«Soyez maudits, bande de salauds, tout cela c’est à cause de vous»

Pour son premier roman, « Une suite d’événements », le journaliste russe Mikhaïl Chevelev nous plonge dans l’histoire récente de son pays : guerres (Tchétchénie, Ukraine), corruption, police, prises d’otage, presse. A travers l’histoire d’un soldat russe ordinaire poussé par sa vie dans le terrorisme.

L’auteur du roman Une suite d’événements, Mikhaïl Chevelev, comme son narrateur, Pavel Volodine, est un journaliste qui a de la bouteille. Membre actif du mouvement « plateforme des citoyens », Chevelev n’est pas un journaliste servile tout comme son héros, même si ce dernier a son lot de lâchetés . A l’évidence, l’auteur a puisé dans son expérience journalistique pour nourrir ce roman, son premier.

Entre 2015 et 1996

Un soir de 2015, la présentatrice du journal télévisé raconte que des individus ont pris en otage dans l’église de Nikolskoe, petit village de la région de Moscou, une centaine de personnes. L’un des preneurs d’otages annonce, dans une vidéo, vouloir faire part de leurs revendications à deux journalistes, Evgueni Stepine et Pavel Volodine. Devant son poste, ce dernier reconnaît immédiatement Vadim, un homme dont il n’avait plus de nouvelles depuis longtemps.

Le roman va se construire dans une double temporalité. D’un côté, on plonge dans les eaux troubles du passé des deux guerres en Tchétchénie, du passage de Eltsine à Poutine et ce qui s’en suivit. Et de l’autre, on suit, minute par minute, la prise d’otages dans l’église, Pavel, retrouvant Vadim devenu terroriste.

En 1996, Pavel part en reportage en Tchétchéni,e pour le compte de son journal « le Courrier de Moscou », en compagnie de son ami Evgueni qui, lui, travaille pour une chaîne de télévision. Ils sont sur le point d’obtenir un entretien avec le président tchétchène Alsan Maskhadov alors qu’un (premier) cessez le feu vient d’être signé. Mais Maskhadov fait faux bond , il se replient sur Chamil Bassaïev, figure tchétchène notoire et controversée, avec lequel ils passent une soirée. On peut penser que l’auteur transpose; qui a l’âge de Pavel, puise ivi et là dans ses souvenirs pour alimenter son roman.

Evgueni et Pavel tombent sur quatre soldats russes prisonniers de la guérilla tchétchène et troquent leur libération contre un entretien écrit et télévisé avec le chef local qui méfiant, leur confie trois prisonniers sur quatre. Promesse tenue, ils reviennent chercher le quatrième, c’est Vadim. Ils le ramènent à Moscou par des voies détournées, et Vadim devient un familier des couloirs du  « Courrier de Moscou ». Un week-end, Pavel l’emmène visiter l’église de Nikolskoe. Arrive l’été 1998, le rouble est lourdement dévalué, la rédaction doit changer de locaux et ne peut plus abriter Vadim qui, après son mariage,  disparaît. Poutine remplace Eltsine.

Dix-huit ans plus tard, Pavel et Vadim se retrouvent dans l’église cernée de Nikolskoe. Evgueni encore introuvable, le prêtre qui avait baptisé Vadim se proposé de le remplacer, refus de Vadim : adolescent, il avait été abusé sexuellement par ce prêtre orthodoxe comme il le confie à Pavel. De même, on apprendra comment des policiers, via un chantage, avaient violé le femme de Vadim , suite à quoi cette dernière s’était pendue. Un peu plus tard Vadim avait tué à coups de bar de fer l’un des policiers avant de disparaître à nouveau.

C’est ainsi, par petites touches et flash-backs, que l’on entre dans la tête de Vadim et de son basculement progressif vers le terrorisme. Et que l’on en apprend sur Evgueni devenu affairiste, sur Pavel, de plus en plus mal à l’aise dans la Russie telle qu’elle est devenue - « Soyez maudits, bande salauds, tout ça c’est à cause de vous... » se dit-il après s’être entretenu avec les officiers du KGB et les forces spéciales qui cernent l’église.

Vadim versus Pavel

Après voir vu Vadim une première fois dans l’église alors que son ex confrère Evgueni enfin retrouvé refuse, lui, de le voir, et avant de retrouver Vadim le lendemain, Pavel passe la nuit chez lui à écrire un long texte titré « Voilà où nous en sommes ». Et qui commence ainsi :

« Tout ça nous l’avons mérité, Pas gagné, mais mérité. Ce Président, une nullité enlisée dans le mensonge, et ce Premier ministre pitoyable, et ces ministres aux yeux fourbes, et ces députés abjects, et cet État de mufles, et cette télé d’outre-tombe, et nous qui bêlons en catimini... » Le long texte s’achève sur ces mots : « Je ne veux pas être tenu pour responsable pour la prostitution d’autrui, la mienne me suffit amplement ».C’est un texte que Pavel dit avoir voulu rédiger depuis longtemps et c’est en parlant avec Vadim que l’envie lui est revenue. Boomerang et miroir.

La conversation se poursuit donc dans l’église entre Pavel et Vadim, on apprend que dans la période récente, Vadim a passée du temps avec ds Ukrainiens. Enfin Vadim lui montre sur son portable la déclaration qui vient d’être mise en ligne sur Internet. Quelques mots qui sont comme le pendant au long texte écrit par Pavel : « Nous voulions que le président de Russie passe à la télévision pour s’excuser des deux guerres : en Tchétchénie et en Ukraine. Il a refusé. Nous avons décidé de ne pas tuer les gens pris en otages et nous allons les libérer. Bien qu’ils soient coupables. Vous êtes tous coupables. Et pas seulement votre président. Soyez maudits tant que nous ne vous serez pas repentis ». Pavel et Vadim se quittent. Le bruit de l’explosion de l’église dans son dos projette Pavel au sol. Vivant mais l’âme meurtrie. Coupable lui aussi.

Ludmila Oulitskaïa conclut sa postface par ces mots adressés d’abord à ses compatriotes : « ce livre s’adresse à nous tous. Regardez dans votre cœur : n’avez-vous pas aussi votre part de responsabilité dans la brutalité et la colère qui nous entoure aujourd’hui ?  » Par le biais de la fiction, le journaliste Mikhaïl Chevelev écrit un troublant roman d’actualité aussi nerveux et chaviré que la réalité de la Russie d’aujourd’hui.

Une suite d’événements, roman de Mikhaïl Chevelev traduit du russe par Christine Zeytourian-Beloüs, Gallimard, collection Du monde entier, 169p, 18€. En librairie depuis hier.

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