Le nez dans le guidon des chiffres, la Cour des comptes manque pour le moins de discernement. Sa circonspection comptable rime mal avec des mots comme fiction ou imagination dont elle imagine nullement la portée réelle et la valeur pas seulement symbolique.

Ainsi la Cour des comptes s’étonne-t-elle et même se scandalise que le coût horaire de production à France Culture s’élève à 6.215 euros, soit près du double de celui de France Info, et près de 10 fois celui de France Bleu. Un tableau comparatif absurde puisque ces stations ne sont guère comparables en termes justement de production, sans parler du reste. Et la Cour des comptes de pointer le coupable : les fictions. Elles coûtent 20.000 euros par heure. Un chiffre que la Cour juge faramineux par rapport aux audiences.

La fiction est un poumon

Mais l’audience est-elle le meilleur et surtout le seul critère pour évaluer une fiction et son coût ? Avec un tel raisonnement il serait urgent de couper toutes les subventions aux centres dramatiques et même aux théâtres nationaux dont les audiences, même quand ces établissements font salles combles, sont  annuellement des pets de nonne comparées à celles d’un film de seconde zone effectuant une carrière en ba sdu tableau. Et même, sur le seul terrain de l’audience radiophonique, il conviendrait d’y ajouter les podcasts (France culture étant une chaîne championne en ce domaine) et les auditeurs futurs des rediffusions nombreuses et appréciées au fil des années. Combien d’œuvres créées sur Radio France, devenus membres à part entière de notre patrimoine, connaissent par la suite, ailleurs, une autre et durablevie. La fiction est un poumon.

De plus, ces chiffres balancés à l’emporte-pièce ne disent rien des milliers d’heures de travail, des emplois qu’elles abritent et génèrent. C’est jeté en pâture, sans compter tout le personnel de Radio France que chaque fiction met en branle. C’est sans compter les milliers d’acteurs dont les talents sont employés chaque année, sans compter les auteurs, notoires ou novices qui chaque année par dizaines produisent des fictions. Ils vivent en partie de la fiction en la faisant vivre.

Ou ailleurs qu’à France Inter et à France Culture  peut-on entendre des magazines dignes de ce nom (même si c’est allé peau de chagrin) voués au théâtre, à la poésie, à la littérature, aux arts? Et tout cela, fictions ou émissions, gratuitement pour tous les auditeurs d’ici et d’ailleurs. Pas un kopeck, pas un sous. Pas de ticket d’entrée. Mais de l’or à la portée de toutes les oreilles. Ici on ravit gratis. La gratuité a un coût, et alors ? Chaque nuit, « les nuits de France Culture » rediffusent des émissions puisées dans les archives de France, d’incroyables trésors. Ça vaut combien ces trésors ? Ça vaut bonbon madame La Cour.

"Aucune logique comptable..."

Même la SACD qui n’est pas réputée pour être un repère de dangereux jusqu’au boutistes s’alarme dans un communiqué titré : « Radio-France : n’hypothéquons pas l’avenir de la fiction ». Que dit-elle ? "Nous sommes convaincus que la stratégie de Radio France ne doit pas passer par un rétrécissement de ses missions de service public ni par un rabougrissement de son ambition en matière de création radiophonique. Aucune logique comptable ne pourrait le justifier. (…) Radio France a les outils, l’expérience les compétences pour faire rayonner la création. Ses réalisations sont prestigieuses. De grands noms sont chaque année associés à ses créations de la même façon que de nouveaux talents émergents."

Dans une pétition « Silence radio sur nos imaginaires » qui circule actuellement, des dizaines d’auteurs de fiction, et non des moindres,  s’inquiètent et s’insurgent : « Les fictions radio nourrissent de manière profonde et discrète l’imaginaire d’une époque. Elles bruissent dans le poste au moment où on s’y attend le moins, font connaître de nouvelles plumes, entendre de nouvelles voix, sont un lieu inouï d’innovation narrative et sonore. Des centaines de milliers d’oreilles goûtent chaque semaine des textes inédits, des adaptations de romans, BD, classiques et contemporains, produits jour après jours par Radio France  et reconnus dans le monde entier pour leur excellence (en 2014, deux fictions de France Culture ont reçu les prestigieux pris Europ et Italia). (…)

En rognant sur les moyens de la radio publique, l’Etat par défaut rend moins libre la parole portée par les ondes. Notre temps de cerveau disponible y survivra sûrement. Notre sensibilité et notre intelligence, beaucoup moins. »

   

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