En Bretagne, l’œil de lynx du Lyncéus festival

Lyncée était le pilote du navire Argo. Le collectif Lyncéus pilote, lui, le festival qui porte son nom à Binic-Etables-sur-mer près de Saint-Brieuc. Fin juin se déroulait la sixième édition de ce festival de créations in situ où le théâtre drague le paysage. Figure de proue, « Andromède », écrit et mis en scène par Antonin Fadinard. La pièce sera lue prochainement au Festival d’Avignon.

 

Scène de "Andromède" © Solenn Maldene Scène de "Andromède" © Solenn Maldene

A deux pas de la plage de la Banche, on emprunte une rue qui serpente en longeant l’Ic, une rivière d’ombre. Quelques centaine de mètres plus loin, on tourne à gauche dans un chemin de terre bordé de buddleias, un chemin menant à rien. C’est là, dans une clairière au relief mouvementé où un tas de minerai et un autre de fumier mêlé de gravats semblent tenir lieu de sentinelles, qu’Antonin Fadinard a choisi d’inscrire sa nouvelle pièce Andromède dont il signe la mise en scène.

 Un collectif de force 5

Sébastien Depommier, François Hébert, Lena Paugam et Fanny Sintès et Antonin Fadinard forment le collectif Lyncéus qui a fondé le Lyncéus festival il y a six ans. Tous sont issus du Conservatoire National Supérieur d’art Dramatique, de l'école du TNS ou de la Fémis. Chaque année, juste avant les vacances d’été, le festival se déroule sur une poignée de jours à Binic-Etables-sur mer (les deux communes sont désormais associées) dans des lieux ouverts (sauf exception). Un festival de créations théâtrales mais aussi de conférences, de dialogues, de musique et de chansons. A chaque édition du Lyncéus festival, un thème, plutôt vaste, cette année il tient en un mot : frontière.

A Binic, siège du collectif, en regardant les rochers derrière la digue, Antonin Fadinard avait plus d’un fois pensé à Andromède enchaînée nue sur un rocher. Cette scène mythologique a été souvent peinte par les plus grands du Titien à Delacroix en passant par Rembrandt. S’intéressant au mythe, il s’est aperçu que la femme blanche des peintres était, en fait, une princesse éthiopienne. La fille du roi Céphée et de la reine Cassiopée. Cette dernière, en bisbille avec sa fille, l’expose nue sur un rocher pour qu’elle soit dévorée par le monstre marin Céto. Persée, après avoir passé un deal avec la famille, la sauve et l’épouse (clause du deal).

Fadinard s’intéresse par ailleurs aux phénomènes de colonisation, décolonisation et recolonisation économique en Afrique. La notion de frontière lui fait retrouver l’Éthiopie (pays jamais colonisé), une frontière coupe désormais le pays en deux depuis la séparation récente avec l’Érythrée. Fadinard brasse tout cela dans un même pot. Et il part en Éthiopie (où personne n’a entendu parler du mythe grec) se nourrir de paysages et de sensations. Sans doute se rend-il dans ce pays avec dans ses bagages les œuvres du « fantôme du Harar », Arthur Rimbaud, le poète qui dans Les douaniers, ces veilleurs de frontière, évoque « les Soldats des Traités/Qui tailladent l'azur frontière à grands coups d'hache ». Et , pour finir, au bout de ce cheminement, Fadinard écrit Andromède.

Le Front de la Méduse Indulgente

C’est une pièce forte, dense, la plus belle de Fadinard à ce jour et que l’auteur dit vouloir peaufiner pour lui ôter quelques joliesses. Elle réécrit le mythe à l’aune d’aujourd’hui, du néo-colonialisme de la finance internationale. En scène Andromède (Marina Monmirel), princesse d’Éthiopie qui a fait ses études de droits international  et dirige le groupe portant son nom; sa mère Kassiopé (Marie-Julie Chalu), reine d’Éthiopie nourrie de traditions respectueuses des êtres humains et de la nature  et qui rêve de décroissance; son père Séfé (Makita Samba), roi d’Érythrée et de la mer Rouge qui couche avec sa fille, traficote et détourne des fonds (« les lignes de front c’est au flair des marchands qu’on le dessine » dira -t-il), Cétos (Fanny Sintès) le monstre marin en veste et jupe rouges très femme d’affaire séduisante juste ce qu’il faut pour être, à la fin, impitoyable, elle est à la tête du CETOS (Consortium des Établissements Trésoriers à Orientations Solidaires ) en fait un holding de banques d’investissements prédatrices ; enfin Percy (Johann Cuny), l’envoyé du Front de la Méduse Indulgente, le FMI.

Cétos met la pression en montrant différentes obligations signés par les anciens dignitaires du pays et qu’il faut désormais rembourser sans attendre, elle essaie de manipuler un jour la fille, un autre le père mais se heurte à la reine vissée sur ses valeurs. La reine Kassiopé, pour sauver son royaume, va être contrainte de sacrifier sa fille. C’est alors que Percy, le chevalier du FMI entre dans ce jeu trouble. Entre Percy et Cétos, c’est un combat de monstres. Le « There is non alternative » tatchérien passe de la bouche de Percy à celle d’Andromède. Cependant Kassiopé n’est pas reine à baisser les bras et abdiquer ses valeurs. Je vous laisse découvrir la suite.

Extrait de la première réplique de Kassiopé qui ouvre la pièce : « Les pilotes du monde libre, s’ils voient du noir, c’est forcément carbone ! C’est forcément charbon ! C’est forcément pétrole ! Or nous, Éthiopiennes et Éthiopiennes mâles, étions d’obsidienne dès le départ ! Roche volcanique, sombre comme les profondeurs de l’espace où la lumière s’affole et où le feu ne peut rien ! Nous d’Éthiopie, qui, seuls en Afrique n’avons jamais reçu le coup d’équerre des colons cartographes : notre contour est à nous. Mais la mer est perdue. Notre Nord est perdu. Le traître Séfé, le traître que vous appelez roi et que j’appellerai mari, m’a arraché l’épaule, la nuque et l’oreille, la moitié de mes cheveux, pour la déclarer sienne et indépendante et rouge comme la mer où jadis je me lavais les mains... »

L’exemple de la Grèce d'aujourd'hui d’un côté et de l’autre la lecture des livres de l’altermondialiste Naomi Klein ont nourri l’écriture d e Fadinard par ailleurs bon directeur d’acteurs, tous joliment aux taquets. Il y a chez Fadinard une sorte de fraternité qui rappelle celle d’Aimé Césaire qui concluait son manifeste littéraire adressé à André Breton par ces mots : « ô vous qui vous bouchez les oreilles / c’est à vous, c’est pour vous que je parle, pour vous qui écartèlerez demain jusqu’aux larmes la paix paissante de vos sourires, /pour vous qui, un matin, entasserez dans votre besace mes mots et prendrez à l’heure où sommeille les enfants de la peur, /l’oblique chemin des fuites et des monstres ».

La pièce Andromède sera lue prochainement au Festival d’Avignon, avec la même distribution. Espérons que les Éditions théâtrales (éditeur de Fadinard) la publieront et que ce spectacle, le plus ambitieux, le plus passionnant et le plus accompli du festival Lyncéus, poursuive sa route.

Au front de la frontière

Chaque année, une fois le thème défini par le collectif, est lancé un appel à projets auprès d’auteurs et de metteurs en scène travaillant en binôme ou bien d’auteurs- metteurs en scène. L’an dernier le thème « monstres » avait suscité  40 propositions, cette année avec « frontière » c’est monté jusqu’à 68. Quelque soit le thème (« reconstruire », « faire corps », les années précédentes) le nombre va croissant depuis le premier festival, il y a six ans. Le collectif Lyncéus lit les projets, en choisit un nombre limité puis le choix final (cinq projets) est finalisé avec Pierre Banos des Éditions théâtrales, maison d’édition partenaire du festival. S’en suit une résidence d’écriture d’une semaine sur place, les auteurs étant hébergés au Tagarin. Un café-restaurant-librairie très agréable et fort recommandable qui fait aussi chambres d’hôtes dans un ancien relais de poste devenu restaurant situé au centre d’Etables-sur mer. Les auteurs y sont revenus pour une lecture publique de leurs textes.

Parallèlement, les metteurs en scène ont sillonné les environs pour choisir leur lieu de représentation, la mer attirant la plupart comme un aimant. Ce ne fut pas le cas pour l’auteur-metteur en scène Antonin Fadinard puisque l’Ethiopie de fiction où se passe sa pièce est comme l’Ethiopie réelle : coupée de tout accès à la mer, l’Érythrée, devenue indépendante, lui en privant l’accès.

Un mois avant le début du festival, les équipes sont sur place pour répéter. Certaines pièces évoluent au fil des répétitions. Dans la mesure du possible, chaque actrice et acteur joue dans deux spectacles. C’est ainsi que l’excellente Makita Samba, acteur d’Andromède jouait aussi dans Tu.e.s, une pièce écrite et mise en scène par Sarah Mouline qui se déroulait non loin de Port Saint-Leu sur un promontoire herbeux dominant la mer, un chemin menant à une plage entre sable et rochers où s’achevait le spectacle. Dans Tu.e.s jouait également Zelda Bourquin que l’on retrouvait dans Mes parents morts-vivants pièce écrite et mise en scène par Guillaume Lambert et donnée sur un champ de la Rognouse, avec vue sur la mer, au loin.

A toute règle, il faut une exception et c’est le cas avec Au-Delà, une pièce récente mais non écrite pour le festival, un texte sélectionné par le collectif Lyncéus parmi les textes lauréats d’Artcena (autre partenaire du festival) ces deux dernières années, une pièce de Catherine Benhamou que le collectif a proposé à Claire Chastel (artiste associée au Festival) de mettre en scène. La pièce met en présence un homme qui va commettre un attentat-suicide et sa compagne qui lui survit et se souvient, témoigne (elle semble parfois répondre à des questions (police ou tribunal). Les rôles sont interprétés par Léna Paugam (magnifique) et par David Houri que l’on retrouve dans le distribution de Toranda Moore, un spectacle écrit et mis en scène par Pierre Giafferi, seul spectacle du festival a être donné dans un lieu fermé.

Une bande-son non enregistrée

Catherine Benhamou dit avoir voulu écrire cette pièce après les attentats de Paris, elle était eu train de l’écrire quand d’autres tueurs ont faut irruption dans les locaux de Charlie-Hebdo. Son propos est d’interroger le pourquoi de tels actes. Ses personnages sont des figures sans nom, sans biographie particulière, mais des corps plein de désirs (pour elle) et d’interdits (pour lui), oscillant entre croyance et servitude. On aurait voulu que la pièce creuse encore plus loin. Néanmoins, les acteurs bien dirigés par Claire Chastel, font mouche dans un lieu insolite d’une grande puissance évocatrice.

Scène de   "Au delà" © Solenn Maldene Scène de "Au delà" © Solenn Maldene

Nous sommes au bout d’une digue où se tiennent les locaux de l’ école de voile, dans un espace nu (un parking peut-être) donnant sur la mer. Là ,dans un cadre, masquant partiellement le paysage, deux toiles blanches suspendues sur un cadre apportent une bouffée de théâtre d’autant que la brise, légère, soulève un chouia le mince tissu. Devant, l’horreur dite. Derrière la mer. Venant de derrière et envahissant le devant, une bande-son constante et non enregistrée constitue un extraordinaire contrepoint  aux paroles dites : les bruissements des enfants jouant dans la mer ou sur le sable.

Depuis toujours, le théâtre hors théâtre, en extérieur, se nourrit de ces rencontres voulues ou fortuites avec des paysages, des sons, des éléments naturels. Le premier matin du festival s’est tenue une rencontre autour du théâtre-paysage, notion dont on trouve des exemples plus ou moins anciens (Klaus Grüber, Luca Ronconi André Engel, Théâtre de l’unité) ou lointain (le brésilien Antonio Araujo, lire ici) . En Bretagne, le théâtre-paysage a, si je puis dire, le vent en poupe. De Simon Gauchet à la compagnie Lumière d’août en passant par les théâtres institutionnels ayant envie de prendre l’air ou de partir d’un lieu inspirant, les exemples abondent. Alexandre Koutchevsky (membre de la compagnie Lumière d’Août) qui a signé un spectacle autour des blockhaus côtiers a fait une brillante intervention sur ce sujet. Frédérique Payn du CDN de Lorient a évoqué un spectacle d"Eric Charon et Julie Deliquet « hors les murs » dans les locaux du port de pèche, un spectacle que l’on regrette de ne pas avoir vu. Dans son intervention,  Antonin Fadinard a cerné au plus près la version optimum où c’est le paysage qui fait naître le projet théâtral .

Binic, Villéral, Effusions

L’envers de ce beau challenge qui aère la vieille garde-robe théâtrale c’est que la force du paysage, sa puissance toujours massive, est comme un filtre impitoyable pour pointer les faiblesses et les incohérences de tel ou tel spectacle comme on a pu le voir cette année au Lyncéus festival. Mais rien de grave. Tel spectacle poursuivra sa courte existence, la plupart s’arrêteront là et c’est bien ainsi. L’aventure est toujours belle.

C’est l’une des grandes vertus de ces petits festivals de création in situ, ces min et anti festival d’Avignon dominé lui, par les lois du marché national et international, le attentes des coproducteurs, la scansion du succès ou de l’échec, la rumeur, la course à l’échalote médiatique, etc. Rien de tel au festival Lyncéus qui s'est s’achevé il ya quinze jours, au festival de Villéral qui se tient en ce moment, au festival Effusions au Val de Reuil qui se tiendra le premier week-end de septembre, pour ne citer que trois festivals que j’ai fréquenté. Il en est d’autres, ils sont de plus en plus nombreux.

C’est souvent la même histoire : après avoir fait une école nationale de théâtre, un enfant du pays (Lena Paugam et Fanny Sintès sont originaires de Binic) revient et crée un festival avec ses amis, ses copains de promotion ; le maire du village accueille ce projet avec plaisir voire enthousiasme (c’est le cas du maire de Binic, monsieur Honoré, frère du cinéaste), si possible les instances régionales et départementales, et même la DRAC, entrent dans la danse ; pendant un mois sur place, on travaille à aménager les lieux et parallèlement (mais ce sont les mêmes personnes, belle émulation), on répète les spectacles -le plus souvent des textes contemporains inédits ; enfin le festival se déroule sur une période allant de deux à huit jours et on finit par une soirée des plus festives (ce fut le cas à Binic avec un concert de l’exquise chanteuse et actrice Estelle Meyer suivi par les platines d’Ariane Blaise alias Oreille interne). Le local contre le global ça a de la gueule, cela reste à taille humaine et cela nous entraîne loin, parfois très loin.

La pièce Andromède écrite et mise en scène par Antonin Fadinard sera lue par l'équipe du spectacle à Avignon au Train bleu, le 18 juillet à 15h.

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