Vers un festival d’Avignon off transparent et solidaire?

Festival iconoclaste à ses débuts, devenu foire inextricable aux mille cinq cent spectacles et plus, le festival Off d’Avignon est un monstre dont le renouveau ne peut sortir que de ses entrailles. C’est ce qui est en train de se fomenter. Allez hop, vive le futur Off !

Des egoffs  par zoom lors de la réunion à l'espace Villette © dr Des egoffs par zoom lors de la réunion à l'espace Villette © dr

Si le festival d’Avignon est sorti de la cuisse du poète de l’Isle-sur-Sorgue, René Char, le festival Off d’Avignon est le rejeton rebelle d’un autre poète, André Bénedetto, le pape de la place des Carmes. Les débuts du Off furent réjouissants et volontiers frondeurs. On y allait avec avidité à la pêche à la découverte. Venu de Liévin, le Ballatum théâtre allait y gagner ses premiers galons et accélérer le destin de ses deux animateurs alors inconnus, Guy Alloucherie et Eric Lacascade, pour ne citer qu’un seul exemple. Aujourd’hui, si l’on n’est pas guidé par une main amie ou un contact préalable, repérer dans le Off une nouvelle aventure riche d’avenir relève quasiment de l’aiguille à trouver dans une botte où le bon foin se mêle aux mauvaises herbes. Le Off est de plus en plus illisible, même si certains lieux sont devenus des repères plutôt fiables. Le Off est aussi un mirage dont bien des jeunes compagnies y venant pour la première fois sortent exsangues et souvent endettées.

Le constat n’est pas nouveau mais, pour la première fois, de façon groupée, ce sont ceux qui font le Off qui le disent. Et, surtout, sont décidés à prendre les choses en main et mettre leurs paluches dans l’éthique, l’entraide et la responsabilité partagée, pour en finir avec l’inextricable fourmilière et le chacun-pour-soi.

Le déclic de l’annulation

Tout cela germe depuis le choc que fut l’annulation du festival l’an dernier pour cause de pandémie. Après un travail intense mais invisible, cela s’est manifesté publiquement par une tribune publiée dans la presse (Le Monde du 27 mars 2021, le 27 mars étant, on l’oublie, la journée mondiale du théâtre).

Que dit cette tribune ? Que le festival Off « connaît depuis plusieurs dizaines d’années de nombreuses dérives : des théâtres au confort et à la qualité de service variables, prisonniers d’un modèle économique reposant sur la location de créneaux horaires aux compagnies » assortis de « logements loués à prix d’or ». Et de poser des questions : « Comment une création artistique contemporaine peut-elle faire l’économie de penser son propre mode de production et de diffusion ? Qu’en est-il de l’impact écologique du festival, des conditions de travail des divers corps de métier qui œuvrent à son bon déroulement ? Que dire des hausses de loyers qui les rendent inabordables ? Pourquoi la diversité culturelle et sociale n’est-elle pas davantage représentée ? »

L’annulation du festival 2020 (ce fut le « déclic ») et les « craintes » pour le prochain festival Off  (lequel n’est pas le pendant du festival In, ne serait-ce parce qu’il n’a pas de direction) ont favorisé le fait d’aller au-delà du constat, de se mettre au travail par petits groupes. C’est là « l’occasion de renverser un système à bout de souffle et de le réinventer ». Vaste et noble chantier qui s’est ouvert par « Les Etats généraux du off » (dits « Egoff »), soit 300 personnes (de l’artistique à la technique en passant par l’administratif, etc) souvent issus de syndicats et d’associations. Le travail a été divisé en sept commissions : « synergie entre lieux et compagnies », « synergie avec les publics », « synergie entre les compagnies », « un festival dans la ville », « gouvernance », « diffusion et programmation », « presse ». Les Egoff se donnent trois ans pour déboucher sur un projet à la fois précis et global. Un premier état du travail des commissions a été récemment présenté publiquement à Paris dans l’espace Villette et par Zoom.

Un esprit commun traverse toutes ces commissions : passer de l’isolement au regroupement (« certains lieux doivent se rassembler autour de valeurs communes, sur la base d’objectifs communs »), du chacun-pour-soi au parrainage et à la démocratie participative, de la consommation effrénée à des discussions en partage et des pas de côté, bref, de la rivalité à la solidarité. Mais encore de trouver les voies pour en finir avec une dépendance extrême (cadences infernales dictées par la plupart des propriétaires-exploitants-directeurs des lieux saucissonnant le temps pour rentabiliser à mort l’usage du lieu au détriment de la durée des spectacles, de la scénographie et du nombre d'artistes sur le plateau) et atteindre une certaine indépendance (maîtrise du temps, primat de l’art).

Charte et label

Cela passe par l’établissement d’une charte « basée sur des principes de bienveillance, de mutualisation (...) de responsabilité écologique et sociale », soit « un outil qui permet aux différentes structures de s’engager sur des pratiques vertueuses ». Cela passe par la création d’un label « incitatif et non imposé » avec un « respect des conventions collectives » pour les compagnies et un « minimum technique et de confort » pour les théâtres, un tel label favoriserai l’attention des organismes de subvention. Cela passe par des billets sur lesquels figurerait « la répartition du coût du spectacle : location, salaire, logement », une « billetterie solidaire », une « cantine solidaire pour les compagnies », de la vente de « paniers solidaires », un « guide du Off » genre guide du Routard. Cela passe par le fait d’« interdire l’affichage sauvage » mais, en revanche, d’indiquer « toutes les trois rues » ce qui se joue alentour. Et, conjointement, « interdire les tracts par spectacle » mais en proposer un par théâtre.

Cela passe par des « petits-déjeuners » tout au long du festival « pour discuter avec les programmateurs et diffuseurs ». Cela passe par créer en amont du festival une réunion pour les compagnies qui y viennent pour la première fois et établir des « parrainages » entre anciens et nouveaux. Cela passe par « expliquer aux lieux comment communiquer et aux compagnies comment faire un dossier de presse et la manière de contacter les journalistes ». Pour un bon fonctionnement global du Off, cela passe par « une sorte de coordination générale qui prenne en compte les spécificités, les multiplicités ». Cela passe aussi par un « élargissement » dans le temps (résidences pendant l’année, actions sur le territoire, etc.) et l’espace (multiplier les lieux extra-muros et « inclure des publics qui pour l’instant sont exclus du Off »). Cela passe enfin par la création d’un « village théâtre », lieu de tous les croisements.

C’est là une flopée de propositions glanées au fil des comptes-rendus des différentes commissions, chacune ayant travaillé de façon indépendante. La prochaine étape des Egoffs visera à croiser ces propositions en les approfondissant et à en faire émerger de nouvelles. Y a du boulot.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.