« Le Pays lointain » de Jean-Luc Lagarce : son voyage au bout de la vie, des vies

Jean-Luc Lagarce aurait eu 60 ans cette année. Quinze jours avant sa mort (du sida) en 1995, il mettait un point final à sa dernière pièce : « Le Pays lointain ». La pièce de toute ses vies. Enfin montée dans son intégralité et dans un grand théâtre avec une distribution souvent éblouissante.

Scène  du spectacle  "Le pays lointain" © Jean-Louis Fernandez Scène du spectacle "Le pays lointain" © Jean-Louis Fernandez
De son vivant, malgré l’obstiné travail de Lucien et Micheline Attoun à Théâtre ouvert, le théâtre de Jean-Luc Lagarce resta méconnu. Jusqu’au bout, il eut du mal à monter ses pièces. Certaines, non des moindres, durent rester dans le tiroir faute de production. Rares voire inexistants sont les metteurs en scène d’envergure des années 80, 90 qui aient songé à mettre en scène une de ses pièces. Sa façon si particulière de travailler la langue et de (dé)construire ses pièces était-elle désaccordée avec son époque ? Venait-il trop tôt ?

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En 2007, François Berreur, son proche collaborateur et exécuteur testamentaire littéraire, décida que cette année-là serait une année Lagarce qui aurait eu alors 50 ans, s'il n’était pas mort du sida douze ans auparavant. Créations, publications, manifestations... Ce fut le début d’une connaissance bientôt grandissante de son œuvre et d’une reconnaissance nationale et internationale qui se poursuit aujourd’hui.

Dix ans ont passé. En cette année 2017, Lagarce aurait eu 60 ans. Tandis que Canal + diffusait mardi 26 septembre le film Juste la fin du monde de Xavier Dolan palmé à Cannes d’après la pièce éponyme de Lagarce, c’était, au Théâtre national de Strasbourg, un soir de première pour Le Pays lointain dans une mise en scène de Clément Hervieu-Léger avec une distribution, comme on dit, « éblouissante ». Il y a quelques années, il était déjà entré au répertoire de la Comédie Française avec Juste la fin du monde. Enfin ses textes sont dévorés dans les cours d’art dramatique et les écoles de théâtre. Lagarce a pris sa place dans la chaîne des grands auteurs de théâtre, une haute lignée qui l’unit aux Grecs et à Racine, comme le prouve bien Le Pays lointain.

Jean Luc Lagarce ignore les actes et utilise peu la répartition en scènes. Il s’y adonne parfois. C’est le cas dans Juste la fin du monde, pièce composée d’un prologue, de plusieurs parties divisées en scènes, et d’un épilogue. Il préfère « parties » à « actes », ce qui le rapproche du roman. Tout le théâtre de Lagarce est pétri de romans, pour ne pas dire de romanesque.

Juste la fin du monde fut plutôt mal reçu par le groupe restreint à qui Lagarce fit lire la pièce. Il en fut fort affecté. Un peu de temps passe et bientôt Lagarce songe à inclure tout ou partie de Juste la fin du monde dans un pièce plus ample, plus ambitieuse qui regrouperait tous les pans de sa vie. Cela serait Le Pays lointain, une commande du Théâtre national de Bretagne dirigé alors par François Le Pillouer qui devait ensuite produire le spectacle. Lagarce met un point final à la pièce, l’envoie à son commanditaire et meurt une poignée de jours après. Berreur fait circuler cette dernière pièce quelques mois plus tard : on lit une pièce immense, un chef-d’œuvre, on voudrait le dire à Jean-Luc, mais il n’est plus là.

Dans cette ultime pièce, Lagarce reprend un rythme typographique – pas seulement – qui lui est propre : « (...) ». Ce signe, il l’a déjà utilisé pour des pièces comme Hollywood, Vagues souvenirs de l’année de la peste, Nous, les héros ou encore J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne. Jean-Luc Lagarce ne s’est jamais expliqué sur la signification ou la fonction de ce signe qui servit d’emblème à l’année Lagarce en 2007.

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Contrairement à d’autres auteurs qui s’en délectent, Lagarce use peu ou pas du tout des didascalies, y compris en tête des pièces. Pour Les Prétendants, magnifique pièce sur un changement de direction dans une structure culturelle en province qui n’a rien perdu de sa pertinence et de son insolence, il se contente d’un : « La scène se passe dans la salle qui fait office de salle de réunion. » Pour Juste la fin du monde, cela se résume à : « Cela se passe un dimanche dans la maison de la Mère et de Suzanne, un dimanche, évidemment, ou bien encore près d’une année entière. » Pour Le Pays lointain : rien. Pas un mot. Tout est possible.

Scène  du spectacle  "Le pays lointain" (le Père mort déja, la mère, catherine) © Jean-Louis Fernandez Scène du spectacle "Le pays lointain" (le Père mort déja, la mère, catherine) © Jean-Louis Fernandez
Clément Hervieu-Léger et sa scénographe Aurélie Maestre optent pour un lieu joliment non déterminé : une palissade de béton au pied de laquelle rouille une voiture avec des cales, quand manque un pneu. Non loin, près d’un tas de terre tassée, une cabine téléphonique comme il y en avait du vivant de Lagarce un peu partout en France. Un endroit interlope, un lieu de tous les possibles. Un éclairage urbain au loin s’allumera quand le soir tombera. Un temps, une heure, une époque incertains. Avec raison, le metteur en scène n’a pas voulu ancrer la pièce dans les années sida, années de son écriture. Contrairement à un Hervé Guibert, Lagarce ne fit jamais du sida un sujet. Le mot n’apparaît pas dans son œuvre et quand on le rencontre dans son Journal, c’est toujours avec une pointe d’ironie. En revanche, la séparation, l’éloignement, l’abandon, la perte, l’adieu, la mort traversent son œuvre et singulièrement Le Pays lointain. C’est la pièce de toutes les retrouvailles et de tous les adieux.

Le prologue reprend celui de Juste la fin du monde. Louis parle : « Plus tard, l’année d’après / – j’allais mourir à mon tour – / j’ai près de trente-quatre ans maintenant et c’est à cet âge que je mourrai, / l’année d’après / ». Louis revient voir sa famille – sa mère, sa sœur Suzanne, son frère Antoine et Catherine, l’épouse de ce dernier – pour leur annoncer la nouvelle. Mais il n’est plus seul. L’accompagnent son autre famille, celle qu’il s’est « choisie » : ses amis – « L’ami de longue date » et Hélène (échos de Derniers remords avant l’oubli) – et ses amants – « Un garçon, tous les garçons », « Le guerrier, tous les guerriers ». Mais aussi ses morts : « Le père, mort déjà » et « L’amant, mort déjà ».

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Clément Hervieu-Léger opte pour un parti pris fort : tout le monde est en scène, presque tout le temps. Avec une zone de repli, la voiture, et une zone de disparition provisoire : derrière la palissade. L’ensemble permet une composition de l’espace sur plusieurs niveaux : le haut de la palissade, le haut de la voiture, le tas de terre, le sol. Cette composition est comme une traduction scénique du mode d’écriture décentré de Lagarce. Sa mise en mouvement par flux et reflux tout au long du spectacle (près de 4 heures) est très bien maîtrisée par Clément Hervieu-Léger. Le metteur en scène met en évidence la façon dont cette pièce reprend en les réactivant les notions, héritées des Grecs, de chœur et de protagoniste. Tous les personnages aussi dissemblables soient-ils, les vivants et les morts aussi bien, forment un chœur rassemblé dans ce lieu merveilleusement improbable pour un prétendu pique-nique Tout à tour, chacun est un protagoniste, certains plus que d’autres.

Louis a provoqué cette rencontre en familles, mais il parle peu, il est plus spectateur qu’acteur. C’est pourquoi la façon dont Clément Hervieu-Léger dirige son acteur fétiche Loïc Corbery, dans le rôle de Louis, m’est apparue en partie incompréhensible, pour ne pas dire à côté de la plaque dans le prologue. Il lui fait adopter un ton sec, déterminé, volontariste, chef de bande. Cela sonne faux. Etait-ce le tract d’un soir de première ? Pas sûr, car ce ton reviendra ici et là entre d’autres moments où l’acteur est plus juste.

Le pire moment, c’est la fin du spectacle. Tout le monde repart, Louis n’a pas dit qu’il va bientôt mourir, il s’éloigne, on croit que la pièce est finie. Non, il parle encore. Louis évoque un souvenir : une nuit « à égale distance du ciel et de la terre », il marche sur un viaduc ; il voudrait pousser un cri, « un grand et beau cri », mais il ne le fait pas, il marche encore. « Ce sont des oublis comme celui-là que je regretterai », dit-il, ses derniers mots. Magnifique fin pianissimo, magnifique adieu au monde. Or que fait le metteur en scène ? Il demande à son acteur de se déshabiller entièrement, la palissade s’ouvre et, s’éloignant dans des fourrés, l’acteur nu hurle le texte. C’est grotesque, insupportable. Comme si le metteur en scène devait à tout bout de champ montrer le bout de son nez, faire le malin, taper sur des cymbales. A un degré moindre, la musique du spectacle assène régulièrement de grands coups de massues sonores, eux aussi d’une accablante lourdeur.

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Ces réserves faites, l’ensemble est de bonne tenue. On s’enfonce avec délice dans ce texte au long court monté dans son intégralité pour la première fois. On ruisselle de contentement. Audrey Bonnet, alliant ténacité et fragilité, est une Suzanne inoubliable. Vincent Dissez, tout aussi inoubliable donne au personnage de Longue date (L’ami de longue date) une dimension qu’on ne lui soupçonnait pas à la lecture de la pièce. Longue date est comme l’ombre de Louis, son miroir inversé. On peut penser qu’à travers lui, Lagarce met en scène, non son collaborateur Berreur comme le pense Hervieu-Léger, mais son amitié effectivement de longue date avec son Dominique auquel il écrira de longues et savoureuses lettres qui mériteraient d’être publiées (j’en cite certaines dans la biographie que je lui ai consacrée, publiée sous le titre Le Roman de Jean-Luc Lagarce). Audrey Bonnet et Vincent Dissez sont tous les deux des artistes associés au TNS.

Scène du spectacle "Le pays lointain" (à gauche Louis, à droite Longue Date et Suzanne) © Jean-Louis Fernandez Scène du spectacle "Le pays lointain" (à gauche Louis, à droite Longue Date et Suzanne) © Jean-Louis Fernandez
Aymeline Alix dans le rôle de Catherine, l’épouse d’Antoine, donne une interprétation très forte de ce personnage de pièce rapportée en porte-à-faux et Guillaume Ravoire, Antoine, montre bien combien ce personnage complexé, maladroit et pénétré de sentiments contradictoires, se charge tout au long de la pièce pour tout lâcher dans un long monologue final. Nada Strancar est parfaite dans le rôle de la mère, tout comme Clémence Boué dans celui de Catherine. Clément Hervieu-Léger a la belle idée de confier le rôle du Père mort déjà à un acteur relativement jeune, Stanley Weber, ce qui crée d’étonnants court-circuits. Louis Berthélemy (l’Amant mort déjà), François Nambot (Un garçon, tous les garçons) et Daniel San Pedro (Le guerrier, tous les guerriers) forment un trio que le metteur en scène a voulu omniprésent.

Pièce de toutes les pièces, de toute les vies, Le Pays lointain est à la fois un carrefour et un bouquet. Final. Pour le calendrier de la saison 1994/1995 du Théâtre de la Roulotte (nom de sa compagnie) (il devait mourir le 30 septembre 1995), Jean-Luc Lagarce avait écrit une série de petits textes (réunis, avec d’autres, sous le titre Du luxe et de l’impuissance) qui tous font écho à ce que sera Le Pays lointain. Celui-ci par exemple, qui commence ainsi : « A ne pas admettre sa propre vie, ses propres lâchetés, son arrangement, toujours, avec la réalité, à ne pas vouloir s’interroger sur ses actes ou sur son immobilité, pleine toujours de la bonne conscience de la réflexion, à ne parler que des autres, si lointains dans la géographie ou l’histoire, et morts, ou exotiques, ou si incompréhensibles, ». Arrêtons cette citation en plein vol. Et ajoutons un : (…).

Théâtre national de Strasbourg, du lun au sam 20h, dim 16h, relâche du 2 au 8 oct, jusqu’au 13 octobre.

Scène nationale d’Albi, les 17 et 18 octobre ;

Scène nationale de Quimper, les 20 et 21 novembre ;

Théâtre des Célestins, Lyon du 24 au 28 avril 2018 ;

L’Arsenal-Val de Reuil, le 18 mai ;

Scène conventionnée de Sablé sur Sarthe, le 22 mai ;

Scène nationale de Châteauvallon, les 25 et 26 mai.

Tous les textes cités sont publiés aux éditions Les Solitaires intempestifs, maison d’édition créée par Jean-Luc Lagarce.

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