu de la divinité / films bleu / langage bleu / Barbe bleue / etc. » Juste avant, Jarman évoque Yves Klein, les bleus de travail et les jeans ; juste après, il citera Cézanne avant de passer à Marco Polo pour la recette de l’indigo. Vertigineux et tétanisant autant que magnifique quand on pense que tout cela, à ses yeux, oui vraiment à ses yeux, est en train de disparaître.

La première a eu lieu au Théâtre de l’Archipel de Perpignan il y a deux saisons, puis le spectacle est allé à Nîmes, et puis... et puis rien. Ce spectacle extrême, rare, et diablement construit, a peu, très peu tourné. La cohésion de l’équipe, son côté commando ont fait aussi qu’il peut renaître de ses braises jamais devenues cendres avec une force décuplée dès qu’une date est programmée. Il vient d’être joué deux fois au Printemps des comédiens, au Chiasma, la nouvelle salle de Castelnau-le-Lez. Chroma n’est jamais venu à Paris ni dans d’autres grandes villes de France, de Suisse ou de Belgique, ni ailleurs. D’autres rares dates sont annoncées pour la saison prochaine (lire ci-dessous). La sortie, le couronnement et le succès de 120 battements par minute vont-ils provoquer l’effet d’une piqûre de rappel ?

Borja Sitja, le nouveau directeur de l’Archipel à Perpignan (c’est son prédécesseur qui avait accueilli Chroma) a publié un commentaire sur Facebook où il s’interroge sur son métier. Après avoir évoqué les spectacles que l’on programme sans grand risque, il en vient à Chroma :

« Il [le spectacle de Bruno Geslin] appartient à une tout autre catégorie de spectacles, pas abondante. Ce spectacle est fait sans penser à rien, par nécessité, sans complaisance, avec les entrailles et le cœur et avec beaucoup d’honnêteté. Il sort d’un cri. Il veut arriver à un endroit très profond et caché de l’être humain, du spectateur, cet endroit que Federico Garcia Lorca appelle « los centros » (les centres), et cet endroit est dangereux, il touche du fragile, du vrai et parfois même de l’indicible.
Pourquoi ce spectacle ne tourne pas, pourquoi il n’a pas fait 100 dates et visité 10 festivals dans 4 ou 5 pays ? Eh bien, parce que nous, dont le pourquoi du métier est de partager ce que nous connaissons avec le public, nous avons souvent peur, parce que le « mainstream bien fait » nous rassure, par ce que nous avons toujours quelqu’un près de nous, ou tout simplement nous-mêmes, qui nous alerte sur combien de places on vendra, parce qu’on sous-estime le public et on pense que les spectateurs auront peur du différent… Je ne sais pas. » Si, il sait.

On pourra voir Chroma les 31 janv et 1er fév 2019 au Centre dramatique de Caen, le 11 avril 2019 à la Scène nationale de Brive/Tulle.

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