L'éblouissement lent de Gilles Aillaud

Depuis sa disparition, c’est la première fois qu’une grande exposition est consacrée à l’œuvre de Gilles Aillaud (1928-2005). Elle se tient au musée des Beaux-arts de Rennes avant d’être présentée à Saint-Rémy de Provence et Clermont Ferrand. On y voit sa peinture, ses dessins.

Depuis sa disparition, c’est la première fois qu’une grande exposition est consacrée à l’œuvre de Gilles Aillaud (1928-2005). Elle se tient au musée des Beaux-arts de Rennes avant d’être présentée à Saint-Rémy de Provence et Clermont Ferrand. On y voit sa peinture, ses dessins. Dans un couloir, quelques affiches et un film évoquent son travail de peintre-décorateur auprès d’un nombre restreint mais choisi de metteurs en scène.

Le choc des grands formats

Au fil des années, un nombre respectable d’ouvrages a été consacré au travail de Gilles Aillaud. A commencer par le superbe texte de Jean-Louis Shefer publié chez Hazan en 1987 dans la collection Monotypes. Chez André Dimanche, on peut se délecter du catalogue conséquent de l’exposition réalisée au Musée national d’histoire et d’art à Luxembourg l’année même de la mort de l’artiste. Y figurent des textes de Jean-Christophe Bailly, comme autant d’approches, qui abordent l’œuvre dans sa complexité et sa familiarité (ils travaillèrent ensemble), on peut aussi y lire plusieurs extraits de textes de Gilles Aillaud lui-même qui disait ne pouvoir écrire « que l’épée dans les reins » (des textes par ailleurs tous publiés chez Christian Bourgois, en particulier l’admirable Dans le bleu foncé du matin). Enfin Jean Jourdheuil, pour qui Aillaud a signé plusieurs décors et à qui il a consacré un livre (non illustré) titré Un théâtre du regard (Christian Bourgeois), y revient dans le catalogue qui accompagne l’exposition de Rennes où figurent d’autres contributions signées Didier Semin et Eric Suchère.

On a beau connaître cette œuvre à travers ces ouvrages (il y en a beaucoup d’autres) et diverses expositions passées, on a beau avoir en mémoire nombre de spectacles dont il fut un précieux rouage, on a beau se souvenir de l’avoir vu ici et là avec son regard de côté, son humour à fleur de peau et ce pinceau au bout de la main comme mouchetant la toile ou le papier, dans une position comme latérale (une hémiplégie l’avait très tôt privé de l’usage d’un bras), quand on pénètre dans la grande salle du musée de Rennes, l’effet est saisissant.

On est comme enveloppé par ces grands formats qui nous entraînent dans une matérialité douce, au bord de la mer, au cœur battant d’un ressac de l’univers. Comme si Aillaud en était à la fois le premier et le dernier témoin, le chroniqueur rêveur. Avec lui, on s’attarde à l’heure de la marée basse, quand le ciel et la mer apaisés se renvoient la balle de leurs tons délavés, quand des points noirs (animaux ? végétaux ?) ou des mouettes à peine esquissées (comme des virgules, des accents circonflexes) picorent autant le ciel que le sable, quand les plages sont des peaux.

Des toiles, pour la plupart, datant du début des années 90. Comme cet Eléphant après la pluie, qui s’en va de dos et, abandonnant sur le côté une tache qui lui ressemble, nous entraîne vers les autres salles du musée où le peintre et le dessinateur des animaux que fut Aillaud  sont à leur affaire. On y retrouve cette contamination des choses animales et minérales, constante de son œuvre, ainsi La Fosse (1967) où l’animal (panthère ?) enfermé semble au bord de la disparition tant son corps alangui et peut-être endormi se fond dans les ocres orangés (murs, portes, sol) qui l’entourent.

Le parti pris des choses

« Ce sont les choses qui nous intéressent et non les images », écrivait déjà Aillaud en 1973 dans l’éphémère revue Rebelote. Il y reviendra souvent : « La puissance de fascination dont est capable un spectacle, comme toute œuvre d’art, tient au fait qu’il s’agit d’un discours qui s’enlise dans sa matérialité, et dépassant le stade de l’image, devient comme une chose », écrit-il dans le long texte qu’il a consacré à Vermeer.

Plus loin éclate, dans ses variations, une série de ses lithographies extraites de son Encyclopédie de tous les animaux y compris les minéraux (un titre qui le résume) paru aux éditions Franck Bordas en 1988-1990.

On peut regretter le peu de place laissée à son travail pour le théâtre et l’opéra (52 spectacles !) avec des metteurs en scène, en particulier Klaus Michael Grüber. Des spectacles comme Faust Salpêtrière ou Sur la grand route ont suscité bien des dessins et quelques toiles. L’approche de ce travail  se résume à un film, au demeurant éclairant, réalisé par Bernard Michel.

Bien sûr, l’exposition évoque en passant l’œuvre collective et manifeste que fut  Vivre et laisser mourir ou La Fin de Marcel Duchamp signée conjointement par Gilles Aillaud, Eduardo Arroyo et Antonio Recalcati en 1963. Ces trois lascars devaient réanimer leur complicité plus de vingt ans plus tard, en 1986, à l’occasion de Batman, une pièce signée Arroyo, décors d’Aillaud et Récalcati  et mise en scène de Klaus Micahel Grüber. Mémorable.

Musée des Beaux-Arts de Rennes jusqu’au 17 mai,

Musée Estrine de Saint-Rémy-de-Provence du 30 mai au 30 août,

Franc Auvergne à Clermont-Ferrand du 6 octobre au 11 janvier 2016.

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