Médée, metteure en scène de ses forfaits

Le metteur en scène Christian Esnay revient une nouvelle fois à Euripide avec une intense « Médée » interprétée par Marie Desgranges. L'actrice montre combien ce personnage aussi attachant que terrifiant, est, sur le plateau, celui qui règle le tempo des événements diaboliques.

Scène de "Médée" © dr Scène de "Médée" © dr

Au premier plan du film de Philippe Garrel, L’amant d’un soir, une jeune femme pleure. On entend ses sanglots, ses hoquets, un râle continu. On la voit assise contre un mur, sonnée de douleur, comme anéantie. A la première scène de la Médée d’Euripide dans la mise en scène de Christian Esnay, tandis que la nourrice raconte l’histoire de sa maîtresse, cette dernière, mère de deux enfants encore petits, pleure, se lamente. On entend ses râles, mais on ne la voit pas. Elle se tient derrière un long rideau au fond et au centre de la scène. Film ou pièce, chacune pleure l’homme qui vient de les quitter.

On peut voir ou revoir le film de Garrel ( en ce moment sur Arte replay ou en DVD) on ne peut pas voir le spectacle d’Esnay. Filmer la représentation ne serait qu’un succédané, un matériau pour la mémoire, non pour le temps présent. Quoiqu’on en dise en haut -lieu ou dans les théâtres qui parlent de «  direct » et autre streaming à heure dite. Le film de Garrel, faute d’être vu actuellement dans une salle de cinéma, peut l’être dans un salon sur un téléviseur de belle dimension ou, mieux, un grand écran digne d’une salle art et essdai modestte, qu’offre un vidéo projecteur. Médée et toutes les pièces de théâtre portées à la scène ont besoin du temps de la représentation, de la confrontation avec le public. Or celle-ci est, pour l’heure, non impossible mais interdite. Sauf pour les privilégiés que sont les programmateurs et les journalistes qui ont pu voir cette Médée lors d’une représentation un jour à 15h à l’espace Marcel Carné de Saint-Michel sur Orge qui regroupe un théâtre et un cinéma.

La distanciation y était affirmée et on ne peut plus respectée : un rang sur deux, et dans chaque rang, un siège sur trois ,soit une bonne centaine de places possible. De plus, le hall du théâtre est suffisamment vaste pour empêcher aisément tout attroupement d’autant que les portes de sortie donnent sur une vaste esplanade. Bref il ne manquait que le public qui aurait pu prendre place dans les mêmes conditions. C’est ce qu’aurait pu constater la locataire de la rue de Valois si elle était venue. A moins de mille places, la question ne semble pas l’intéresser.

Mais revenons à Médée. Après ce préambule, Médée apparaît enfin, se nouant une longue étoffe rouge sur son corps nu (costumes signés Rose Mary d’Orros qui tient bien, également, le rôle de la Nourrice) . « Iô ! Maltraitée, / saoulée de coups !/Iô !/ sur moi, moi !/ C’est possible / que je meure ?/ » traduction (assez libre) Jean Delabroy, commandée par Christian Esnay. On peut lui préférer celle, plus fidèle et mieux rythmée, de Florence Dupont : « Iô/ Malheur à moi douleurs/ Iô A moi A moi/ Mourir je voudrais mourir ». N’empêche, la force tragique de l’actrice Marie Desgrandes nous emporte. Tout comme, en contrepoint, tel un pansement sur une plaie, les dires du chœur chantés par la fascinante Jeanne-Serah Deledicq. Laurent Pigeonnat (Jason) , Thiérry Vu Huu (le précepteur, Créon, le Messager) complètent parfaitement la distribution avec le compositeur et musicien live Marco Quesada.

Ce qui est toujours étonnant et diabolique dans la Médée d’Euripide, c’est que le personnage-titre est celui qui règle la mise en scène des événements à venir et, les annonçant , les rendent inéluctables: tuer la fiancée de Jason celui avec lequel Médée a eu deux enfants encores petits (en faisant porter par ses enfants une couronne et un manteau empoisonnés), tuer le roi Créon, et tuer elle-même ses propres enfants.Ce qui va , quand les premiers meurtres sont accomplis jusqu’à la jouissance perverse de leur récit : quand le messager apprend à Médée que la fiancée de Jason et le roi Créon sont morts, elle demande en plus au messager de raconter tout cela en détails : « Et parle. Comment ils ont péri ? Car doublement Tu vas nous régaler, s’ils sont morts de la pire des façons » (Jean Delabroy) , « Dis moi plutôt comment ils sont morts /Tu redoubleras mon plaisir si tu me dis en plus qu’ils sont morts dans d’atroces souffrances » (Florence Dupont). Et Médée règle ma mise en scène jusqu’à la scène finale où elle interdit à Jason de voir et caresser leurs enfants morts de sa main. Quelle actrice n’ a pas rêvé d’interpréter ce rôle diabolique de femme blessée, abandonnée et prête à tout, jusqu’à tuer le fruit de ses entrailles pour se venger ? Marie Desgranges y déploie un talent qui, comme l’exige le rôle, va des larmes à l’effroi

Spectacle vu fin février à l’espace Marcel Carné de Saint-Michel sur Orge devant un public restreint de professionnels et journalistes. Le spectacle devrait être donné devant le public la saison prochaine, tournée en cours de construction.

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