Olivier Neveux, « Contre le théâtre politique », tout contre

Le théâtre et la politique sont comme un vieux couple. Ils ne cessent de se chamailler, de se faire des entourloupes, des coups bas, avant de se rabibocher pour mieux se séparer. Agent matrimonial très spécial, le spectateur amoureux et acharné Olivier Neveux nous donne des nouvelles toutes fraîches et diablement introspectives de ce couple impossible.

Esprit vif, omniprésent dans le monde du théâtre (il dirige le département « arts » de l’ENS de Lyon, anime chaque année les rencontres du festival Théâtre en mai à Dijon, est l’une des plumes phares de la revue théâtre/public, veille avec Catherine Brun sur les Cahiers Armand Gatti, enseigne régulièrement dans différentes écoles nationales de théâtre, sans compter ses multiples conférences, etc.), auteur de Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France de 1960 à nos jours (La Découverte, 2007), de Politiques du spectateur. Les Enjeux du théâtre politique aujourd’hui (La Découverte, 2013), Olivier Neveux change d’éditeur mais enfonce avec raison et obstination le même clou en publiant aux éditions La Fabrique Contre le théâtre politique.

De la dé-politique

Le titre, à l’évidence ironique – l’auteur est aussi un homme souriant, caustique et pince-sans-rire – pointe ainsi l’usage à tout-va qui est fait aujourd’hui de l’association entre ces deux mots « théâtre » et « politique ». Le point de vue revendiqué d’Olivier Neveux n’est ni celui du militant, ni celui du praticien, ni même celui du théoricien, mais celui d’un être qui mène « une pratique acharnée de spectateur ». Non un chroniqueur au soir le soir, le nez forcément dans le guidon comme l’auteur de ces lignes, mais le regard de celui qui vient « après », un peu comme un peintre qui, après avoir arpenté un paysage longuement et dans tous les sens, prend du recul avant de le peindre, pour mieux l’embrasser et mieux en voir les lignes de forces, les pointes avancées, les buissons obscurs, les ornières et les sentiers ne menant à rien.

Dans un premier chapitre intitulé « la dé-politique culturelle » – où, comme dans les deux autres chapitres du livre, Neveux se révèle être, de facto, un neveu de Jacques Rancière souvent cité –, l’auteur passe en revue tous les méfaits de la « dé » en les dé-gommant. Du macronique culte de l’intérêt privé et de l’organisation entrepreneuriale qui a ses entrées à la direction théâtre du Ministère de la culture et auprès des conseillers élyséens officiels ou occultes (le chapitre s’ouvre par une tonique évocation de Jean-Marc Dumontel) ; jusqu’aux institutions qui laissent le culte pousser ses pions et pénétrer son pré carré. Neveux parle de « la nécessité d’une pensée de l’institution qui ne serait pas gangrénée par l’intériorisation du modèle entrepreneurial » tout en soulignant que du côté de la rencontre du public, le bien nommé théâtre public « n’a pas failli a contrario de ce que raconte en boucle la doxa – de droite comme de gauche ».

Si côté salle on relève les manches, côté plateaux et bureaux directoriaux, c’est une autre affaire. Neveux dénonce pêle-mêle des projets « qui se sont modélisés », une « sur-représentation de la mise en scène dans des directions artistiques », la réduction drastique du nombre de représentations des spectacles, des conditions de travail « dégradées », sans oublier « les tutelles, la presse et l’université » qui « ne sont pas à la hauteur de leurs distinctes responsabilités ». Quant aux spectacles dit « politiques », la bonne conscience ouvre ses parapluies. Neveux cite Rancière observant dans la revue Lignes que « la traduction de la misère du monde [sur les plateaux] est très éloignée des formes par lesquelles les gens descendent dans la rue, ces dernières années, pour protester contre les régimes autoritaires ou contre la loi économique ». Et Neveux de pousser le bouchon : « Il [le théâtre] compose, il répare, console, adoucit, décrypte. Il se pourrait qu’il ait renoncé à être lui-même, son exercice, son existence, un argument contre cette société – un argument pour une autre société ».

D’étonnantes jonctions

Le second chapitre, « Du trop de réalisme » (titre en hommage à Annie Le Brun, autre référence récurrente de l’auteur), fait l’effet d’un sandwich où, entre deux tranches de bon pain (les chapitres un et trois), il n’y a rien que des bonnes choses (ici et là « discutables », mot que chérit Neveux), mais trop entassées pour que cela ne donne pas soif. Olivier Neveux entre dans le vif en analysant finement le dernier spectacle de Joël Pommerat, Ça ira (1) Fin de Louis, puis le dernier spectacle des Chiens de Navarre, Jusque dans vos bras, avant d’évoquer les événements autour de Exhibit B de Brett Bailey au TGP et le spectacle lui-même (Neveux n’a pas signé l’appel à le déprogrammer). Après un petit détour amical du côté de Bernard Sobel, il nous fait passer par Ruffin où tout n’est pas très fin, avant de cibler le théâtre documentaire (dont il fait, page 142, un succulent inventaire des thèmes à la Prévert) pour mieux honorer le « théâtre documenté », bifurquant ainsi vers Milo Rau et le spectacle du Groupov Rwanda 94, référence pour Olivier Neveux.

In fine, après une analyse des habits plus ou moins neufs du réalisme – notion décidément sans rivages –, Neveux en vient contre le « réalisme qui accuse la réalité » à proposer un autre réalisme qui « refuserait d’opposer la “fiction” à la réalité comme on distingue le leurre du vrai, l’idéologie de la science, mais s’attacherait, sans les confondre, à ce qu’il se rencontrent et inventent d’étonnantes jonctions ». Et de citer l’indispensable Wiltold Gombrowicz : l’art est « un fait, non pas un commentaire accroché aux faits » (Journal).

Le troisième et dernier chapitre intitulé « L’art du théâtre » apparaît comme le plus prospectif et novateur. Traquant les « étonnantes jonctions », il prend appui sur des spectacles créés ces dernières années, en particulier les six épisodes de Décris-ravage d’Adeline Rosenstein, longuement analysé et cependant non propulsé en modèle, chaque spectacle devant inventer le sien. Neveux s’empresse donc de commenter un autre spectacle fort éloigné du premier, Modules Dada d’Alexis Forestier. Cependant, ces deux spectacles ont en commun avec d’autres cités par Neveux – Le Chagrin d’Hölderlin de Chantal Morel, Hate radio de Milo Rau, Je brûle de Marie Payen, Je n’ai pas encore commencé à vivre de Tatiana Frolova, etc. – de prôner le « petit » si cher à Walter Benjamin (autre auteur avec lequel Neveux aime dialoguer). Par son opposition au monumental et aux gros décors qui affichent leur suffisance financière, par sa « taille humaine », le petit, cette « contrainte du castelet » peut être « une entrée vive pour penser le théâtre », et ainsi tenter de « cerner la tension qui se noue entre la nécessité du détail et l’immensité de ce qu’il y a à embrasser ».

Le pendant au petit, c’est le manque. Non seulement on fait avec ce qu’on a mais on ne cherche pas à le le cacher, c’est un atout qui oblige à aller plus loin, en allant au plus simple qui peut être un retour à l’enfance du théâtre. Neveux cite Dubillard : « La scène est un lieu privilégié du monde où tout est un spectacle auquel on ne croit pas ». Eloge sans fin du fictif. « L’enjeu est moins de révéler ou de dévoiler le monde que d’en composer un autre », insiste Neveux. C’est un chantier d’avenir (il faut toujours détourner les usages de la langue de l’adversaire) où quelques marteaux piqueurs sont déjà en action : « L’alliance de la politique et du théâtre appellerait moins à déchiffrer la réalité qu’à être elle-même déchiffrée, du point de vue de ce qui la transforme et l’anime. » Tu l’as dit, mon Neveux.

Il est rare qu’un ouvrage, en s’appuyant sur le collet de l’actualité scénique récente et en puisant dans une abondante littérature (le livre est dédié à Philippe Ivernel, plusieurs fois cité et récemment disparu), saisisse les enjeux présents du théâtre avec autant d’acuité.

Contre le théâtre politique, Olivier Neveux, éditions La Fabrique, 320 p., 14 €.

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