Tomber, se relever, tomber encore, se relever encore

Pierre Meunier, Marguerite Bordat, toute l’équipe et les amis de la compagnie la Belle Meunière signent « Rien de grave », un film opportun d’une poignée de minutes, une adresse glissante à notre présent casse-gueule où les paumés et les pauvres le sont encore davantage.

extrait de "Rien de  grave" © Marguerite Bordat extrait de "Rien de grave" © Marguerite Bordat
C’est rien, presque rien, un petit film de même pas 15 minutes. Oui, un film. Pas une « captation », un « streaming », un « direct », ni une « causerie » au coin de la webcam. Bref : pas un bouche-trou, un trompe-le-vide, un ersatz de mes deux. Non : des gars et des filles qui se sont réunis au cœur de l’été, ont cogité et travaillé ensemble pendant deux jours et filmé le troisième avec une caméra fixe qui ne fait pas de simagrées mais reste sur ses pattes, bien plantée, regarde droit et filme les gens de théâtre qui dansent devant elle. Actrices, acteurs, technicien.ne.s, employés administratifs, musiciens, copains du coin, amis venus de la capitale, tous proches ou membres de la compagnie la Belle Meunière et de ses deux têtes, Pierre Meunier et Marguerite Bordat.

C’était fin août au Cube, un lieu de répétition en forme de cube comme le nom l’indique et qui a été repris par Pierre Meunier. Un cube au milieu des champs, en bordure de Hérisson, le village d’Olivier Perrier, l’un des trois ex-Fédérés avec Jean-Paul Wenzel et Jean-Louis Hourdin. Ensemble, ils avaient animé les Rencontres de Hérisson et fondé le théâtre des Ilets qui deviendra un CDN aujourd’hui dirigé par Carole Thibaut. Laquelle signe un magnifique spectacle où Olivier Perrier reprend du service, on en parlera le moment venu. Revenons au Cube.

Ils se sont donc retrouvés en août pour être ensemble et partager un geste commun. Ce film. Joliment intitulé Rien de grave. Ils sont là tous de face. Les hommes en pantalon et veste hors temps avec toutefois une fraise blanche quelque peu maculée autour du cou, les femmes en robes longues pas du tout pimpantes : tous, hommes et femmes, sont ternes, gris (de boue), pieds nus.

Sans attendre, la musique commence : fa fameuse Marche pour la cérémonie des Turcs composée par Lully pour Le Bourgeois gentilhomme de Molière (ici enregistrée par Jordi Savall et le Concert des Nations). On écarte les bras en arabesque, on fait la révérence, on tournicote, on recommence mais ici, ça tangue, là, ça part en en couille, les gambettes vrillent, et bing on se retrouve le cul à terre. C’est que le sol est couvert de boue. Grasse, instable. On ne peut plus glissante, traître, tordue comme tout ce que l’on traverse en ces temps de covid-confinement et de diktats venus du château. Pas fiables, ce temps, ce sol. Trompeurs. Pas simple de maintenir sa dignité de debout quand le sol se dérobe, qu’on n’a plus rien à quoi se raccrocher. Ni logis, ni bouffe, ni boulot. Ah, si une main parfois nous saisit, on évite la chute. Ou on chute ensemble, solidaires de fait.

La musique tourne en boucle. On se relève, on remet ça, on résiste. Et on retombe, et on... Maculés de boue, exténués, mais vaillants, ils font face. Sur le côté, le maître de cérémonie encourage, éructe, tape le sol en rythme. A chaque reprise de la musique de Lully, ils repartent au front, face à nous. Révérence, tourniquet. Inlassablement. Tenir. Tenir bon. Chuter. Mais se relever. Debout, toujours.

Lien pour voir le film : https://vimeo.com/486320374

 

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