Le docteur Sassal prend le pouls de l’acteur Nicolas Bouchaud

Dès qu’il entre en scène, s’approche de nous en nous regardant, l’acteur Nicolas Bouchaud nous impressionne et nous rassure à la fois.

Scène de "Un métier idéal" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Un métier idéal" © Jean-Louis Fernandez

Dès qu’il entre en scène, s’approche de nous en nous regardant, l’acteur Nicolas Bouchaud nous impressionne et nous rassure à la fois. Exactement comme John Sassal, le médecin de la campagne anglaise dont il va nous parler, autour duquel John Berger et son ami photographe Jean Mohr ont construit leur livre « Un métier idéal ». Ce spectacle est repris, je ne l’avais pas vu lors de sa création (il avait été chroniqué excellemment ici même par Sophie Joubert), mais c’est un plaisir que de poursuivre une conversation avec Nicolas Bouchaud et son metteur en scène Éric Didry entamée avec « La loi du marcheur » (à partir des  textes de Serge Daney), spectacle, fort différent et tout aussi pertinent, repris et joué en alternance avec « Un métier idéal ».

Médecin, acteur, les vicissitudes d'un méier idéal

Vous êtes souffrant, alité, l’arrivée du médecin que vous attendez avec impatience et appréhension modifie votre état : vous vous sentez soudain beaucoup mieux ou beaucoup plus mal. De même, on ne va pas au théâtre sans une certaine impatience (l’envie de voir une belle chose) et une certaine appréhension (la crainte de s’ennuyer). L’arrivée de l’acteur, son entrée en scène, surtout si c’est un « seul en scène » comme c’est le  cas dans « Un métier idéal », est un moment crucial. Bouchaud le sait. Il arrive avec sa tenue de scène favorite qui est celle, rassurante et familière, du citoyen Bouchaud : chemise sortant un peu du jean, tignasse ébouriffée cherchant midi à quatorze, large sourire. Il nous parle et nous met dans le coup via un petit carnet où il égrène le nom de quelques spectateurs (il lui a suffi de consulter le registre des réservations) : oui, ils sont bien là.

On vient voir l’acteur solitaire comme on va consulter le médecin : pour en savoir plus sur soi-même. Logiquement l’acteur Bouchaud  s’appuie sur l’histoire d’un médecin Sassal pour se livrer aussi à une introspection de son propre cas, puisque, lui aussi exerce, un « métier idéal ».

Le spectacle épouse ainsi le chemin divaguant autour d’un axe qui est celui du livre. Jean Mohr ne se contente pas de photographier le médecin, il nous montre aussi son cabinet, la salle d’attente, la campagne alentour, le visage des patients-habitants. John Berger, comme à son habitude, écrit un ouvrage composite, il part de ce héros véritable qu’il suit à la trace auprès de quelques patients dont il nous rapporte les cas, pour bientôt butiner ici et là s’interrogeant sur les conditions de vie dans ce coin perdu de la campagne anglaise des années 60, sur la relation  médecin- patient, sur le rôle du médecin dans la vie du village et sur son propre travail d’écrivain.

Nicolas Bouchaud reprend les dires de Berger mais aussi sa méthode d’approche, passant du gros plan au plan large et multipliant les écarts, les renversements, les digressions tout comme les cadrages de Mohr. Un art de la divagation que fait d’autant plus sien Bouchaud qu’il le pratique sur scène depuis des années, en entraînant ses jambes et ses personnages dans des pas de côté, des courses, des échappées où on ne les attendait pas. Tel le boxeur dans le coin de son ring, il n’est pas seul  mais conseillé par son entraîneur (le metteur en scène Éric Didry)  et rafraichi par sa soigneuse (collaboration artistique de Véronique Timsit). Cependant dès qu’il se lève et va au combat, il est seul. Etre acteur à la ville comme être médecin à la campagne nous disent Bouchaud-Berger c’est jouer un rôle particulier dans le corps social, mais c’est aussi une histoire de solitude. Comment faire avec la douleur, la blessure. Celles des autres et les siennes. Bouchaud aborde plusieurs moments douloureux de sa vie d’acteur.

Scène de "Un métier idéal" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Un métier idéal" © Jean-Louis Fernandez

Il y a des pages magnifiques dans « Un métier idéal » où John Berger pour mieux parler de John Sassal, nous parle de Joseph Conrad, disant que le temps  du médecin est « l’équivalent » de  la mer pour l’écrivain-voyageur. De même Bouchaud file les métaphores jetées sur le papier par Berger exactement comme il le faisait dans l’extraordinaire « Loi du marcheur ». Les deux spectacles ne se ressemblent pas mais  forment les deux faces d’une même pièce. Joueuse, vagabonde, tournée vers le souvenir pour « la loi du marcheur », toujours joueuse (on ne se refait pas)  mais plus personnelle, plus introspective et mélancolique pour « Un métier idéal ».

"Un sentiment douloureux de responsabilité"

Pourquoi Sassal est-il un bon médecin ? Parce qu’il guérit beaucoup de malades ? Berger ne se satisfait pas de cette réponse immédiate. Il en avance une autre plus profonde : «  Il est considéré comme un bon médecin parce qu’il répond aux attentes profondes bien qu’informulées des malades en quête d’un sentiment de fraternité. Il les reconnaît ».

Pourquoi Bouchaud est-il un bon acteur ? Parce qu’il joue bien et satisfait ses spectateurs ? La réponse est insuffisante. Lui aussi répond « aux attentes profondes », lui aussi répond à notre « quête d’un sentiment de fraternité » comme cela devait être le cas de Gérard Philipe à une autre époque. Leur force transcende leur sexe. Tôt ou tard on oublie les incartades verbales d’un Gérard Depardieu à cause de cela. On observe chez Philipe, Depardieu et Bouchaud une certaine féminité de leur corps d’acteur, une dualité. Sassal était ainsi, double : une « parfaite maitrise de soi » mais aussi, à l’abri des regards, une fontaine de larmes (« alors qu’il n’avait pas conscience de ma présence, je l’ai vu pleurer tandis qu’il traversait un champ en sortant d’une maison où se mourrait une jeune malade » écrit John Berger). Le grand acteur est un être fraternel qui, comme  le médecin Sassal, transforme « son chagrin en un sentiment douloureux de responsabilité ».

Les derniers mots du livre (publié la première fois en 1967), John Berger les laisse à John Sassal : « chaque fois qu’on ne fait penser à la mort – et ça se produit tous les jours –je pense à la mienne, ce qui n’incite à travailler plus dur encore ». Ce sont ces mots qu’un acteur qui a joué les rôles titres du « Roi Lear », « Hamlet » ou « la vie de Galilée » comme Nicolas Bouchaud, trois personnages qui meurent avant la fin de la pièce, peut aisément comprendre. Ce ne sont pas les derniers mots du spectacle qui ne se conclut pas, pas plus que le livre (autres très belles pages de Berger sur l’impossibilité de conclure).

Alors ne concluons pas. Juste, pour finir, l'envie de mentionner ce moment (c’est un spectacle plein des « moments »)  où le docteur Bouchaud partage avec un spectateur quatre vers de Shakespeare Avec une infinie douceur. Inoubliable.

« Un métier idéal » Carreau du temple, 20h30, jusqu’au 18 avril  (sf les 7,8,16 et 17 avril), le 11 avril à 16h

« La loi du marcheur », Carreau du temple, 20h30  le 5 avril,  16h le 18 avril,

« Un métier idéal » par John Berger et Jean Mohr, réédition aux Editions de l’Olivier, 176 p, 19,50€

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