Akhmatova, Woolf, Wittig : la « touch » Isabelle Lafon

Sous le beau titre « Les Insoumises », l’actrice Isabelle Lafon réunit des textes qui traversent le XXe siècle. Des textes écrits par des femmes : Anna Akhmatova et son amie Lydia Tchoukovskaïa, Virginia Woolf et enfin Monique Wittig. Johanna Korthals Altes et Marie Piemontese, deux actrices de sa compagnie « Les Merveilleuses » l’accompagnent. Une trilogie de merveilles.

scène de "Le me try", seconde partie de "Les Insoumises" © Pascal Victor scène de "Le me try", seconde partie de "Les Insoumises" © Pascal Victor

Il y a deux façons d’aborder la touch Isabelle Lafon. Soit en sirotant les trois spectacles qu’elle signe au soir le soir, en semaine, soit d’un coup le week-end (pour l’heure, au Théâtre de la Colline). Mais il est recommandé de tout voir, et même si on a vu Deux ampoules sur cinq, spectacle basé sur les conversations entre Lydia Tchoukovskaïa et Anna Akhmatova, comme c’est mon cas (lire ici), de le (re)voir pour découvrir ensuite Let me try, d’après le journal de Virginia Woolf, et finir par une traversée de L’Opoponax de Monique Wittig dont Isabelle Lafon avait donné un avant-goût à Avignon l’an dernier.

Des livres, des pages, un pupitre

Quel lien entre ces spectacles ? « Aucun », dit Isabelle Lafon. Qui, aussitôt, ajoute : « ou alors plein de liens, mais de ceux qui sont secrets, de ceux qu’on aperçoit longtemps après ». C’est cela, la touch Isabelle Lafon. Une façon très personnelle, à la fois déterminée et intuitive, d’entrer dans des textes, ou plutôt des écritures (mot féminin). De donner corps et voix à ces mots couchés dans les pages des livres. Peu importe le genre (drôle de mot) : mémoire, conversation, journal, roman ou même pièce comme on l’avait vu avec Une Mouette (Tchekhov traduit par Antoine Vitez), portée par cinq actrices dont Isabelle Lafon (lire ici).

Les livres encombrent la petite table autour de laquelle, éclairées par des lampes de poche, conversent Lydia Tchoukovskaïa (Johanna Korthals Altes) et Anna Akhmatova (Isabelle Lafon). Les feuilles du Journal (1915-1941) de Virginia Woolf jonchent le sol de Let me try, feuilles que dévorent, seules ou ensemble, les trois actrices comme au hasard (les deux suscitées et Marie Piemontese). Un pupitre est dressé devant l’actrice unique (Isabelle Lafon) qui, accompagnée par un batteur, swingue dans les pages de L’Opoponax, premier roman de Monique Wittig qui lui valut d’obtenir le prix Médicis en 1964 accordé par un jury où siégeaient alors des écrivains comme Claude Simon ou Nathalie Sarraute.

Trois approches d’un même secret : qu’est-ce qui fait que ces trois femmes écrivent, qu’est-ce qui se rebelle, se tord, s’affirme, se noue en elles pourn’être « bonnes qu’à ça », comme disait Beckett ? Qu’ont-elles d’unique, ces trois-là ? Et qu’est-ce qui les rassemble ? Les Insoumises, c’est le nom que leur donne Isabelle Lafon pour les réunir. Trois insoumises au rebours de tant de femmes soumises. A l’homme, au mâle, au maître, et à leur pouvoir littéraire dominant (autant de mots masculins). Mais il serait réducteur de s’en tenir à cette dimension féministe, même si Monique Wittig, après ce coup d’éclat, allait écrire Les Guerrières et devenir une militante de premier ordre, écrivant de multiples ouvrages théoriques sur le sujet ; même si plusieurs livres de Virginia Woolf ont été édités par les éditions Des femmes, à commencer par l’étonnante pièce Freshwater.

« Beaucoup plus loin que les mots »

Insoumises, elles le sont d’abordface aux diktats des convenances littéraires, des règles tacites d'exclusion, des normes, des oukazes. Des rebelles, non des kamikazes, des battantes obstinées. Jamais elles n’abdiquent. Jamais elles ne signent de compromis. Ni avec le pouvoir politique (Anna Akhmatova, bien qu’interdite de publication, continue d’écrire, farouchement indépendante). Ni avec les mots (le Journal de Virginia Woolf est le journal de guerre d’une écrivaine, écrit au front au soir des combats). Ni avec les genres littéraires (Monique Wittig fait exploser la notion de récit sur l’enfance).

On peut voir les trois spectacles dans le désordre (chacun a son autonomie), mais on gagne à les voir dans l’ordre. Fait de conversations entre deux femmes, Deux ampoules sur cinq traite de l’écriture par son contour : Akhmatova est sous haute surveillance (l’appartement est truffé de micros posés par le KGB), son amie Lydia et elle parlent de choses et d’autres, souvent de littérature (l’une aime Tchekhov, l’autrepas), les poèmes qu’Anna écrit sur des feuilles de papier sont appris par cœur par Lydia, alors on brûle lepapier et on se fait un thé. A travers Let me try, Virginia Woolf nous fait pénétrer dans la cuisine de l’écriture, depuis son introspection globale (« Je me suis astreinte, dans une certaine mesure, à rompre avec toutes les routines et à trouver une nouvelle manière d’être, c’est-à-dire d’expression pour tout ce que je sens et tout ce que je pense » et donc « à briser les moules ») jusqu’à la plongée de ses mains dans le cambouis : « Le style, c’est très simple, c’est uniquement une question de rythme. Une fois qu’on l’a trouvé, on ne peut pas se tromper de mots. (…) C’est très profond, cette histoire de rythme, et cela va beaucoup plus loin que les mots. Une image, un sentiment, provoque cette espèce de vague dans le cerveau bien avant que surgissent les mots pour les décrire. »

Cette phrase de Woolf s’applique à la perfection à l’écriture de Monique Wittig. A travers le regard d’une petite fille, Catherine Legrand (qui devient insensiblement adolescente au fil des pages), et celui de ses copines (surtout), Wittig nous entraîne dans une école religieuse au cœur de la campagne française au temps des porte-plumes et des buvards, mais c’est surtout la voix intérieure, individuelle et collective de ces enfants qui s’éveillent à tout, que Wittig raconte tout en s’éveillant, elle, à l’écriture et d’une foudroyante façon (saluée en son temps par Marguerite Duras). C’est l’enfance d’une écriture jubilatoire et sans entraves, où le rythme et les sons font sens plus encore que les mots, que nous fait partager Isabelle Lafon.

Le « secret » d’Isabelle Lafon, ce cheminement à travers ces trois spectacles sans cesse mouvants (j’ai vu trois fois Deux ampoules sur cinq et à chaque fois c’était à la fois le même et un autre spectacle), c’est, tentons de le formuler sans toutefois le percer, quelque chose qui relève de l’intime et de la proximité. Isabelle Lafon est celle qui prend le spectateur par la main et lui dit : « approche-toi ». Alors, elle ouvre la porte et, d’une voix qui ne s’élève jamais très haut, nous fait entrer dans l’intimité d’une écriture. Cela peut être bouleversant comme l’est Requiem d’Akhmatova (Deux ampoules sur cinq), sidérant d’introspection (Let me try) et enfin, jazzy par les jambes, noueux dans le ventre et déboutonné du côté de la gorge (L’Opoponax). Ce n’est pas pour rien que sa compagnie s’appelle « Les Merveilleuses ». Comme ces femmes de la Révolution qui faisaient tache par leur façon de s’habiller, Isabelle Lafon, elle, a une façon qui détonne d’habiller et d’habiter le théâtre.

Deux ampoules sur cinq le mardi, Let me try le mercredi, L’Opoponax le jeudi, les trois soirs à 20h ; intégrale le samedi à 19h,le dimanche à 15h (chaque spectacle dure une heure environ), au Théâtre national de la Colline jusqu’au 20 octobre. Puis intégrale à la Piscine de Châtenay Malabry le 27 novembre à 16h. Début 2017 à Toulouse.   

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