Dans la tête hallucinée de Raskolnikov

Dans une mise en scène nocturne de Nicolas Oton, le Machine Théâtre vient de créer, à la scène nationale de Perpignan, une adaptation intense du roman de Dostoïevski « Crime et Châtiment ». Un spectacle constamment envoûtant.

Scène de "Crime et châtiment" © Marc Ginot Scène de "Crime et châtiment" © Marc Ginot
Construit par Jean Nouvel, le Théâtre de l’Archipel, scène nationale de Perpignan, est un bel ouvrage et un outil de qualité hormis l’absence dommageable d’un bar digne de ce nom où il ferait bon s’attarder après avoir vu l’intense traversée du roman de Dostoïevski Crime et Châtiment qu’effectue le Machine Théâtre.

Tout est hallucinatoire

Cette troupe s’est formée, il y a une quinzaine d’années, au sortir de l’école de Montpellier alors dirigée par Ariel Garcia Valdes, une troupe sans metteur en scène attitré. Assisté par Ludivine Bluche, après avoir monté un Platonov, Nicolas Oton signe cette adaptation personnelle du roman traduit par André Markowicz (poche Babel) autour du personnage omniprésent de Raskolnikov, dit Rodia, interprété par Frédéric Borie. Un acteur à la forte présence qui m’a semblé être une réincarnation de Serge Merlin jeune, celui qui, à vingt ans, tournait avec Andrzej Wajda. Même visage émacié, même trouble du regard, mêmes torsions des ondes de la voix, même fébrilité et inquiétude de tout. Et pourtant, nulle imitation.

Cette impression toute personnelle est peut-être le fruit d’une hallucination car tout est hallucinatoire dans ce spectacle éclairé de clairs-obscurs magistraux orchestrés par Dominique Borrini. Des lueurs qui surprennent en mouvement Raskolnikov et les autres arpentant l’espace nullement réaliste de Gérard Espinosa : un bout de route bétonnée, suspendue et comme abandonnée avec en contrebas un sol couleur de cendres où, seul accessoire récurrent, apparaît le lit de Raskolnikov, îlot autour duquel on se rassemble avant de disparaître dans le noir sur les côtés, derrière les projecteurs latéraux.

C’est un spectacle dont les mouvements épousent ceux des pensées instables et parfois contradictoires de Raskolnikov. On respire, on étouffe avec lui. Avant et après le meurtre de la vieille usurière qui aujourd’hui serait une marchande de sommeil, il nous communique ses tourments. Rien ne sera spectaculaire ou ne cédera à la belle image, tout se passe comme à l’intérieur de la conscience de Raskolnikov, métronome du roman et du spectacle.

Un îlot de lumière

A cet égard, la scène du meurtre est exemplaire : c’est un meurtre bien sûr, la hache est là, mais elle s’abaisse contre le montant du lit de Raskolnikov dans un bruit métallique qui entraîne, ailleurs en surplomb, la chute mortelle de celle que Dostoïevski nomme la vieille. C’est un songe avant d’être un meurtre. Son ami Razoumikhine (Brice Carayol), le docteur Zossimov (Cyril Amiot) et d’autres se relaient au chevet de Raskolnikov comme un entraîneur et un soigneur viennent réconforter et panser un boxeur sonné entre deux rounds où les coups ne manquent pas. Auprès de sa mère (Charlotte Clamens) et de sa sœur Doumia (Christelle Glize), il est tour à tour enfant surprotégé ou bien fils et frère autoritaire. Sol et socle des corps et des idées sont mouvants.

Scène de "Crime et châtiment" © Marc Ginot Scène de "Crime et châtiment" © Marc Ginot
La force du spectacle, logiquement centré sur Raskolnikov et son bouleversant interprète, c’est de donner d’emblée une épaisseur aux autres personnages, en particulier l’ivrogne Marmeladov (Patrick Mollo), le fortuné infortuné Svidrigaïlov qui finira par se suicider (Manuel Le Lièvre) et l’enquêteur Porphiri qui prendra le meurtrier dans sa toile d’araignée. L’acteur Alex Selmane donne à ce personnage bavard une allure chaloupée et décontractée rappelant un peu celle de l’inspecteur Colombo. Beau contraste entre le corps souple et alangui de Porphiri et la raideur tourmentée et nerveuse de Raskolnikov lors de leurs différentes entrevues. Tout cela compose une palette où chacun apporte sa petite touche.

Inoubliable fin, dans un îlot de lumière, côté jardin, juste au-dessus de l’endroit où ils étaient ensemble la première fois, Sonia la prostituée devenue amoureuse et Raskolnikov en mal de salut se retrouvent. Il est au bagne, il a été condamné pour le meurtre de la vieille, et Sonia, comme d’autres femmes de prisonniers, loge non loin. Elle est fragile, malade, lunaire. L’actrice Alysée Soudet fait d’elle un personnage énigmatique et indécidable comme un poème de Paul Celan ou d’André du Bouchet, une île mystérieuse. Elle lui a lu ces pages de l’Evangile à propos de la résurrection de Lazare, ce fut comme un chant d’amour. Alors, pour la dernière fois, revient le narrateur (parfait Laurent Dupuy), qui nous avait guidés dans les pas de Raskolnikov en l’observant de loin. Il dit les mots qui achèvent le roman : « Mais là commence une nouvelle histoire, l’histoire du renouvellement progressif d’un homme, l’histoire de sa progressive régénérescence, de son passage progressif d’un monde à l’autre, celle de son entrée dans une réalité nouvelle et jusqu’alors entièrement insoupçonnée... »

A la sortie, on rencontre le metteur en scène Nicolas Oton. Il est grand, il porte la barbe, il est maigre, encore plus maigre que l’acteur interprétant le rôle de Raskolnikov, il a les yeux vifs et comme habités, on le croirait sorti d’un roman de Dostoïevski. L’hallucination continue.

L’Archipel, scène nationale de Perpignan, le 4 oct à 19h30, 5 et 6 à 20h30, 9, 10 et 11 à 19h ;

Le Cratère d’Alès, les 16 et 17 oct à 20h30, le 18 à 19h ;

ATP de Lunel, le 4 déc à 20h30.

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