Mort de Jacques Lassalle

Le metteur en scène, auteur et essayiste Jacques Lassalle vient de mourir à l’âge de 81 ans. Avec lui disparaît une vision du théâtre qui conjuguait l’orgueil et l’effacement, au fil d’un parcours qui devait le conduire de la banlieue rouge au TNS puis à la Comédie Française d’où il sera éjecté par un caprice de ministre, devenant désormais, de par le monde, un metteur en scène « mercenaire ».

Dans les années 60, une cité HLM à Vitry-sur-Seine, banlieue rouge au sud de Paris. Un homme regarde un téléfilm à la télévision. « Tiens, mais c’est mon voisin ! », se dit-il en voyant évoluer l’un des acteurs. Et si…

Sur le point de renoncer

L’homme frappe à une porte, de l’autre côté du palier. L’acteur ouvre. Le voisin raconte, il veut lui parler, l’acteur bafouille un peu, le fait entrer. « Puisque vous êtes acteur, vous pourriez vous occuper des jeunes de la cité, leur faire faire du théâtre, qu’est-ce que vous en dîtes ? ». L’acteur, cueilli à froid, bafouille derechef. Homme de gauche et catholique pratiquant, il ne peut pas dire non à une telle proposition, alors il dit oui. C’est là l’acte de naissance de ce qui va bientôt porter le nom de Studio-Théâtre de Vitry et va devenir en 1967 le groupe amateur, non plus des seuls jeunes de la cité mais de toute la ville.

Le jeune acteur vu à la télé, c’est Jacques Lassalle. Comme beaucoup de jeunes acteurs, même en étant sorti du Conservatoire national supérieur d’Art dramatique de Paris comme c’était son cas, il connaît un passage à vide. Il est sur le point de renoncer, il a déjà bifurqué vers les études, il prépare l’agrégation de Lettres modernes (il sera agrégatif). Il a fait la connaissance de Bernard Dort qui sera le parrain d’un de ses fils, il pourrait devenir un jour professeur à l’Institut d’études théâtrales (ce qu’il deviendra). La proposition du voisin de palier rebat les cartes.

A Vitry se réunissent autour de Lassalle des jeunes et des moins jeunes habitants de cette ville de banlieue, habités par le théâtre comme Lucien Marchal (futur créateur de Théâtre en Actes) ou celle qui deviendra l’âpre égérie de plusieurs spectacles, Mady Tanguy (la tante de François Tanguy) qui vit alors cité Balzac. Le signataire de ces lignes rejoindra ce groupe par intermittence.

D’amateur à professionnel

Influencé par les souvenirs des spectacles de Roger Planchon ou de Giorgio Strehler, Lassalle, avec des moyens dérisoires et dans des lieux mal équipés, monte Marivaux, Goldoni, Shakespeare. A chaque spectacle, chacun grandit, s’aguerrit, se professionnalise. La place du Studio-Théâtre de Vitry est bientôt confortée quand la ville se dote d’une salle polyvalente où Lassalle va créer plusieurs pièces dont il est l’auteur (généralement achevées à l’heure des premières répétitions) : Jonathan des années 30, Un couple pour l’hiver, Le Soleil entre les arbres. Autant de pièces qui entendent cerner la vie quotidienne et les intermittences du cœur avec comme points d’horizon les films de Renoir et d’Ozu.

Le Studio-Théâtre de Vitry devient insensiblement une jeune compagnie professionnelle et Lassalle engage des acteurs qui le sont tout autant, de Jacques Pieller à Monique Mélinand, ou fraîchement sortis du Conservatoire, de Catherine Gandois à Richard Fontana, tout en s’appuyant sur le noyau dur de l’équipe étoffée par l’arrivée du scénographe et décorateur Alain Chambon. La presse vient (un peu) à Vitry-sur-Seine. Et Lassalle, orgueilleux de naissance, souffre de la confusion que font les Parisiens entre Vitry et Ivry où Antoine Vitez a installé son Théâtre des Quartiers.

En 1976, Travail à domicile de l’Allemand Franz-Xaver Kroetz est le premier spectacle du Studio-Théâtre de Vitry créé en dehors de la ville, dans la petite salle du TEP (Théâtre de l’Est parisien), la maison de Guy Rétoré. Le spectacle conjugue un courant, celui du « théâtre du quotidien », alors en vogue en France (Wenzel, Deutsch, etc.) et outre-Rhin, et l’esthétique d’un metteur en scène qui s’affirme dans une mise à distance esthétique, voire esthétisante, du réel le plus cru (une scène de la pièce consiste en un avortement avec des aiguilles à tricoter), un poids des silences et une retenue tout en tension de l’acteur qu’incarne à merveille l’acteur Alain Ollivier. « L’effroi autant que la pitié peuvent commander aujourd’hui encore l’interrogation que nous portons sur le monde où nous vivons », écrit Lassalle en marge du spectacle.

De Vitry à Vinaver

Malgré cela, le maire communiste de la ville, Marcel Rosette, précieux soutien du Studio-Théâtre de Vitry, ayant vu le spectacle juge qu’il ne serait pas souhaitable de présenter une telle pièce aux Vitriots. Lassalle accepte, contre l’avis d’une partie de son équipe. Le spectacle ne sera pas joué à Vitry-sur-Seine mais son succès, mérité, va mettre sur orbite professionnelle le metteur en scène qui, dans les années suivantes, loin de Vitry mais toujours au petit TEP, va monter Risibles amours de Milan Kundera, Nina c’est autre chose de Michel Vinaver, puis Dissident il va sans dire, début d’une durable amitié et de plusieurs créations, comme A la renverse. En 1978, Remagen d’après Anna Seghers est à l’affiche du Festival d’Avignon. La « patte » Lassalle s’affine.

L’approche de la scène lassallienne se veut discrète, elle aime les tons pastels, elle préfère l’écoute feutrée du texte au mouvement intempestif des corps, elle affectionne le ouaté plus que l’affirmé, c’est du théâtre en apnée ou l’air, soudain, vient à manquer (Lassalle était asthmatique). Il rêve alors d’un théâtre « qui soit le rendez-vous d’une convivialité perdue, l’occasion d’un plaisir partagé, d’un échange à mi-voix, sans trompe-l’œil ni faux-semblants, sur tout ce qui nous importe vraiment, et dont chaque spectateur, enfin, pourrait avec les autres produire le sens, mais surtout autant envisager pour lui-même la part nécessaire du secret ». Ou encore, plus tard : « Je ne cesse de rêver à un spectacle qui ne serait encore qu’une espèce de ligne mélodique, un continuum, avec de très faibles écarts et de très, très faibles ébranlements, une espèce de travail sur la répétition, la réitération. » On peut penser que sa vie durant il aura poursuivi ce rêve en forme de chimère. Etait-ce là l’origine des rapports difficiles qu’il entretenait souvent avec ses acteurs, les laissant plus d’une fois en larmes, perdus, égarés ?

Lassalle aimait l’économie des signes, l’excès l’effrayait mais le fascinait tout autant, ce qui le conduira à diriger Gérard Depardieu dans Tartuffe pour son arrivée à la direction du Théâtre national de Strasbourg en 1983. A Vitry, où il sera resté vingt ans, il laisse les clefs du Studio-Théâtre à Alain Ollivier qui lui donnera un habitacle digne où l’aventure se poursuit aujourd’hui. Lassalle est nommé au TNS sans avoir à passer par le palier de la direction d’un Centre dramatique national. Bernard Dort l’accompagne dans cette aventure difficile, le métier de metteur en scène et celui de directeur de théâtre ne faisant pas toujours bon ménage.

Du TNS à la Comédie-Française

Au TNS, Lassalle va mettre en scène principalement des classiques du répertoire, s’aventurant peu dans l’écriture contemporaine sauf pour l’exception Vinaver. C’est tardivement qu’il rencontrera des écritures d’autres contemporains dont il se sentira proche : Marguerite Duras, Jon Fosse, et d’abord Nathalie Sarraute qu’il mettra en scène pour la première fois au Théâtre du Vieux Colombier (Elle est là,  Le Silence) lorsque, après sept ans passés à Strasbourg, il est nommé à la tête de la Comédie-Française en 1990.

Je me souviens avoir alors rencontré, pour la première fois, un Jacques Lassalle heureux. Lui, le fils d’une famille bourgeoise nancéienne ayant choisi de mener une vie de saltimbanque, devenait, en tant qu’Administrateur de la Maison de Molière, le trente-sixième personnage de l’Etat, un homme respectable. Trois ans plus tard, changement de gouvernement, le nouveau ministre de la Culture Jacques Toubon, qui ne connaissait pas encore bien les droits de l’Homme, vire Lassalle de son poste en plein été, sans aucune raison, par caprice, pour affirmer son arrivée. Malgré le soutien de la profession et de la troupe, il ne crie pas publiquement à l’infamie, il fuit les journalistes qui voudraient lui donner la parole, il se terre dans sa maison de Saint-Bauzile. Jacques Lassalle restera durablement affecté par cette éviction ignoble parce qu’injuste.

De la place Colette au monde entier

Que faire après cela ? Maugréer, voyager, travailler. Lassalle devient ce qu’il nomme « un mercenaire institutionnel ». Il revient au Festival d’Avignon 1994 en mettant en scène Andromaque d’Euripide avec Christine Gagnieux dans le rôle titre. Le spectacle porte les séquelles de ce que Lassalle vient de vivre. Ce n’est pas une réussite, dit la presse ; les rapports déjà compliqués avec cette dernière ne font que s’aggraver. Il écrit une lettre ouverte aux journalistes de théâtre : « Voilà vingt ans déjà que le théâtre que je fais vous paraît lent, morne, fâcheusement minimal, piteusement cérébral... » Il dit aussi ne plus vouloir travailler en France, il y retravaillera cependant (retrouvant la troupe de la Comédie-Française en plusieurs occasions) mais, de fait, il devient un metteur en scène itinérant dans le monde entier, propageant en Russie, en Chine, en Pologne, en Norvège et dans bien d’autres pays (une quinzaine) l’art lassallien de faire du théâtre à la française.

Autant de voyages qu’il racontera dans son dernier ouvrage, Ici moins qu’ailleurs (éditions P.O.L.), dédié à son fils Christophe (noyé dans une piscine à Abidjan « alors qu’il commençait enfin à conjuguer sa passion des voyages et celle du théâtre ») et à son épouse Françoise. Cette dernière fut une compagne précieuse auprès de lui (elle exerçait avec une douceur angevine le métier d’infirmière), son décès il y a quelques mois laissa Lassalle déboussolé, comme orphelin. Il devait monter La Cruche cassée de Kleist au Théâtre du Vieux Colombier avec la troupe de la Comédie-Française, il n’en a pas eu la force, les répétitions ont dû être interrompues. Très affaibli, il séjournait depuis peu dans une maison de repos. Il aurait aimé avoir l’opportunité de réaliser des films, il y songea ; sans doute rêvait-il aussi d’être au théâtre ce que Bresson ou Rossellini furent au cinéma. Le fut-il ?

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