Amahi Saraceni : un théâtre de l’entre-deux

Chronique des créations en voie de disparition (5). Sous le titre « Una madre », Amahi (anciennement Camilla) Saraceni adapte au théâtre « Le Testament de Marie », roman de l’écrivain irlandais Colm Tòibin, entre parole et musique, entre deux prénoms et entre deux langues. Traversant.

Scène de "Una madre" © Roberta Verella Scène de "Una madre" © Roberta Verella
Assis dans la salle du Théâtre 14, avant que le spectacle ne commence, on a tout le temps de regarder le dispositif d’Alvise Sinivia pour l’heure non éclairé par les lumières subtiles d’Eric Wurtz. A cour et à jardin, des bouts de pianos désossés, réduits à leur table d’harmonie et mettant en valeur leur belle plasticité. Je me suis alors souvenu du Polonais Jerzy Grzegorzewki qui, dans plusieurs spectacles comme Le Lent ternissement des tableaux dont il était à la fois le metteur en scène et le scénographe, disposait dans l’espace de telles tables d’harmonie usant avec parcimonie de leur sonorité. Alvise Sinivia, lui, est un musicien formé au Conservatoire de Paris et qui fut pensionnaire à la villa Médicis de Rome il y a quelques années où il travailla assidument sur ce qui l’obsède : le rapport entre le mouvement et le son. C’est alors que sa route croisa celle de la metteuse en scène Amahi Saraceni (qui se prénommait alors Camilla) dont on s’apprête à voir le spectacle Una madre. En scrutant bien l’espace, on distingue des fils de nylon qui traversent la scène et relient entre elles les tables d’harmonie.

Les lumières de la salle baissent et montent celles du plateau où apparaît, à l’avant-scène, l’actrice Vittoria Scognamiglio. Elle nous raconte qu’enfant, à Naples, elle avait rêvé qu’elle partirait un jour dans un autre pays. Et c’est ce qui est arrivé ; elle est venue vivre à Paris où elle est devenue comédienne. « Je voyage entre deux langues, nous dit-elle. Non ! Trois ! Je rêve en français ou en italien ? Non, le plus souvent en napolitain. Je réfléchis en français, oui ! Je discute, j’échange, j’aime, je joue dans cette langue mais je me fâche dans les trois en même temps ! En fait, il y a des mots, des sentiments qu’on ne peut pas transporter d’une langue à l’autre. » De fait, tout au long du spectacle, l’actrice sautera d’une langue à l’autre.

Apparaît alors Alvise Sinivia qui, touchant les fils de nylon, les pinçant, les frôlant avec son dos, dansant avec, fait surgir une étonnante musique stellaire.

Quand l’actrice reprend la parole, elle est devenue Marie, une mère que deux hommes interrogent. L’un dur, l’autre plus affable, vieille technique policière. Elle évite de répondre aux questions, fait mine de ne plus se souvenir, en fait elle se souvient de tout. Elle se souvient de son fils. Cela fait des années qu’Amahi Camilla Saraceni souhaitait adapter à la scène le roman de l’auteur irlandais Colm Tòibin Le Testament de Marie. Entretemps, Fiona Shaw, puis Deborah Warner (avec Dominique Blanc) se sont emparées de ce texte. Saraceni a persévéré avec raison.

Née en Argentine, après avoir étudié la philosophie et ouvert une maison de couture à Buenos-aires, Amahi Camilla Saraceni est venue à Paris travailler chez Dior et Chanel, tout en créant des costumes pour le cinéma. C’est en voyant Patrice Chéreau diriger les répétitions des Paravents de Jean Genet qu’elle a bifurqué vers le théâtre et la danse et fondé une compagnie puis une autre. Il y a trois ans, avec Marco Artinvia, elle a créé dans un village italien le Festival international des Abruzzes. Comme son actrice, elle circule entre plusieurs langues.

Le spectacle va donc s’articuler entre le français et l’italien, la musique en mouvement du compositeur et la narration. Une jeune actrice (Eloïse Vereecken) donnera la réplique dans les rares scènes dialoguées. Le fils de Marie, c’est le Christ. « Je n’arrive pas à prononcer son nom, mes lèvres s’y refusent, quelque chose se brise en moi si j’essaye », dit Marie en italien. Cependant, on comprendra vite que son fils n’est pas ordinaire lorsque la mère évoquera certains épisodes célébrissimes du rejeton comme l’eau transformée en vin lors des noces familiales à Cana, par exemple.

Tout le charme du spectacle vient de la façon dont l’auteur irlandais entrelace ces épisodes du point de vue de Marie, de la façon dont l’actrice à la forte présence oscille selon l’humeur et la pudeur entre l’italien (le texte apparaît alors sous-tiré en français) et le français, de la façon dont la musique vient ajouter son élixir à cet entrelacs, et enfin de la façon dont Amahi Saraceni orchestre le feuilletage de ces partitions.

Ce spectacle devait être créé ces jours-ci au Théâtre 14. Il l’a été pour un public restreint composé de professionnels et de journalistes. Il sera, si tout va bien, à l’affiche du même théâtre… au premier semestre 2022.

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