«Bérénice», encore, à jamais

Plus de trente ans après la version inoubliable de Klaus Grüber, Célie Pauthe, trop jeune pour l’avoir vue, met en scène « Bérénice » de Racine. « Césarée », un court film de Marguerite Duras évoquant l’héroïne et son pays natal, lui ouvre la porte de la pièce, l’une des plus belles du monde.

Scène de Bérénice" de Racine avec "Césarée" de Duras © Elisabetrth Carrecchio Scène de Bérénice" de Racine avec "Césarée" de Duras © Elisabetrth Carrecchio
Il est des spectacles qui, outre le fait de jalonner comme une borne inoubliable une vie de spectateur (et pas seulement), jettent comme un interdit sur la pièce qui en émane. J’avais vu en 1984 Bérénice de Racine dans la mise en scène de Klaus Michael Grüber montée à la Comédie Française ; je n’étais pas beau à voir à la sortie : en loques, en lambeaux, en larmes. Le théâtre n’avait jamais atteint en moi une telle émotion. Et celle-ci fut sinon redoublée, du moins prolongée, lorsque je me retrouvai au Nemours (ce café que les comédiens du Français affectionnent car on y accède sans avoir à traverser la place Colette), seul en face de Grüber, pour une « interview », exercice qui lui était peu coutumier et qu’il fuyait le plus souvent. Est-ce que j’ai posé la moindre question ? Je ne crois pas.

« Il faut cet abandon »

« Bérénice, c’est comme une perle, me disait-il. Ou bien le corps étranger entre dans l’huître et la perle naît de la mort, ou bien on reste fermé à la douleur… Quelque chose meurt et il reste la pureté, cela m’émeut beaucoup… C’est la première fois que je ressens cela : le passage de la froideur et du blabla à quelque chose d’intelligent et chaud. Pour un Boche, c’est difficile, il faut beaucoup de temps. Je suis trop habitué à Büchner, Kleist… Mais là, je le sens : l’intelligence peut être chaude… Maintenant, je sais que l’on peut pleurer en alexandrins… »

Quelques minutes passèrent où il parla de démocratie, de sa lassitude du désarroi, de Bérénice. Puis : « Le rêve au théâtre, c’est vraiment l’émotion. Il ne faut pas oublier Brecht car il avait raison. Mais en même temps arriver à l’émotion. Sinon le théâtre va mal tourner. Il faut une simplicité émouvante… Ne pas se contenter de “belles mises en scène”… Il faut que le théâtre passe à travers les larmes. » Alors il cogna de son poing sur la table et ajouta : « Il faut cet abandon. » Puis, revenant vers moi : « Je suis d’une sincérité que je ne peux soutenir plus longtemps. » Il se tut. C’était fini. Le lendemain, je publiais deux pleines pages dans Libération.

Depuis cet ébranlement, comme prostré dans mon souvenir, je demeurais dans l’impossibilité de voir cette pièce de Racine montée par qui que ce soit d’autre. Alors quand Anita Le Van, attachée de presse du CDN de Besançon, m’invita à voir la mise en scène de Bérénice que signait la directrice Célie Pauthe, je déclinai. Un peu plus tard, fine guêpe, elle me parla du film de Marguerite Duras, Césarée, dont j’ignorais l’existence. Un petit film d’une poignée de minutes, empruntant ses images à des chutes d’un de ses films. On y entend la voix off de Duras dire un texte, à dire vrai : un poème, consacré à Césarée et à sa reine, « la reine des Juifs, / la femme reine de la Samarie ». Bérénice, qu’elle ne nomme jamais, pas plus que « lui / Le criminel / celui qui avait détruit le temple de Jérusalem », lui, Titus, qui l’a répudiée, « elle ». Et, précisa Anita, sans ce film qui ponctue le spectacle, Célie Pauthe dit qu'elle n'aurait peut-être pas osé abordé la pièce de Racine.

Duras, Bérénice… J’étais trop intrigué, trop curieux. Et puis, au fil des années, bien qu’intact encore, le souvenir du spectacle de Grüber était passé, doucement mais forcément, du miracle au mirage, pour moi qui n’ai jamais voulu voir la « captation » conservée dans les archives de l’INA. Alors, je cédai. C’est Césarée qui avait ouvert à Célie Pauthe la porte de Bérénice et c’est par Duras que je suis revenu voir une nouvelle mise en scène de la pièce de Racine.

Ce soir-là, j’ai renoué avec l’éternité de Bérénice.

Jouer du triangle

Rien de commun entre les deux spectacles si ce n’est que le petit rideau de Gilles Aillaud caressé par un léger vent tout au long de la représentation trouve un écho épisodique dans les vibrations du haut tulle blanc que propose le décor de Guillaume Delaveau. Si ce n’est, aussi, l’importance accordée à ceux et celles, suivantes et confidents, qui accompagnent les héros.

Dans sa préface, Racine résume partiellement sa pièce en citant à peu près Suétone : « Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui même, à ce que l’on croyait, lui avait promis de l’épouser, la renvoya de Rome, malgré lui, et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. » Partiellement, car Racine, passant du duo au trio, introduit le personnage pivot d’Antiochus. Cinq ans auparavant, Antiochus était auprès de Titus quand ils massacrèrent le peuple de Judée et ramenèrent à Rome la reine Bérénice, captive et amoureuse de Titus, qui l’aime tout autant.

La pièce commence après la mort du père de Titus. Le deuil s’achève, le fils doit s’asseoir sur le trône de son père, le sénat et le peuple de Rome ne supporteraient pas qu’il épouse une reine étrangère. Antiochus qui aime en secret Bérénice depuis cinq ans finira par déclarer sa flamme, tout en se faisant le porte-parole de Titus qui n’ose dire lui-même l’inéluctable (il attendra la scène 5 de l’acte IV). C’est donc un amour à trois (je me souviens que, dans son décor pour Grüber, Gilles Aillaud avait dessiné sur une toile un petit triangle). Et quand Titus (acte V, scène 3) demande à Antiochus d’être présent quand il va à la rencontre de Bérénice pour lui dire combien il l’aime (« Venez, Prince, Venez. Je veux bien que vous-même, / pour la dernière fois vous voyiez si je l’aime »), on se croirait dans un roman de Duras (Le Ravissement de Lol V Stein par exemple, comme l’évoque Célie Pauthe), hormis la langue, c’est-à-dire l’essentiel.

Césarée, Cesarea

On a beau connaître presque par cœur certains des alexandrins, la magie opère, intacte, impériale. Ces vers aux balancements ensorcelants et soudain ces dépressions où le vers se casse en morceaux quand les cœurs s’affolent. Entre les actes, la projection par séquences du film (où revient régulièrement une déesse de pierre enfermée dans un échafaudage de planches) est comme un temps d’accalmie, mêlant incantation (« L’endroit s’appelle encore / Césarée / Cesarea ») et description (« La fin de la mer / La mer qui cogne contre les déserts / Il ne reste que l’histoire / Le tout »), la Césarée d’hier et celle d’aujourd’hui. Quelques mots de Duras (« Le sol / Il est blanc / De la poussière de marbre / Mêlée au sable de la mer ») semblent avoir inspiré le sable fin qui recouvre la scène jusqu’à enterrer partiellement le canapé où l’on ne s’assoit guère.

Comme il est étrange et pénétrant (merci Verlaine), ce chœur malgré lui que constitue le film fragmenté enveloppé par la voix de Marguerite Duras. Venu de notre aujourd’hui, il nous parle, au présent de la représentation, du temps d’après, de la Bérénice répudiée retrouvant Césarée avec dans ses bagages la pièce de Racine.

Outre Duras, Célie Pauthe s’autorise deux autres belles licences. La première, c’est, le temps de quelques répliques, de faire parler Bérénice et sa servante en hébreu. Cette langue natale de la reine de Judée, oubliée depuis cinq ans, lui revient soudain. Antiochus, à la demande de Titus, vient de lui déclarer que Titus et elle doivent se séparer, qu’elle doit partir dès le lendemain. Elle refuse de le croire tout en sachant qu’il dit vrai (« Hélas ! Pour me tromper je fais ce que je puis »), et demande à Antiochus de ne plus jamais paraître devant elle. Seule avec sa servante Phénice, son corps sans fard retrouve sa langue natale. La seconde licence, c’est, dans un moment de solitude et de désarroi, de mettre dans la bouche d’Antiochus le début d’un poème fameux de Baudelaire (« Sois sage, ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille... »), lui le seul des trois à aimer sans être aimé.

Les deux dernières syllabes

Une fausse note tout de même. A la scène dernière, en des vers similaires, Titus une nouvelle fois convoque comme témoin son ami Antiochus (« Venez, Prince, venez, je vous ai fait chercher. / Soyez ici témoin de toute ma faiblesse »). Le trio est réuni. Antiochus avoue à Titus son amour ancien pour Bérénice. Tout est dit. Il est prêt à mourir, comme Titus l’était quelques instants plus tôt. Bérénice les arrête et, elle qui voulait aussi mourir, consent à vivre et à obéir aux lois de Rome, sauvant la vie des deux autres en les grandissant. A travers elle, c’est l’auteur Racine qui parle le temps de trois vers (« Adieu, servons tous trois d’exemple à l’Univers / De l’amour la plus tendre et la plus malheureuse / Dont il puisse garder l’histoire douloureuse ») avant qu’elle ne reprenne la parole pour sortir de scène et de Rome : « Pour la dernière fois, Adieu Seigneur ». Reste à finir l’alexandrin, les deux syllabes manquantes, à entendre le dernier des dix-huit « hélas » de la pièce, qui la conclut. Mais cet « hélas ! » reste suspendu le temps de passer un ultime pan du film de Duras. Antiochus regarde le film, et à l’issue de celui-ci, dit enfin : « Hélas ! » C’est trop tard, trop loin, cela tombe à plat. C’est une idée joliment dramaturgique qui ne passe pas l’épreuve de la scène.

Titus et Bérénice dans "Bérénice" © Elisabetrth Carrecchio Titus et Bérénice dans "Bérénice" © Elisabetrth Carrecchio
L’acteur qui joue Antiochus, Mounir Margoum, n’est pas en cause. Il est en tout point remarquable et désarmant dans son amour impossible, faisant la navette entre Titus et Bérénice, utilisé par l’un comme un porteur de télégramme, rejeté par l’autre comme un soupirant insistant, il est comme ces clowns qui reçoivent une claque et au retour une seconde (« Dieux cruels ! De mes pleurs vous ne vous rirez plus »). A ses côtés, Arsace est interprété avec une énergie rare par Marie Fortuit, Gavroche coiffé à la garçonne, les jambes et les bras souples, en alerte, tel un coach, entraînant son boxeur, l’encouragent avant l’assaut, lui faisant retrouver sa lucidité après les coups.

Hakim Romatif au contraire, auprès de Titus, incarne le permanent et imperturbable rappel à la loi avec la froideur comptable de celui pour qui l’Etat est tout et l’amour la source de bien des emmerdements. Clément Bresson dans Titus, que l’on avait vu jouer dans les spectacles de Marie Rémond, fait preuve d’une carrure qu’on ne lui soupçonnait pas et d’une intense puissance rentrée qui sied à ce personnage en lui divisé. C’est une actrice iranienne, Mahshad Mokhberi, qui accompagne avec douceur et un léger accent parfumé d’orient, celle venue d’ailleurs qu’est Bérénice à laquelle Mélodie Richard, vue chez Lupa, offre sa jeunesse, excelle dans l’effrontée et la bafouée (à travers Ludmila Michaël, la Bérénice de Grüber était plus mûre, avait plus vécu). Chez elle, le jeu le dispute à l’instinct, et son corps parle souvent avant les mots, allant jusqu’à étreindre celui qu’elle aime (chez Grüber, les corps ne se touchaient pas).

Le soir où j’ai vu le spectacle, la représentation était suivie d’une rencontre avec l’équipe du spectacle préparée par les jeunes qui, tout au long de l’année dans le cadre du projet « Une saison en partage », voient les spectacles, découvrent le théâtre et ses métiers, participent à un atelier et animent les rencontres entre le public et les artistes. Posée par Léa, la première question en forme de constat s’adressait à Célie Pauthe : « Le spectacle que vous avez mis en scène l’an passé (La Bête dans la jungle de James suivi de La Maladie de la mort de Duras, lire ici) était une histoire d’amour impossible. Bérénice, c’est aussi une histoire d’amour impossible, c’est exprès ? » Célie Pauthe, prise de cours, a bafouillé, biaisé. Que répondre ? Les spectacles sont parfois des réponses à des questions que l’on n’ose pas se poser.

Les représentations à Besançon viennent de s’achever, le spectacle sera au TNT de Toulouse du 16 au 20 mars puis à Paris, à l’Odéon-Théâtre de l’Europe, du 11 mai au 10 juin.

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