Disparition de Jacques Nichet, poisson-pilote du théâtre de l’Aquarium

Jacques Nichet aura été l’une des grandes figures nées du théâtre universitaire. Au théâtre de l’Aquarium, lui et toute la troupe allaient inventer une autre façon de faire du théâtre où le travail collectif, en prise sur le réel, allait être primordial. Par la suite, il devait diriger ,avec brio mais plus classiquement, le théâtre des Treize-vents à Montpellier puis le TNT à Toulouse.

Un cancer foudroyant aura abrégé à 77 ans la riche vie de Jacques Nichet ce 29 juillet. Une longue histoire qui traverse plus de cinquante ans de théâtre.

"Un style nouveau, un répertoire original"

Tout commence dans les années 60. Élève à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm, Jacques Nichet y fonde le groupe 45 . En 1964, le groupe monte Le sacrifice du Bourreau de René de Obaldia et vient avec ce spectacle au festival de théâtre universitaire de Nancy créé l’année précédente par le jeune Jack Lang (qui, lui, anime le Théâtre Universitaire de Nancy) C’est la grande époque du théâtre universitaire en France (et dans le monde entier) d’où sortiront, pour ne citer qu’eux, Patrice Chéreau et Ariane Mnouchkine.

Les groupes de théâtre universitaires sont affiliés à la FNTU (-Fédération Nationale de Théâtre Universitaire). Jacques Nichet deviendra un temps président de cette fédération succédant à Patrice Chéreau. Le 4 janvier 1965, le groupe 45 devient le Théâtre de l’aquarium (c’est le nom que les élèves de l’ENS donne à la guérite en verre du gardien) . Nichet en est le directeur et en devient le metteur en scène sans que ce titre soit revendiqué. Aux Grenouilles d’Aristophane succède Et les chiens se taisaient d’Aimé Césaire, spectacle qui tourne dans les villes du sud. Pour la première fois , la troupe rencontre un public non -universitaire. En 66 retour au Festival de Nancy avec Monsieur de Pourceaugnac de Molière La troupe se présente ainsi dans le programme : «  nous travaillons dans l’esprit de la fédération nationale de théâtre universitaire : gardant l’anonymat, nous évitons de plagier les professionnels et nous recherchons un style nouveau ou un répertoire original ». L’année suivante Les guerres picrocholines d’après Rabelais reçoit le grand prix au Festival international de théâtre universitaire de Zagreb. Ce qui vaut au spectacle d’être joué cinq fois au théâtre du Théâtre du vieux Colombier et d’être prolongé, aux frais de la compagnie, mais le public répond présent.

En 1968, l’Aquarium précède les événements avec un spectacle d’après Les Héritiers de Bourdieu et Passeron. Titre : L’Héritier ou les étudiants pipés écrit par Nichet et un peu par Bourdieu Au fil des spectacles, la troupe se renforce.Jean-Louis Benoit la rejoint pour une tournée en Amérique Latine, Didier Bezace viendra un peu plus tard Comme les meilleurs troupes universitaires qui perdurent, L’Aquarium est de moins en moins universitaire et de plus en plus professionnelle. Le collectif reste le maître mot. Et il se produit une chose qui parait incroyable aujourd’hui : alors que la troupe est en grande difficulté financière, Pierre Cardin programme leur nouvelle création Les évasions de monsieur Voisin, texte écrit par Nichet à partir de documents et d’improvisations.

C’est à la fois un style nouveau et un répertoire original qui vont faire les beaux jours et les belles nuits du Théâtre de l’Aquarium lorsque la compagnie s’installera à la Cartoucherie en 1972 à l’invitation d’Ariane Mnouchkine déjà là avec le Théâtre du Soleil Jean-Marie Serreau ne tardera pas à venir occuper d’autre bâtiments auxquels il donnera le nom de Théâtre de la tempête). Tout est à faire dans les locaux de l’Aquarium qui servaient d’entrepôts à Jean-Louis Barrault pour ses décors. Les murs, la verrière, le plateau, les coulisses les toilettes, l’électricité, les bureaux, tout. Chacun s’y met selon ses compétences réelles ou autoproclamées. L’une des actrices de la jeune troupe , Karen Rencurel, excellente photographe, a immortalisé ce chantier. Entre ruelle et brouette on reconnaît Jean-Louis Benoît,Thierry Bosc, Bernard Faivre, Louis Mérino, Martine Bertand, l’administrateur Bruno Genty, j’en oublie.

Troupe et triumvirat

Et la troupe imprègne les murs à jamais. Égalité de salaires, AG souveraine (comme cela sera le cas du quotidien Libération qui commence à paraître de temps en temps l’année suivante), travail collectif, discussions infinies, sujets d’actualité, une utopie en acte. Jacques Nichet est officiellement le seul directeur de l’Aquarium ( le ministère de la culture ne veut voir qu’une tête) , mais un triumvirat -Nichet, Benoit, Besace- va progressivement s’imposer. Chacun supervise ou initie tel ou tel projet.

Cette histoire qu’il faudrait nuancer et préciser a été racontée par le menu dans deux ouvrages La Cartoucherie, une aventure théâtrale par Joël Cramesnil (Les éditions de l’Amandier ,2004) et L’Aquarium d’hier à demain par François Rancillac (Editions Riveneuve.Archimbaud, 2018). En arrivant dans le lieu comme directeur, Rancillac a voulu en connaître l’histoire, il la restitue à travers une pièce documentée et recomposée qui, joliment met en scène les personnages de cette histoire. Jacques Nichet qui en signe la postface conclut : « Tu a écrit, mieux que moi, cher François , l’art poétique implicite de notre théâtre « à brûler », comme disait notre ami Dario Fo. J’espère que mes copains de l’Aquarium auront la même chance que moi de découvrir un tel texte judicieux et jubilatoire! Ils s’y retrouveront, j’en suis sûr, et de tout mon cœur te remercieront : puisse cette page nous permettre de renouer les uns avec les autres, ce serait un joli miracle , un vrai coup de théâtre ! »

Car, effectivement, après des années fastes et intenses, des spectacles inoubliables, un esprit sans pareil, l’aventure unique de l’Aquarium, première manière, allait petit à petit se déliter -sans pour autant s’essouffler- comme souvent les aventures où le collectif prime sur l’individu (lequel renaît toujours de ses cendres). Des spectacle comme Les marchands de ville (le titre résume son contenu) -accueilli par Georges Wilson au TNP salle Gémier, puis le premier à être donné à la Cartoucherie Gob (sur la presse et le fait divers de Bruay en Artois) ou encore Tu ne voleras point (un spectacle sur la justice en forme de cabaret), La jeune lune tient la vieille lune toute une nuit dans ses bras (autour de l’entreprise), La sœur de Shakespeare (sur le rôle de la femme, six mois de représentations à l’Aquarium, cinq mois de tournée en France et à l’étranger) sont signés par toute la troupe, même si le rôle de Nichet, en coulisses est prépondérant (mise en forme, écriture, synthèse) après un travail collectif tout azimut. Le acteurs s’affirment, les personnalités aussi, Nichet reste, dans l’ombre , la tête la mieux pensante ? Le collectif connaît de nouvelles recrues mais les collectifs meurent plus vit que ceux qui les ont engendré .Jean Louis Benoît et Didier Bezace portent de bout en bout des projets formidables comme Un conseil de classe pour le premier ou Pépé pour les deux. Nichet (qui lui-même signe la mise en scène d’Ah Q , une pièce chinoise que lui a fait connaître Jean Jourdheuil), n’en prend nullement ombrage. Au collectif succède un collège d’artistes.

De Montpellier à Toulouse

En 1986, Jacques Nichet laisse l’Aquarium à Didier Bezace (qui sera nommé plus tard au Théâtre de la commune d’Aubervilliers) et à Jean Louis Benoit (qui sera nommé plus tard au théâtre de la Criée à Marseille). Il est nommé à la direction des Treize vents, le CDN de Montpellier, douze ans plus tard il prend la direction du TNT (théâtre National de Toulouse) qu’il quittera en 2007 avec ces mots : « Dans le métier, il est de coutume d’exercer jusqu’à 70 ans. À 65 ans, j’ai senti qu’il fallait boucler un cycle, j’ai décidé de me surprendre moi-même en forçant le destin… La vie n’est intéressante que si elle est surprenante ! »

Durant ces longs mandats, ils nous aura surpris et ravi plus d’une fois. En montant de nombreux classiques mais aussi Sik-Sik – Le Haut-de-forme d’Eduado de Filippo, Monstre aimé de Javier Toméo , Le jour se lève Léopold de Serge Valetti, Faut pas payer ! de son ami Dario Fo ou encore adaptant au théâtre Les cercueils de zinc de Svetlana Alexievitch. Grand moment, il fera entrer dans la cour d’honneur du Palais des papes au festival d’Avignon la parole d’Aimé Césaire en mettant en scène La tragédie du roi Christophe (1996).

Cet agrégé de lettres classiques qui enseigna longtemps à Paris VIII devait tenir au Collège de France la chaire de création artistique en 2009-2010. Son dernier spectacle aura été en 2018 un Beckett mettant en scène Thierry Bosc (un vieux compagnon de l’Aquarium) dans Compagnie, un mot qui résume la vie de cet homme par ailleurs discret voire secret, un demi-sourire accroché en permanence aux lèvres.

L’inhumation aura lieu aujourd’hui à 13h au cimetière de Béziers Un hommage lui sera rendu à Paris à la rentrée au théâtre de l’Aquarium

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