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Billet de blog 30 nov. 2022

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Linda Lê, Claude Eveno : un livre posthume en commun, un journal de fin de vie

L’écrivaine Linda Lê est décédée le 9 mai dernier, le promeneur de Paris et des jardins du monde Claude Eveno, le 29 juin. Ils laissent un livre à deux ,« Memento mori », où les mots de Linda renvoient aux collages de Claude. Ce dernier laisse seul « Un arbre à la fenêtre » ,le journal des derniers mois de sa vie. Deux livres qui s’éclairent mutuellement. Soirée d'hommage le 5 décembre

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Illustration 1
La mort, collage de Claude Eveno © Claude Eveno

Les deux livres sont arrivés dans un même colis postal, collés l’un contre l’autre. Même format, même papier, même typographie sur la couverture, même éditeur. Des livres frères d’âmes sœurs . Sur le premier livre, memento mori un titre partagé entre deux noms. D’un côté linda lê memento mori, de l’autre, tête-bêche, memento mori claude eveno ( ne cherchez pas les majuscules). un arbre à la fenêtre est le titre du second livre, il est signé du seul Claude Eveno. C’est un journal tenu au jour le jour ou presque, dès lors que son auteur apprend qu’il est atteint d’un cancer et que ses jours risquent fort d’êtres comptés. Ce journal vagabonde dans une vie tout aussi vagabonde.

Les mois passent, la maladie ne passe pas. Le lundi 9 mai 2022, Claude Eveno note : « Linda est morte cette nuit ». Il écrira une dernière fois le 11 mai avant d’interrompre volontairement son Journal « au lendemain du jour où j’ai fait part aux médecins de ma décision d’arrêter le traitement le 10 mai ». Pas de place pour la déchéance physique, pour la déconfiture d’une écriture qui ne soit plus maîtresse d’elle-même. Claude Eveno signera le bon à tirer de ce second livre le 18 juin 2022 précise son éditeur, avant de décéder, onze jours plus tard, le 29. Ces deux livres nous reviennent d’entre les morts.

De quand date la première rencontre entre Linda Lê, une écrivaine chère du regretté Christian Bourgeois et chroniqueuse de ses amitiés littéraires sur le site En attendant Radeau et Claude Eveno, le voyageur, l’essayiste, l’ami des jardins et des peintres, le fin connaisseur de Paris et le cinéaste dilettante? Je ne sais. Entre l’homme venu de Bretagne et la femme arrivée du Vietnam à l’âge de quatorze ans, le courant est passé, mis sous forte tension par les maux mortifères qui les rongeaient l’un et l’autre.

Dans memento mori, Linda Lê met en scène un homme, jamais nommé ni prénommé qui fait des collages. « Tous appartenaient au cauchemar et au rêve. Certaines visions faisaient frémir, d’autres étaient d’angoissantes allégories, d’autre encore donnaient des frissons » écrit-elle. Et c’est bien cela que l’on éprouve lorsque, renversant le livre tête-bêche, sous le même titre memento mori, on feuillette les collages de Claude Eveno dont les sources son mentionnées en fin de volume, des collages convoquant en nombre des dessinateurs, peintres et graveurs des siècles passés ou pas (d’Ivan Aïvazovshy, Cherubino Alberti,Charles Bell à Léonard de Vinci, Simon Vouet et George Frederic Watts), pour égrener une théorie d’êtres seuls, de couples distordus, de créatures fantastiques, des paysages désolés sur lesquels veillent des ombres tel ce collage titré la faucheuse (certains collages n’ont pas de titre) . « Il lui arrivait de souhaiter d’être aveugle et sourd pour ne plus avoir ces images sombres et cependant si ensorcelantes, ne plus entendre ces voix discordantes qui venaient d’outre-tombe et lui soufflaient qu’il devait en finir. La tentation de rejoindre la procession des défunts était souvent si forte qu’il lui fallait réprimer l’envie, devenue presque naturelle, de mettre le cap au pire » écrit Linda .

Linda Lê, gravement malade comme Claude Eveno, flirtait, elle aussi, avec la faucheuse. C’était leur lot commun, leur étrange complicité, la source commune de ce livre à deux. Le 24 février dernier, on confirme à Claude Eveno qu’il est atteint d’un cancer, et non des moindres, commence alors la rédaction d’un journal qu’il écrira presque tous les jours sans idée préalable, tout en glissant, ici et et là, des notes accumulées sur sa vie, sa famille, et, particulièrement sa jeunesse bretonne.

Un rituel quasi quotidien s’installe : Claude Eveno évoque l’arbre qu’il voit devant sa fenêtre dès son lever  : « l’arbre lui-même est immobile et sans bruit, nul oiseau ne s’y perche avant que la lumière l’atteigne, l’entrelacs des branches n’est encore qu’une trame légère et sans profondeur, presqu’un voile posé sur les murs et le ciel du matin qui commence » (25 février). Lui qui a tant arpenté les rues de Paris et nombre de jardins lointains qui irriguent ses livres se contente désormais de cette fenêtre et cet arbre. Le 27 février, il va au cimetière de Montmarte enterrer un « ami », un « grand acteur » et surtout « un grand vivant », André Wilms , non nommé. J’étais là, nous nous sommes salués, je ne l’ai jamais revu.

Dimanche 3 avril. « Les jours s’allongent et malgré l’heure d’été, le soleil éclaire les branches sombres du gleditsia avec une lumière si chaude qu’il semble doré comme vont l’être ses jeunes feuilles sur le point d’apparaître ». L’homme qui écrit ces lignes, sans la moindre acrimonie, est, lui, sur le point de disparaître. Le gleditsia sera l’un de ses derniers compagnons. Le dimanche de Pâques approche, une fête qui renvoie Claude Eveno à son enfance. 12 avril : «  Trop de mélancolie, trop d’enfance, peut-être, mais en sautant par-dessus les années, c’est encore la mélancolie, une mélancolie de bonheur printanier qu’une peinture de Daubigny, dont une reproduction est posée derrière moi, m’évoque toujours. » Après une nouvelle chimiothérapie à l’hôpital fin avril (le malade ne s’étend jamais longtemps sur les douleurs qui l’assaillent) , il retrouve son paysage : « Retour à ma fenêtre, au matin gris qui embellit l’arbre et ses feuilles épanouies pendant mon absence ».

Mercredi 11 mai : « Le scanner a tranché, c’est foutu pour moi aussi ». Son journal s’achève ou plutôt opte pour un silence sans retour. Derniers mots, quasi élégiaques : «  Je vais mourir et je crois que c’est une bonne nouvelle. Il y a soudain une éclaircie dans l’incertain, un apaisement après tant de lassitude.J’étais las, simplement las. L’arbre fidèle va m’accompagner encore, j’entends déjà les tourterelles qui s’y posent chaque matin depuis quelques jours. Les mésanges ne vont pas tarder, le geai ne fera signe de loin en loin. La lumière se lève dans le feuillage. Quelle splendeur ! »

Claude Eveno, Linda Lê, Memento Mori,éditions sens & tonka, 25€

Claude Eveno Un arbre à la fenêtre, éditions sens & tonka, 25€

A la maison de la poésie à Paris, le lundi 5 décembre à 20 h, Jérôme Kircher et  Anne Lise Heimburger  liront de longs extraits des deux livres et certains collages de Claude Eveno seront projetés.

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