Les rencontres zébrées du festival Les Francophonies à Limoges

Sous la nouvelle direction du conteur Hassane Kassi Kouyaté, le festival des Francophonies se décline désormais en deux temps. Les zébrures d’automne consacrées aux spectacles, les zébrures de printemps vouées aux auteurs. Ces jours-ci, on y voyait des spectacles manquant d’auteur et un auteur comme Felwine Sarr qui est, à lui seul, un spectacle.

Le site du festival © Christophe Pean Le site du festival © Christophe Pean
A Limoges, au milieu de la cour de la Caserne Marceau, le cœur des Francophonies (festival désormais sous-titré « des écritures à la scène ») est une grande tente blanche. C’est là que se déroulent les débats, les concerts et les rencontres.

« Un espace de rencontres »

C’est aussi là que l’on trouve la librairie tenue par un couple qui anime la librairie Tartinerie de Sarrant, un village du Gers de 300 habitants. On y trouve, bien sûr, tous les ouvrages des auteurs du Festival comme, ce matin-là, ceux de Felwine Sarr interrogé par le nouveau directeur du Festival, Hassane Kassi Kouyaté, lequel connaît bien le festival de Limoges pour y être venu souvent comme artiste. Marie-Agnès Sevestre, l’ancienne directrice, est là elle aussi, en amie, en spectatrice et aussi peut-être en journaliste car elle signe désormais des critiques sur le site Théâtre du blog. Force est de constater qu’Hassane Kouyaté est meilleur conteur qu’intervieweur, mais il se fait discret, il est sous le charme du parlé de Felwine Sarr.

« On n’est pas ceci ou cela, mais les deux. On a trop spécialisé les hommes dans les champs du savoir. On a découpé le réel. Et parfois on a du mal à le recoudre, à le voir dans sa globalité, sa complexité. On est devenu très savant mais on est moins intelligent, on a du mal à articuler la pluralité », raconte l’écrivain, professeur, chercheur et musicien Felwine Sarr.

Après ses études d’économie (agrégation) à Orléans, depuis 2007, le Sénégalais Felwine Sarr est professeur à l’université Gaston Bergé de Saint-Louis-du-Sénégal où il enseigne différentes disciplines. En 2011, cette université lui a confié la création de l’UFR des Civilisations, Religions, Art et Communication (CRAC) où il enseigne l’organologie (l’histoire des instruments de musique) et l’histoire des mystiques religieuses. Felwine Sarr est aussi un écrivain (dernier titre en date : Habiter le monde, éditions Mémoire d’encrier), un philosophe mais encore un musicien comme ses cinq frères. Il rêve de former avec eux un groupe éphémère.

« La conversation utopique »

« En même temps que j’enseignais l’économie, j’ai essayé de continuer mon travail littéraire et philosophique. Au début, j’étais dans une sorte de cloisonnement. J’ai compris qu’il fallait créer un espace de rencontres. J’ai donc élaboré des projets allant dans ce sens comme celui d’une écologie des savoirs. Il n’y a pas que la science pour comprendre le réel. Il y a des savoirs de toutes sortes. D’où l’idée de créer un espace où ces savoirs interagissent pour ne plus avoir à compartimenter. C’est ce qui m’intéresse aujourd’hui. Cela veut aussi dire réhabiliter des savoirs endogènes, ignorés ou dédaignés par l’académie. Le réel est plus que ce que la science peut appréhender. Il y a d’autres savoirs qui ne sont pas mesurables à l’aune de la science exacte. Il faut accepter que ces savoirs soient incommensurables. Cela n’empêche pas le dialogue. »

Son livre Afrotopia (éditions Philippe Rey) paru en 2016, très remarqué, a reçu plusieurs prix. « Penser l’Afrique » est le titre du premier chapitre. Première phrase : « Aborder une pensée portant sur le continent africain est une tâche ardue tant sont tenaces poncifs, clichés, pseudo-certitudes qui, comme un halo de brume, nimbent sa réalité. »

Hassane Kouyaté et FelWine Sarr © Christophe Pean Hassane Kouyaté et FelWine Sarr © Christophe Pean
« Ce livre est une tentative de dessiner une utopie africaine, poursuit-il en cette fin de mâtinée, sous la grande tente blanche. L’utopie c’est le lieu autre, le lieu qui n’est pas encore. Ce n’est pas un doux rêve. La quête de l’Afrique depuis un demi-siècle a porté le nom de “modernité”, de “développement économique” : ce sont des théologies imposées de l’extérieur. Toutes ces cinquante dernières années sont tendues vers l’achèvement de ces théologies. Fondamentalement, la question n’est pas dans le désir mimétique de rattraper d’autres sociétés ou d’épouser leurs formes d’organisation. Mais de penser par soi-même. On ne peut pas faire l’économie d’une réflexion sur ce que veut dire “bien vivre” pour nous et ensuite réfléchir au chemin. Il faut interroger ces catégories. L’horizon est ouvert, les sociétés africaines peuvent le futur. Mais pour cela, il faut l’imaginer. La conversation utopique est fondamentale pour enclencher un projet de société. Il faut reprendre la réflexion sur la réinvention des formes. Le monde est inachevé. Il faut continuer l’œuvre du monde. Aimé Césaire dit dans Le Cahier d’un retour au pays natal : « Il n’est pas vrai que l’homme est fini, il vient de commencer. »

Sarr résume de mémoire en une phrase la pensée de Césaire. Citation exacte : « ...car il n’est point vrai que l’œuvre de l’homme est finie, que nous n’avons rien à faire au monde, que nous parasitons le monde qu’il suffit que nous nous mettions au pas du monde mais l’œuvre de l’homme vient seulement de commencer et il reste à l’homme à conquérir toute interdiction immobilisée aux coins de sa ferveur et aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force... »

Interrogé par le public, Felwine Sarr parlera de l’« inconscient néo-colonialisme en place », d’une « Afrique enfermée du dedans et du dehors » et, à propos des migrants, il dira : « il n’y a pas une crise des migrants mais une crise des Etats-Nations qui n’ont pas su gérer cette crise ». Des analyses qui font de lui un frère de Franz Fanon cité dans Afrotopia.

La rencontre achevée, nombre de spectateurs se dirigent vers la librairie pour acheter ses livres. Tout un chacun, comme Hassane Kouyaté, est sous le charme de la voix calme de cet homme doux qui fleure bon l’utopie.

On le retrouve l’après-midi au foyer de l’Opéra. A ses côtés, le musicien burkinabé Simon Winsé et le comédien burkinabé Etienne Minoungou. Les notes et les mélodies circulent d’Aimé Césaire à Sony Labou Tansi en passant par René Char, Dieudonné Niangouna et Felwine Sarr.

Metteur en scène versus auteur

A la librairie du festival, on peut également acquérir le dernier livre de Patrick Chamoiseau, Frères migrants, paru en poche (Points). D’un livre l’autre, un fécond dialogue. « La barbarie néo-libérale a verrouillé à sa manière le monde. La défaite serait de croire que ce verrou nous protège. Il y a un renoncement à penser que les vieilles frontières relèvent de la lignée des frontières assassines. Que, grâce à leurs garrots, les cultures et civilisations ont assuré leurs plus belles permanences. En réalité, les vieilles frontières, flexibles, mouvantes, souvent nées de l’arbitraire et des absurdités coloniales, ont toujours été animées d’une poésie étrange, toujours tiraillées par leur propre dépassement », écrit Chamoiseau.

Dans Le pire n’est pas (toujours) certain, Catherine Boskowitz tente d’articuler la lecture de Frères migrants (dont elle lit un bref extrait durant le spectacle), avec des témoignages de migrants recueillis à Bobigny. Elle n’y parvient hélas que très confusément, dépassée par son projet. Catherine Boskowitz est connue pour son travail de mise en scène (lire ici), mieux aurait valu qu’elle fasse appel à un auteur dont c’est le métier. C’est aussi le cas d’un autre spectacle, La fin du monde évidemment, dont le metteur en scène Hervé Loichemol signe aussi le texte. Un travail, probablement passionnant, mené au Bénin avec l’école internationale de théâtre et l’Atelier nomade. Un bon atelier ne débouche pas forcément sur un bon spectacle. Même si on a plaisir à retrouver l’actrice Anne Durand, la pièce manque cruellement de corps. C’est d’autant plus flagrant que le festival de Limoges, depuis longtemps, est une pépinière d’auteurs.

En 1988, quatre ans après l’ouverture du festival, a été créée La Maison des auteurs (aujourd’hui dirigée par Nadine Chausse), une association recevant des subventions de toutes parts. L’une de ses caractéristiques est la façon dont sont conçues les résidences des auteurs. Sans obligation de résultat, sans contrepartie, voire même sans la moindre ligne écrite. Un temps de retrait et d’ouverture, un pas de côté, une place faite au vagabondage du corps et de la pensée. Nombre d’auteurs aujourd’hui connus comme Wajdi Mouawad ont apprécié cette liberté qui fut la leur alors qu’ils étaient complètement inconnus. Depuis 1993, trois studios et un espace partagé sont à la disposition des auteurs. « Des espaces de travail et de détente, des lieux de convivialité et de solitude inspiratrice. » Tout un jeu d’auteurs parrains et d’autrices marraines va être aussi mis en place auprès des auteurs et autrices en herbe.

Hassane Kouyaté entend développer et fortifier cet aspect plus discret du festival en ouvrant les programmes de résidences à des auteurs inconnus, des auteurs mal connus et des auteurs ayant une certaine notoriété. Trois programmes pour mélanger les cartes et sortir des atouts.

Le festival se déroule désormais en deux temps : les Zébrures d’automne consacrées aux artistes du « spectacle vivant » (avec priorité aux créations), mais tout autant  « aux arts visuels » et aux musiciens. Les Zébrures du printemps (en mars) vouées « aux écritures et à leurs autrices et auteurs ».

Dans la librairie du festival, on peut acquérir Encre, sueur, salive et sang (Seuil), un recueil d’articles critiques de Sony Labou Tansi (venu en résidence à la Maison des auteurs en 1990), une mine de réjouissances. Par exemple, ces lignes parues dans une revue pédagogique en 1983 : « La misère, j’ai mieux qu’un autre le droit d’en parler, parce que je la connais. Non, chez moi, la misère n’est pas une mystification, mais un fait. J’ai souffert de la faim, j’ai souffert de la pauvreté, j’ai emprunté de l’argent sans savoir comment le rendre. J’ai eu des amis à qui je ne pouvais donner que mes mots... Dans mes livres, je ne parle que de cela, la pauvreté, l’injustice, les mystifications, l’écrasement. Et l’espoir, la lumière. Je pense que je n’aurai jamais l’occasion d’écrire un livre qui rit. » Cependant, en lisant ces lignes, on ne ne peut pas ne pas voir le fantôme de Sony éclater de rire.

Les Francophonies, Des écritures à la scène, Zébrures d’automne, du 25 sept au 5 oct, programme ici. Le spectacle de Catherine Boskowitz sera à l’affiche de la MC93 du 11 au 21 décembre.

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