Propos à bâtons rompus : comment diriger une grande institution théâtrale publique ?

Plus d’un an après leur nomination, plusieurs directeurs de grosses structures théâtrales publiques se réunissent en 2015 pour faire le point. Une discussion sans fard ni précaution qui circule sur le net. Les mêmes et d’autres publient aujourd’hui un « Manifeste des Centres dramatiques nationaux ». Le tout ouvre un chantier pour l’année 2019 qui s’achèvera par un gros renouvellement.

En 2014, Stanislas Nordey est nommé à la direction du Théâtre national de Strasbourg, Rodrigo Garcia à celle du CDN (Centre dramatique national) de Montpellier, Philippe Quesne et Nathalie Vimeux à celle du CDN de Nanterre-Amandiers et Marie-José Malis à celle du CDN d’Aubervilliers (le Théâtre de la Commune). Hormis Nordey qui a dirigé le TGP de Saint-Denis avec Valérie Lang, tous dirigent une institution nationale pour la première fois. Une bonne année plus tard, en mai 2015, ils se réunissent entre eux pour causer, partager des interrogations et, in fine, faire des propositions qu’ils envisagent de rendre publiques à raison d’une par mois. Ce projet de rédaction de propositions sous cette forme est resté sans suite.

Les problèmes posés

Cette discussion enregistrée par Marie-José Malis serait sans doute restée dans les tiroirs si d’aucuns, courageusement anonymes, ne se l’étaient procurée, ne l’avaient retranscrite et balancée sur le net (où elle circule) à des fins, évidentes, de nuisances. Dans un avertissement, non signé, il est dit que la lecture retranscrite de cette discussion est « assez pénible tant il n’y est quasiment question de rien si ce n’est une forme appliquée de mépris de classes, de plus valus narcissiques et de connivences ». Après quelques autres réjouissances du même acabit, il est tout de même dit que « ce document n’est pas exsangue (sic) de problèmes posés », un bon point donc, mais que « la tonalité générale et l‘absence réelle de profondeur disqualifient l’ensemble de cette rencontre ». Il n’échappera à personne que la divulgation de ces propos non destinés à être rendus publics – si bien que le ton y est franc autant que relâché et la tenue du débat erratique autant que confuse et sincère – tombe en plein conflit, à ce jour toujours enlisé, au CDN d’Aubervilliers (une partie du personnel y est en grève depuis plusieurs mois) dont la directrice, Marie-José Malis, est devenue en 2017 la présidence du Syndeac (le syndicat des principaux directeurs de théâtres subventionnés).

Il n’empêche. Laissons les sarcasmes, les invectives et les visées malveillantes de côté et penchons-nous sur les bons « problèmes posés ». Ils méritent qu’on s’y attarde car ils dépassent ceux qui les exposent et concernent toute la profession.

Le point commun, c’est qu’en arrivant à la tête d’une institution (TN, CDN) existant depuis une tapée de décennies, chacun avait envie de changer les choses, de ne pas faire comme les prédécesseurs, de mettre en œuvre son projet, pensant avoir été nommé pour ça. Aucun ne semble vouloir se glisser dans un moule existant, mais entend élaborer un « prototype », faire vivre un « projet singulier », bref : changer la baraque, tout chambouler. C’était le temps du rêve. Qui eut tôt fait de se heurter au principe de réalité : aucun d’entre eux ne mettait les pieds dans une coquille vide mais dans un lieu avec un passé, une équipe (administrative, technique) en place, recrutée et façonnée par les prédécesseurs souvent loin, esthétiquement, des objectifs des fraîchement nommés. Après un an et des poussières d’exercice, la plupart sont un peu décontenancés. Il leur a fallu faire avec ce qui existait. Pas simple. Ni pour ceux qui sont restés en place (tous ou presque hormis, le plus souvent, l’administrateur), ni pour ceux qui arrivent (avec des collaborateurs). Cela suppose du doigté, de l’écoute, du temps, un art de la négociation et du compromis. Certains, plus aguerris, y parviennent ; d’autres peinent et ça fait mal.

Un profond désarroi

La solution miracle, certains l’expriment à haute voix, serait de faire table rase du passé, autrement dit de licencier une partie de l’équipe permanente. C’est faire fi du droit du travail, raisonne, à bon droit, une des voix de cette conversation à bâtons rompus ; c’est faire fi aussi de l’expérience, de la connaissance du terrain, de la ville, de la région, des élus que n’ont pas forcément les nouveaux arrivants. Il y a là un problème difficilement soluble. Comment concilier un projet artistique nouveau, un lieu qui a son histoire et un cahier des charges commun ou presque à tous les CDN ? Comment faire avec la masse salariale du personnel permanent qui augmente mécaniquement chaque année tandis que les subventions stagnent ou baissent depuis des années – sans parler des gels budgétaires –, ce qui revient en boomerang à faire baisser la masse artistique et partant à entraîner le personnel artistique (acteurs, etc.) dans une précarité accrue et des salaires à la baisse. Certains osent évoquer des solutions que n’oseraient pas proposer Gattaz and co : on licencie et pour payer les licenciements, on ferme six mois ! Des mots qui dépassent ceux qui les profèrent mais trahissent un profond désarroi.

Que fait le Ministère ? Rien. D’ailleurs, la conversation à bâtons rompus dénonce une absence d’interlocuteurs forts, la pratique d’un double discours, etc. Alors chacun fait comme il peut.

Où en sont-ils trois ans après cette rencontre off ? Fort de sa riche mais douloureuse expérience au TGP de Saint-Denis et de son compagnonnage à Nanterre auprès de Jean-Pierre Vincent, Stanislas Nordey est arrivé au TNS avec un projet novateur qu’il met en œuvre depuis trois ans. Et c’est passionnant. Pas facile, pas simple, mais tonique, enrichissant. A Montpellier, Rodrigo Garcia a baissé les bras, s’en est allé, amer ; ses successeurs sont en train de mettre en place un projet original dont on espère qu’il fera ses preuves. A Nanterre, Nathalie Vimeux est partie ; resté seul, Philippe Quesne a dû faire face à plusieurs bourrasques tout en échafaudant une programmation qui tombe parfois dans le piège d’un point posé dans la discussion (le nombre de représentations ridiculement bas – quatre – pour certains artistes) et travaille à une reconstruction de l’établissement. A Aubervilliers, Marie-José Malis connaît de lourds problèmes de public et reste enlisée dans un conflit interne avec une partie de l’équipe permanente dont on ne voit pas la sortie. Un bilan, comme on dit, contrasté.

Un difficile équilibre

Dans le numéro 5 de la revue du Théâtre des Ilets, CDN de Montluçon, la directrice Carole Thibaut tient des propos qui sont comme une réponse à cette conversation à bâtons rompus. « Dans une société vouée à la réussite financière, les lieux dirigés par les artistes sont voués à l’incompréhension, voire à la suspicion », écrit-elle. Et plus loin : « Il y a forcément une impossibilité de vivre pleinement son art, entend-on par-ci par-là, dans une structure soumise aux lois du travail. Celles et ceux qui déclarent que la direction d’un lieu de création est antinomique avec la liberté de création, à cause de toutes les contraintes que la gestion d’un lieu impose, ne considèrent-ils pas au fond les règles sociales comme un frein à leur "génie" artistique ? Ne font-ils pas le jeu d’une société ultralibérale dans laquelle toute loi qui protège est vue comme empêcheuse de la liberté (d’entreprendre, d’inventer, de créer) ? »

Autrement dit, les CDN se doivent de tenter « le difficile équilibre entre la liberté artistique, la singularité des imaginaires et les réglementations qui régissent notre vivre ensemble et le monde du travail ». Cela peut « générer des crises ou des incompréhensions » mais, juge Carole Thibaut, « cela fonctionne malgré tout ». Non sans mal, non sans contradictions, mais non sans idées et propositions diverses.

C’est ce qu’expose le « Manifeste des Centres dramatiques nationaux » rendu public fin décembre par l’association qui les rassemble. Un travail mené tout au long de la saison 2017-2018 auprès de tous les CDN et donc de tous le sus-nommés, excepté Nordey. Un manifeste de 32 pages d’un côté mettant en avant la « singularité de chaque projet » et de l’autre mettant en commun « avancées » et « fiertés » (en abondance), « doutes» et « questionnements » (plus parcimonieusement) à partir d’un constat : « en matière de politique culturelle, il n’y a pas eu de réel investissement intellectuel et financier depuis les années Mitterrand-Lang ».

Plus précisément, dit encore le Manifeste : « Depuis bientôt trente ans, l’Etat n’accompagne plus la transformation des usages et des lieux, les mutations esthétiques, les nouvelles relations à tisser avec les publics. Pourtant ces mutations sont à l’œuvre dans nos structures, avec les artistes, avec les équipes permanentes, mais elles ne sont pas suffisamment observées ni prises en considération. » La seule visée ministérielle semblant être « la mise en concurrence » entre le service public et le secteur privé avec « présomption de meilleure rentabilité et d’efficience » pour le privé et une logique à courte vue de la notion de diffusion.

Un air de gilets jaunes

On n’a pas encore fermé des théâtres comme on a fermé des écoles, des postes, des cliniques, mais on a rogné, réduit, étouffé, il est temps de « réinvestir le service public ». Un petit air faisant écho à certains propos des gilets jaunes des ronds-points de province, plane sur ce constat : « A l’instar des populations des banlieues, des campagnes et de l’outre-mer, les lieux de la décentralisation culturelle se ressentent à juste titre comme les oubliés d’une politique trop centralisée ». Le manifeste en appelle enfin à la tenue d’une « conférence interministérielle sur l’art et la création ».

La seconde partie du rapport rassemble des réflexions et propositions « pour accompagner l’évolution » des CDN. Cela croise logiquement certains propos de la conversation à bâtons rompus, en particulier pour ce qui est de la part artistique du budget. Il faut repenser le modèle, dit le Manifeste, à partir de ce « tronc central budgétaire incompressible autour duquel les autres budgets (fonctionnement, investissement) s’articulent – et non l’inverse comme aujourd’hui ». Il faut aussi « une augmentation annuelle mécanique des subventions des lieux » pour enrayer la baisse de la part revenant à l’artistique et éviter la « tension budgétaire » génératrice d’autres tensions. Certains propositions peuvent paraître ambiguës : « la technicité des arts de la scène » en se développant a « influencé l’émergence des nouvelles esthétiques », en conséquence les emplois techniques se sont fortement développés dans les équipes de création et « doivent aujourd’hui être considérés de la même manière que les emplois artistiques ». Que cela veut-il dire ? Tous intermittents ? Bien d’autres questions sont abordées comme celle de « l’évaluation de la fréquentation et de la rentabilité des productions » qui « pose un rapport partiellement inconciliable avec notre cahier des charges ».

Tournant le dos aux institutions existantes (où ils sont programmés et dont ils profitent donc), forts de leur jeune et méritée notoriété, Sylvain Creuzevault à Eymoutiers (près de Limoges) et Julien Gosselin à Calais, nouveaux pionniers d’une néo-décentralisation dramatique, sont en train, pas à pas, d’inventer un autre modèle en partant de rien, comme l’ont fait naguère François Tanguy et le Théâtre du Radeau à la Fonderie du Mans.

Ce sont là des exemples qui prouvent qu’il n’y a pas un modèle unique. Qu’il faut en inventer d’autres, qu’il faut réinventer plus avant les CDN, qu’il faut aussi tenter des aventures plus fédératrices, plurielles, que l’artiste-directeur unique n’est pas forcément la panacée, comme le dit et le redit le Manifeste (ce qui revient à insulter la mémoire d'importants directeurs comme Alain Crombecque ou René Gonzalès pour ne parler que des disparus). Bref : qu’il faut ouvrir là aussi, pourquoi pas, des cahiers de doléances dépassant le cadre des CDN et englobant celui des gilets jaunes de la profession que sont les compagnies. Et discuter de cela à bâtons rompus mais ouvertement. L’année 2019 est toute désignée pour cela puisque d’ici un an, dans un bon nombre d’établissements (CDN et autres), les mandats arrivant à leur fin, ce sera l’heure du changement.

En février, sous le titre Centres dramatiques nationaux, Maisons de l'art du peuple et de la pensée, sortira en librairie une enquête de Joëlle Gayot aux éditions Les Solitaires intempestifs ; le Manifeste des CDN sera publié en annexe.

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