« 20 mSv »: Bruno Meyssat de retour de Fukushima

Comment interroger les catastrophes par les voies du théâtre ? Par une double approche, celle des informations et celle des sensations, nous disent Bruno Meyssat et ses acteurs. La preuve par « 20 mSv » à propos de l’accident de Fukushima et au-delà.

Scène de "20mSv" © Bruno Meyssat Scène de "20mSv" © Bruno Meyssat
Depuis longtemps, le théâtre de Bruno Meyssat interroge les catastrophes. Ce fut le cas naguère de son spectacle Les Disparus, sous-titré « Visions posthumes ou prémonitoires de quelques passagers du Titanic ». Plus récemment, ce fut le cas de la crise des subprimes avec 15 % (2014) ou de la crise grecque avec Kairos (2016). Son nouveau spectacle 20 mSv a pour sujet la catastrophe nucléaire de Fukushima au Japon et, au passage, évoque celle de Tchernobyl dont l’accident japonais est comme la réplique.

Le titre parle à tous ceux qui s’intéressent de près aux questions nucléaires, professionnels ou militants ; il intrigue les autres (j’en suis) à dessein. 20 mSv ? C’est-à-dire 20 millisieverts, apprend-on dans le spectacle et en lisant la feuille distribuée en entrant dans la salle, soit la « limite au-dessous de laquelle l’ordre d’évacuation est levé dans la préfecture de Fukushima dans le cadre de la politique de retour actuelle. Au Japon comme en France, la réglementation avait fixé les limites annuelles de radiations à 1 millisievert (mSv) pour la population et à 20 mSv pour les travailleurs nucléaires. Le 14 avril 2011, le gouvernement japonais a élevé cette norme-limite à 20 mSv pour toute la population. »

Tout le déroulement du spectacle consiste à travailler sur deux fronts.

D’un côté, à travers des écrits dits devant un micro sur pied ou lus à la table et/ou projetés sur le mur du fond, on nous abreuve de discours, rapports et analyses. Par exemple, on nous rapporte ce que dit Masao Yoshida, le directeur de la centrale Tepco de Fukushima devant la commission d’enquête qui l’interroge, lui comme beaucoup d’autres, et c’est assez sidérant. Conclusion de l’enquête, à rebours de la thèse propagée selon laquelle elle serait une conséquence du tsunami : « l’accident est le résultat d’une collusion entre le gouvernement, les agences de régulation et l’opérateur Tepco, et d’un manque de gouvernance de ces mêmes instances. » Comme les liens entre le nucléaire français et son homologue japonais sont nombreux et que la France est le pays le plus nucléarisé du monde, cela ne va pas sans poser de questions.

De l’autre côté, les six acteurs présents sur le plateau, dirigés par Bruno Meyssat et qui ont potassé le sujet avec lui, nous livrent les « sensations » qui ont été les leurs et ont donné naissance à des scènes dont le but est de nous faire partager les dites « sensations » en regard des informations scientifiques et des enquêtes post-catastrophe accompagnées de citations allant d’Arthur Rimbaud à Günther Anders. Cela commence par une première scène très parlante entre un homme que l’on devine irradié et sa compagne qui ne l’est pas. Cette dernière se couvre la tête et le corps d’une bâche plastique transparente et, à travers cette enveloppe qui les prive de tout contact physique direct de peau à peau, on voit le couple s’embrasser longuement. Puis cette enveloppe transparente, contaminée par le contact avec l’irradié, après avoir été ôtée, sera jetée dans une poubelle. Ce rituel impératif, habillage-déshabillage-poubelle, qui va des gants aux chaussettes sera répété plusieurs fois jusqu’à en devenir obsédant. Nombreuses sont les scènes qui jouent sur la frontière entre zone contaminée et zone qui ne l’est pas. Ce danger impalpable mais énorme conduira à des scènes fantasmées, cauchemardesques ; une autre façon de capter l’attention des spectateurs.

On peut voir dans cet imaginaire qui nous parvient par des voies parfois opaques et distanciées comme un pendant théâtral aux témoignages recueillis par Svetlana Alexievitch dans La Supplication (éditions J'ai lu) auprès des rares liquidateurs appelés à Tchernobyl qui ont survécu et auprès des nombreuses veuves ayant accompagné l’agonie de leur mari.

« Nous interrogeons le sujet avec le spectateur par l’offrande des émotions ressenties en documentant le travail », dit Bruno Meyssat. Et il ajoute : « il faut tenter un spectacle de vigilance, en évitant les pièges de la fable ou de l’incarnation. » C’est fait.

A la MC93, Bobigny, jusqu’au 8 décembre.

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