« Hélas », éloge dingo du dîner de famille par Nicole Genovese

Après les quatre ans de tournée de « Ciel ! mon placard », on attendait avec avidité le nouveau spectacle de Nicole Genovese. Dans « Hélas » (il fallait oser !), on retrouve avec bonheur son énergie dévastatrice assortie d’un plaisir du jeu qui va encore plus loin dans la déglingue.

Scène de Hélas" © Charlotte Favre Scène de Hélas" © Charlotte Favre
Allez, zou ! autant tout de suite se mettre à table : Hélas, le nouveau spectacle de Nicole Genovese est un spectacle succulent et affolant de bout en bout. Et je ne vous dirai rien du bout du bout, vous me remercierez plus tard après l’avoir vu et vécu.

De Malibu à Hannah Arendt

N’importe quel conseiller en écriture soignée, n’importe quel prof de creative writing, n’importe quel consultant international en success stories lui auraient fortement déconseillé d’oser intituler une pièce contemporaine Hélas. Même si, cultureusement parlant, on peut arguer que c’est là le dernier mot de l’ultime alexandrin de Bérénice et sa dix-huitième occurrence prouvant par là même que l’auteur Genovese en a sous la semelle en matière de racines françaises, bien que finlandaise par sa mère - les costumes et la scénographie de Hélas sont signés « famille Genovese ».

Et je ne parle pas de la réflexion de ses amies yankees croisées à la dernière de son précédent spectacle Ciel ! mon placard là où il avait été créé (à la défunte Loge, lire ici). Elles débarquaient de Malibu (l’anglo-américain est la troisième langue que parle couramment Nicole Genovese qui a vécu une partie de sa jeunesse à Los Angeles) : «  Yep ma choute, Hélas, tu n’y penses pas. Je vois déjà le titre de l’article du NYT : Hélas, une pièce qui porte bien son nom. »  Et ne disons rien des « hummm, c’est curieux votre titre... » des directeurs de théâtres et de festivals qui ne se sont pas bousculés au portillon pour coproduire Hélas, malgré le succès phénoménal du précédent spectacle Ciel ! mon placard, quatre ans de tournée (lire ici) !

Eh bien, non. Nicole Genovese, avec l’appui soutenu de son inséparable (c’est le moins que l’on puisse dire) Claude Ventura qui signe la mise en scène de tous ses spectacles, a tenu bon. Quelle force ! Quelle détermination ! Quel humour suprême !

A-t-elle suivi les conseils d’une voyante macédonienne croisée devant une machine à café alors qu’elle hésitait entre « expresso » et « double expresso » et qui s’était empressée de lire dans son marc de café laissé au fond de son gobelet en plastique lui disant : « Hélas, oui, vous avez raison » ? Est-ce sa tante psy tendance Lacanau qui lui aurait dit que « Hélas », pouvant aussi se lire « et lasse », était une bonne façon de conjurer le sort qui attend tout artiste ayant essuyé les torchons d’un succès ?

Hélas on vient trop tard

Ou alors, avait-elle anticipé la pimpante analyse que ne manquera pas de pondre l’éminent Olivier Neveux, professeur émérite en haute théâtrologie, soulignant que le titre Hélas n’en est pas un mais est bel et bien le premier mot de la pièce et qu’en la matière Hélas, constitue un incipit prémonitoire, un résumé de l’époque à venir, citant à l’appui Hannah Arendt, au demeurant une des lectures favorites de Nicole Genovese dans son canapé trois places quand elle attend que commence son cher feuilleton « Plus belle la vie » ?

Ou bien, à la fin des fins, n’est-elle pas partie tout bonnement d’un constat que faisait déjà La Bruyère il y a quelques de siècles (« tout est dit et l’on vient trop tard »), oui « tout est dit, hélas » et même dit en finnois, « kaikki on sanottu valitettavasti », cela ne change rien. C’est là que point le génie de Genovese : tout a été dit, et bien... autant le redire. C’est l’euréka du spectacle, le secret de ce repas de famille brindzingue, dadaïste et plus encore tatiïste, croquignolesque et néanmoins désarmant, poussant l’increvable comique de répétition au-delà du pathétique et de la violence extrême dans ses derniers retranchements déjantés.

C’est cela, Hélas. Et bien d’autres choses. Hélas, je ne peux guère en dire plus, cela serait gâcher votre plaisir et, si cela ne vous plaît pas, allez vous faire foutre, comme disait Belmondo aux spectateurs de Pierrot le fou. Contentons-nous d’énumérer la distribution diablesse de ce spectacle diablement difficile à jouer (vous verrez pourquoi) : dans le rôle du père, André Antébi ; dans celui de la mère, Nathalie Pagnac ; du fils, Sébastien Chassagne ; de la fille, Adrienne Winling. Et puis il y a l’oncle Michel, un étranger qui parle mal le français et qui n’a de cesse d’accrocher sur les murs des cartons peints de sa main, Bruno Roubicek. Trois acteurs ont fait l’ESAD (une des écoles nationales de théâtre) comme Genovese et deux d’entre eux jouaient déjà dans Ciel ! mon placard.

Nicole Genovese, elle, se tient sur le côté droit, en dehors du décor (un éloge du sommaire), avec un petit carnet entre les mains comme en ont les metteurs en scène et puis, ça la démange trop, elle s’empare d’un micro sur pied. La voici devenue adjointe à la culture, à l’heure des remerciements, et il y en a, des gens à remercier. Tous ceux qui par leur générosité, leur fidélité, leur dévouement, leur savoir-faire, ont contribué avec abnégation à la naissance du spectacle et, osons, le dire, à son succès. Etc. C’est là un grand moment de théâtre. Mais ce n’est pas tout. Actrice dans l’âme, l’adjointe Genovese s’invite au repas de famille au moment où l’on regarde « Plus belle la vie » et là je ne vous dis pas ce qui se passe, non je ne vous le dirai pas.

Sachez qu’il sera question, de bout en bout, de nappe, de gel douche, d’île flottante, de lave-vaisselle, de patinage artistique, de baguette posée sur le frigo, de traquenard et de la phrase rituelle de maman : « Allez, zou ! Tout le monde à table ! » Il s’y mettent donc, ils s’y remettront encore et encore.

Outre son talent d’écriture et son amour des acteurs, la force première de Nicole Genovese, c’est d’être nourrie de culture populaire (les séries télé, les boîtes en plastique, les jeux comme « Questions pour un champion ») et des petites choses de la vie quotidienne (le repassage, les courses à la supérette, la couture, le liquide vaisselle, le Sopalin, etc). Et de tricoter cela en scène non pour s’en moquer, au contraire. Sans doute a-t-elle une affection pour les tambours de machines à laver pour, à travers le hublot, voir le monde tourner en bourrique. Pour toutes ces raisons et d’autres encore, ce que fait Nicole Genovese constitue une denrée rare dans le théâtre public. Jubilatoire et joyeuse.

Créé au Carré Colonnes à Saint-Médard-Blanquefort, Hélas sera du 5 au 8 fév au Théâtre de Vanves, du 14 au 16 février au Théâtre Paris-Villette, les 2 et 3 avril au Bois de l’aune (13), le 6 avril à la salle des fêtes de Menet (15). Suite en 2020.

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