Bernard Sobel est-il un artiste moribond ?

Le ministère de la Culture vient de décider de ne plus honorer la convention triennale qui le liait à l’homme de théâtre Bernard Sobel alors que ce dernier a déjà engrangé des projets pour les trois ans à venir. Allez hop, à la trappe. Ne faites pas chier Nanard !

 © Hervé Bellamy © Hervé Bellamy

Le ministère de la Culture vient de décider de ne plus honore la convention triennale qui le liait à l’homme de théâtre Bernard Sobel alors que ce dernier, a déjà engrangé des projets pour les trois ans à venir. Allez hop, à la trappe. Ne faites pas chier Nanard ! C’est, résumé en cinq mots, le sens d’une lettre que viennent d’adresser à Fleur Pellerin (ministre de la Culture) bon nombre d’artistes à commencer par Pascal Rambert qui a pris la succession de Sobel la tête du Théâtre de Gennevilliers.

Nanard, l’ami Nanard

Ce théâtre-là, dans une banlieue où il n’y avait rien, Bernard Sobel l’a fondé, entouré de quelques amis, il y a bien longtemps, au siècle précédent. Un pionnier de première bourre. Certains de ses pairs sont morts, d’autres ont pris du recul ; lui reste sur la brèche. Pourquoi lui couper la chique ? Pionnier, cet homme qui tutoyait Brecht comme personne, il le fut comme peu à travers ses spectacles, son théâtre et la revue théâtre/public qu’il créa, qui existe toujours contre vents et marées, et qui lui tient à cœur, et son insatiable curiosité des choses de ce monde.

Communiste à la vie à la mort, Sobel était tout sauf sectaire, et le reste. Qui accueillit à Gennevilliers le jeune Patrice Chéreau (dès 1965), le jeune Stéphane Braunschweig, Les Gibiers du temps de Didier-Georges Gabily, Marc François, l’Emballage théâtre d’Eric Da Silva et tant d’autres alors que beaucoup d’établissements faisaient la fine bouche devant ces jeunes artistes ? Ils faisaient souvent un théâtre aux antipodes des spectacles du maître de Gennevilliers, mais qui leur ouvrit les bras? Nanard, l’ami Nanard. On pouvait critiquer à mort tel ou tel de ses spectacles (il en signa de sublimes, d’autres superbement assommants), il maintenait le contact, activait la discussion. Et c’est toujours le cas. Pas un spectacle de Sobel sans grain à moudre. Toujours au feu, il est aujourd’hui très présent dans les écoles de théâtre. Gros lecteur, ses choix de textes à mettre en scène sont toujours pertinents. Débatteur infatigable, ses propos excitent toujours la réflexion. 

Au Japon, Bernard Sobel, 80 ans, serait un trésor national vivant. En France, le ministère, en lui coupant les ailes, veut en faire un artiste moribond. La profession s’est rapidement mobilisée. Sobel ne demande pas la lune : qu’on lui laisse de quoi ronger les os de quelques spectacles en gestation dans les trois années qui viennent.

Madame la Ministre...

Extrait de la lettre sans fleurs adressée à Fleur Pellerin :                                               

« Madame la Ministre,

Nous voulons témoigner auprès de vous de l’émotion qui se répand dans l’ensemble du théâtre public à la nouvelle de l’arrêt du conventionnement de Bernard Sobel et de sa compagnie, arrêt soudain (et brutal) au seuil du renouvellement de sa convention triennale – la dernière, dit-il.

Certains artistes ont une fonction historique plus féconde que d’autres dans l’Histoire du Théâtre. Au-delà de leur œuvre propre, de leurs spectacles, ils génèrent par le soutien matériel ou leur rayonnement intellectuel et moral la progression d’autres artistes, plus jeunes. Bernard Sobel est de ceux-là : c’est une évidence pour nous tous, que notre chemin ait croisé directement le sien, ou indirectement.

Ceci implique du Ministère un vrai souci, ou devoir, de fidélité, au-delà même de ce qu’il pense devoir faire en des cas apparemment moins sensibles. L’enjeu de tout cela est d’avoir une vraie et saine conception de la transmission – fût-elle critique, souhaitons-la batailleuse – entre générations d’artistes de théâtre. Le souci du Ministère envers celles et ceux qui « émergent » est certes louable, mais il n’y aura pas d’émergence utile et durable sans ces passeurs de l’Histoire. (…)

Cette malencontreuse décision interviendrait au moment même où Bernard Sobel est en mesure d’annoncer son programme de créations pour les trois ans à venir, mais aussi se prévaloir d’une résidence de trois ans au Théâtre de l’Épée de Bois, dans le cadre de la Cartoucherie. On lui demande de tourner ses spectacles ? Mais qui d’entre nous pourrait parier, jurer, sur les tournées que ses créations pourront générer durant trois ans ? L’état de notre Théâtre public ne peut nous donner de telles assurances. Il faut avoir le temps avec soi. C’est pourquoi Bernard Sobel a besoin de cette convention de trois ans.

Madame la Ministre, nous nous sommes regroupés rapidement pour vous adresser ce message. Nous connaissons – c’est peu de le dire – les difficultés de la conjoncture générale, mais justement : l’existence active de Bernard Sobel est toujours nécessaire à la poursuite de notre histoire théâtrale et culturelle, au-delà même de ladite conjoncture.

Nous vous demandons instamment de prêter une oreille attentive à cette requête et de bien vouloir rassurer Bernard Sobel au plus vite quant à son avenir – c’est à lui, s’il vous plaît, qu’il faut répondre. Nous attendons de vous une décision qui soit à la hauteur de ce qui nous semble être une mesure vraiment dénuée de sens – à moins qu’elle n’en ait que trop...

Nous vous prions, Madame, la Ministre, d’agréer l’expression de notre sincère considération.

Cécile Backès, Agnès Bourgeois, Stéphane Braunschweig, Judith Depaule, Alain Françon, Julien Gosselin, Brigitte Jacques-Wajemann, Thomas Jolly, Benoît Lambert, Claire Lasne- Darcueil, Georges Lavaudant, Jorge Lavelli, Christine Letailleur, Macha Makeïeff, Nicole Martin, Arnaud Meunier, Jean-Louis Martinelli, Ariane Mnouchkine, Stanislas Nordey, Thierry Pariente, Célie Pauthe, Olivier Py, Pascal Rambert, Christophe Rauck, François Regnault, Stuart Seide, Jean-François Sivadier, Jean-Pierre Vincent, Jacques Vincey, et d’autres, si le temps nous le permettait… »  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.