« Le Chagrin », un spectacle troublant d'enfance par Les Hommes approximatifs

On se croirait dans une chambre d’enfant : il y a plein de poupées, des bribes de château fort, des tas de niches à fétiches, porte-bonheur et autres bidules, de la pâte à modeler ; même le four de la cuisinière est bourré de jouets, le tout étant nappé dans un bleu layette mâtiné de nuit.

 © Jean-Louis Fernandez © Jean-Louis Fernandez

On se croirait dans une chambre d’enfant : il y a plein de poupées, des  bribes de château fort, des tas de niches à fétiches, porte-bonheur et autres bidules, de la pâte à modeler ; même le four de la cuisinière est bourré de jouets, le tout étant nappé dans un bleu layette mâtiné de nuit. Ou bien, on a l’impression d’être devant un autel quelque part du côté de l’Inde ou de Bali, voire du Mexique au moment de la fête des morts, pour je ne sais quelle divinité ou ancêtre comme semblent le prouver les têtes de morts que l’on repère ici et là. Ou bien encore, pourquoi pas, dans une installation au Palais de Tokyo pour quelque rituel contemporain comme peuvent l’attester à leur manière les petites bougies qui vont s’allumer tout au long de la représentation. Bref, on ne sait pas précisément où on est.

Piqués au vif de notre intimité

On ne sait pas trop non plus qui sont ceux qui évoluent sur la scène : des enfants, des enfants attardés, des adultes ? On comprend vite que les quatre-là qui sont en train de bricoler, chacun dans son coin, trompant leur chagrin, ont en commun le deuil d’un homme, mari pour celle qui n’en finit pas de faire des bouquets de fleurs artificielles, père pour la fille et le garçon. Ce dont on est sûr, c’est que cela s’appelle Le Chagrin, c’est écrit dans le programme et c’est tagué à l’entrée du théâtre. Un titre irréfutable.

Une heure trente plus tard, un peu moins peut-être, bref, à la fin, on sort sans avoir trop envie de parler, il y a des moments où les mots sont de trop. Ils viendront plus tard, après un verre, quelques cigarettes. On est, disons, déboussolés, piqués au vif de notre intimité qui, à un moment ou à un autre, nous aura sauté à la gorge.

Bon d’accord, mais de quoi ça parle, c’est quoi l’histoire ? Il n’y a pas d’histoire. Il n’y a pas non plus d’auteur au singulier, chacun des acteurs a sa part dans la pelote de ce spectacle qui ne déroule pas un fil mais une multitude de bouts de ficelle selle de cheval, un peu comme ce ruban de scotch que la fille froisse pour en faire une boule informe dont elle affuble une figurine, robe ou chapeau, cela reste indécidable comme le reste. Sans l’ombre d’un doute, ça part d’un deuil et ça en parle par la bande, un homme qui n’est plus et dont on entend peut-être la voix au début en voix off, revenue d’entre les morts ou rescapée d’une cassette audio.

A travers Le Chagrin, plus radicalement que dans le précédent spectacle Elle brûle, la compagnie Les Hommes approximatifs et Caroline Guiela Nguyen qui en signe les mises en scène, frayent un théâtre qui s’aventure dans un territoire peu fréquenté, sans la béquille d’un texte préalable, sans le souci d’une histoire bien construite, ils sont en quête d’une autre approche. Celle, vertigineux tâtonnement, d’une écriture théâtrale née du plateau toute en fragmentation narrative sans chercher à jeter des ponts explicatifs. Il faut se laisser aller, s’embarquer dans ce radeau sans amarres qu’est ce spectacle peu ordinaire. Polyphonique, nous disent-ils.

« Retrouver le bruit, la polyphonie du monde »

La troupe s’en explique à travers un (beau) texte qui a valeur de manifeste et vaut d’être longuement cité : « Nous faisons avec les réalités qui se croisent sur le plateau. Nous faisons avec les corps, les voix, les réalités et les imaginaires de chacun. Nous ne nous rendons pas aveugles aux contradictions, à la cacophonie. Nous tentons d’accepter des situations qui nous paraissent invraisemblables et bizarrement, plus elles le sont, plus elles nous parlent du monde. Nos histoires ne sont pas le fruit d’un sens fixé au mur et qui ferait autorité sur le vivant. Nos spectacles sont le fruit de nos désordres, de notre non-sens, mais aussi de ce non-sens avec la volonté impossible que cela en ait. Nous tentons de mettre en scène quelque chose mais nous laissons toujours la porte ouverte pour qu’un étranger vienne perturber le chemin. Nous n’avons pas de centre. Et notre plus grand travail est de ne pas avoir peur de cela. Il faut accepter d’être dévié, déplacé. Ne pas avoir peur de la vie qui nous traverse et nous dévie, ne pas avoir peur de nos sorties de route. Cela, nous le demandons à nous-mêmes, et aussi au spectateur. Nos spectacles tentent de retrouver le bruit, la polyphonie du monde. »

Notez bien que le mot spectateur est employé au singulier. C’est à chacun de nous que Le Chagrin renvoie, à nos histoires perso, à nos « sorties de route », à nos morts. L’étranger dont il est question viendra au cours du spectacle : c’est l’employé d’une officine de pompes funèbres (Mehdi Liman) qui vient proposer que l’on choisisse le cercueil du défunt. La mère (Violette Garo-Brunel) s’y refuse, tout comme Liouba refuse de vendre la cerisaie (je venais de voir le spectacle de Dodine lorsque j’ai vu ce spectacle là où il a été créé, à Valence), sans pour autant éconduire l’employé, au contraire.

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La Chambre de Tadeusz Kantor (cité dans le programme) est convoquée comme une alliée, un écho, chambre de l’enfance et chambre des morts : « c’est en vain que  nous essaierons d’y mettre de l’ordre : / elle mourra toujours. » Le frère (Dan Artus) qui n’a pas quitté le village retrouve sa sœur (Chloé Catrin) partie, elle, à Paris tenter de faire une carrière comme danseuse (on la voit dans un écran télé fonctionnant comme un aide-mémoire, danser en tutu, petite fille). Ils retrouvent leurs jeux et leurs chamailleries d’enfant, le passé et le présent font si bon ménage qu’ils en deviennent interchangeables. Une amie de la famille est là aussi (Caroline Cano) avec ses obsessions, sa besace à anecdotes, chacun les siennes. Le fils, qui a trouvé un emploi de jardinier, n’en finit pas de remuer du terreau, de malaxer de la terre, d’arroser, de faire du café avec du liquide vaisselle. Les gestes sont concrets, la parole ne les illustre pas, au contraire, les mots déboulent en bouche, comme expulsés, pour distribuer à la diable des petits faits, des anecdotes, des souvenirs. Entre ces comédiens, les uns amateurs, les autres professionnels, se déploie quelque chose de doux et de vénéneux à la fois, un gaz rare invisible.

Comme pour Elle brûle, la scénographie (Alice Duchange) était là au premier jour des répétitions : une sorte de forêt vierge de l’enfance, une maison de poupées et de jouets. Le Chagrin est le fruit d’une lente maturation dont on avait pu voir une première étape du travail au festival du collectif 360 à Montreuil il y a deux ans. Autour d’une table jouaient (dans tous le sens du terme) Julie, la sœur, et Vincent, le frère, déjà Chloé Catrin et Dan Artus, couple pivot du spectacle, deux très bons acteurs. A la sortie du spectacle lors de la création à Valence, Dan Artus disait n’avoir jamais vécu une telle expérience théâtrale, n’avoir jamais autant interrogé sa vie et son métier. C’était la première fois que, avant d’entrer en scène, il ne feuilletait pas la brochure du spectacle. Il n’y a pas de brochure mais un langage multiforme, non résumable en mots. Un spectacle frissonnant comme une caresse. Comme ces chants dans une région montagneuse d’Iran où le son du sourna fait remonter à la surface des torrents le corps des noyés. Ici la mort du père est un chant qui fait ressurgir, en en prolongeant les jeux, la chambre de l’enfance. 

Théâtre de la Colline,  mar 19h, du mer au sam  à 21h, dim 16h, du 6 mai au 6 juin, 01 44 62 52 52.

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