« En route-Kaddish », un spectacle qui tient bien la route

A gauche David Geselson à droite Elios Noël © Charlotte Corman A gauche David Geselson à droite Elios Noël © Charlotte Corman

Il faut se méfier de David Geselson. C’est un redoutable raconteur d’histoires. Le genre de type à vous faire oublier vos soucis du jour pour mieux vous plonger dans ses histoires de familles alambiquées où on ne comprend rien, où on cherche en vain le coupable. C’est comme un invraisemblable roman de policier où à la fin l’assassin courrait toujours. Il n’y a pas de meurtre dans son magnifique spectacle En route-Kaddish mais une blessure et même plusieurs et des questions, plein de questions. On sort de là, sans réponse mais avec plein de sensations, de nœuds au mouchoir de la mémoire et de l’histoire d’une zone géographique qui passe par le mot Palestine, en pleine empathie avec cet homme à la calvitie précoce, au doux bagout, aux gestes précis au-delà de leur nervosité, et, tout autant, avec avec son excellent partenaire Elios Noël.

De la Lituanie à la Palestine, aller sans retour

Il y a plus d’un an, j’avais vu une maquette de ce spectacle au Théâtre de Vanves quand José Alfarroba était encore aux manettes (quel gâchis d’avoir mis cet homme à la retraite alors qu’il est, par son activisme, bien plus jeune que nombre de ses confrères, et personne au Ministère de la Culture  n’a rué dans les brancards, misère !). C’était quelque chose de léger, incisif, de malin, prometteur mais compliqué, confus. Bref, un spectacle en devenir. Et, aujourd’hui, il est là ! Il a tenu ses belles promesses.

David Geselson a su couper les scories, clarifier juste ce qu’il fallait, et il a eu l’intelligence de garder le côté bricolé  de son dispositif : un bureau encombré de papiers, des écrans portatifs sur pieds qui servent aussi de paravents, un lit. Seul l’ordinateur dans un coin semble inutile, d’ailleurs Geselson, alors qu’il s’adresse à nous, finit par l’éteindre en lui fermant le clapet.

Que nous raconte-t-il, David ? L’histoire de son grand-père, Yehouda Ben Porat, « le génie de la famille », parti de Lituanie en 1934 pour « aller vivre en Palestine ». Il mourra à Jérusalem en juillet 2009. Les membres de sa famille qui ne partiront pas seront fusillés par les nazis par groupe de dix ; on l’apprendra au cours du spectacle qui n’est pas linéaire mais opte pour un déroulé affectif. C’est une histoire vraie, des documents l’attestent, mais c’est aussi une histoire pleine de secrets, de légendes, de trous, alors David extrapole, fortifie la légende familiale et s’y mire pour mieux cracher dans l’eau du bain et faire des vagues.

Longtemps, pendant que David parle au public, on voit un autre type assis derrière le bureau. Vient le moment où il se lève et dit : « Je m’appelle Yehouda. J’ai 92 ans maintenant, quand même. Bon. » Alors, dans le glissement, le spectacle prend une autre dimension, il part littéralement à la dérive aussi bien dans le bateau de l’exil qu’au cimetière où Yehouda assiste à son propre enterrement et où on ne lui dit pas le kaddish. On navigue entre les époques, le kibboutz des illusions égalitaires, l’occupation anglaise, on revient en Lituanie, on repart en Palestine, on imagine ce qu’on ne sait pas. On navigue entre les femmes, la jeune fille aimée en Lituanie et retrouvée en Palestine, et plus tard  chassée pour avoir fauté pendant que Yehouda est parti faire la guerre  contre les nazis et plus tard encore retrouvée et encore chassée. Un beau parcours professionnel que celui de Yehouda, nourri d’honneurs, mais brisé, un trou dans l’estomac qui ne se refermera pas.

Dans une longue scène, d’une intensité extraordinaire, David et son grand-père se font face. David fait grief à son grand-père que le kibboutz Ashdot Yaakov, qu’il a aidé à construire de ses mains et où il a vécu, l’ait été sur les ruines du village arabe d’Al-Dalhamya. Non, dit le grand père, « à côté ». « OK, à 600 mètres », concède David. « Non, non, c’est à un kilomètres et demi », rétorque Yehouda. Sans que En route-Kaddish en parle ouvertement, par le biais de sa lorgnette locale, on a rarement  touché aussi juste le cœur sensible et à jamais meurtri  qui irrigue le conflit israélo-palestinien.

Du kibboutz au Japon, les amours croisées

David Geselson ne cesse ainsi d’osciller entre différentes formes narratives, entre des moments primesautiers et d’autres troublants, entre des documents (lettres, témoignage vidéo d’un vieil homme ami de Yehouda) et des scènes de fables qui retrouvent une économie de théâtre qui fait penser au Peter Brook mettant en scène The Suit.

Et tout d’un coup, nous voici au Japon. Nous sommes en 2009, Yehouda vient de mourir, David part au Japon soigner un chagrin d’amour. Au bar d’un hôtel, il sort de sa poche une petite pièce qui lui rappelle les jetons de téléphone que l’on utilisait  autrefois en Israël. Elle ressemble à une pièce japonaise de cinq yen, lui explique son partenaire de beuverie, un goen, de go (5) et en (contraction de yen), mais goen en japonais veut aussi dire « lien ».

Le lien, c’est le mot clef de ce spectacle. Le mot  jette des ponts entre deux êtres, deux peuples, deux pays, deux générations, la clef croit ouvrir toutes les portes mais laisse derrière elle des serrures enrayées. Un micmac dont David Geselson fait son miel.

En route-Kaddish, un projet de David Geselson et sa compagnie Lieux-dits, au Théâtre de la Bastille, 19h30 (sf dim 15h) jusqu’au 22 mars (relâche le 17), 01 43 57 42 14.

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