Scène de "Trois précédé de Un et Deux" © Pascal Victor/Artcom press Scène de "Trois précédé de Un et Deux" © Pascal Victor/Artcom press
Il y a du bagout jusque dans son nom : Soleymanlou. S’il était français, dans la lignée des TPO (Tchatcheurs de Premier Ordre), on le situerait quelque part entre Philippe Caubère et Sébastien Barrier. Comme eux, il déborde de mots et quand il commence une phrase il ne sait pas exactement où cela le conduira. Une phrase en entraîne toujours une flopée d’autres, la petite entreprise ne connaît pas la rigueur, ni les restrictions.

Il est quoi, ce gars-là ?

Comme ceux de Caubère et Barrier, les spectacles de Mani Soleymanlou s’étalent en longueur et pas question de leur couper le sifflet. Sauf que Soleymanlou est seul en scène comme les deux autres pour commencer, puis il ne l’est plus, et à la fin plus du tout. Sauf que Mani Soleymanlou n’est pas un Français « de souche » (il déteste le mot souche), ni même un marseillais ou un ligérien d’adoption, c’est un Iranien qui vit au Québec au point de parler comme un Québécois. Alors il est quoi, ce gars-là ? Elle est où son identité ? C’est toute la question de son spectacle en trois parties dont la première est titrée Un, comme il se doit.

Sur la scène, faisant face au public, des rangées de chaises vides de couleur noire. Une quarantaine. Comme un miroir offert au public qui, lui, remplit la salle du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (où j’ai vu le spectacle) et prochainement celle de Chaillot puis celle du Tarmac. Un type barbu, plutôt corpulent, nerveux, chaussé de tennis noires rutilantes et portant un t-shirt noir lui aussi, apparaît furtivement dans la lumière, faisant mine d’être surpris d’être là. C’est un gag éculé mais increvable : tout de suite, l’acteur met le public dans sa poche. 55 minutes durant, il va parler du sujet qu’il connaît le mieux : lui-même.

Mani Soleymanlou est né en Iran à Téhéran. Ses parents, à l’heure où s’installe le nouveau régime des mollahs, prennent le chemin de l’exil : Paris. Dans la capitale française, avec son nom à coucher dehors, Mani Soleymanlou n’est cependant pas un SDF. Il ne passe pas non plus pour un bantou, un zoulou, ni même pour un beur, mot qu’il ignore (il ne connaît que le beurre). La langue française qu’il apprend ne lui pose pas de problème particulier, son nom sonne étranger, oriental, renseignements pris on le prend pour un Iranien. Il ne se souvient d’aucun délit de sale gueule et pour cause, peut-être à l’époque était-il encore imberbe et ne portait la barbe comme aujourd’hui.

Eille mon gars, t’es Québécois !

Il a neuf ans quand ses parents décident d’aller vivre au Canada, pays réputé accueillant. Ça se complique pour Mani Soleymanlou. Le Canada vit entre deux langues et il atterrit dans une ville anglophone, Toronto, où il apprend l’anglais, puis une autre, Ottawa, avant que la famille ne se fixe à Montréal, ville francophone, où il retrouve le français appris à Paris. Ce qui, dans sa bouche donne ceci :

« A Toronto, j’étais pendant quelque temps un Français-Iranien, ensuite Canadien that quickly became Canadian. A Ottawa, j’étais un Torontois-Français-Iranien. A Montréal, je suis un Torontois-Arabe-Iranien, qui a vécu en France et Ottawa... Et aujourd’hui, on me dit : eille mon gars t’es QUEBECOIS !!! ». Son identité est un tourniquet.

Bref : Un nous raconte par tous les bouts, à travers une foultitude de faits et d’anecdotes, comment il y a plusieurs un en un. C’est constamment truculent et cela tombe fort à propos dans une France où l’identité est devenue une question alors qu’elle ne devrait être que ce qu’elle est : une richesse.

Mani Soleymanlou est sorti de l’Ecole nationale de théâtre du Canada en 2008, il n’a guère cessé de jouer depuis. En 2011, il a fondé sa compagnie Orange Noyée dont Un fut la première production. Non préméditée.

De un à cent

En 2009, le théâtre de Quat’Sous de Montréal se proposait de « découvrir un artiste québécois issu d’un milieu culturel ». L’intitulé était un peu abscons. De quoi Soleymanlou était-il l’issue ? Cette année-là, son pays natal vivait de grands troubles suite à l’élection frauduleuse d’Ahmadinedjad, toute sa génération était dans la rue. Et il trouva une façon d’être solidaire en racontant les turbulences de son identité dans Un. Il pensait jouer ce spectacle une fois pour la commande ; il allait le jouer cent fois. C’est bien mais c’est lassant d’être tout le temps seul en scène à parler de soi, même si on le fait comme lui avec un entrain contagieux.

Scène de "Trois précédé de Un et Deux" © Pascal Victor/Artcom press Scène de "Trois précédé de Un et Deux" © Pascal Victor/Artcom press

D’où l’idée de prolonger l’aventure à deux. Avec un autre que soi. Un Québécois pur jus dont le père est « marocco-berbère » et la mère « une Française élevée en Indochine » et vivant au Québec. C’est Emmanuel Schwartz, un acteur dont le surnom n’est autre que Manu. Autant le prénommé Mani est râblé et plutôt petit, autant le surnommé Manu est un grand gaillard dont la voix et la présence rappellent l’acteur français François Chattot. Les deux font la paire.

Astucieusement, Deux reprend l’espace (les chaises), la construction et les motifs de Un. On reprend des couplets (comme la chanson de Gilbert Bécaud « Je reviens te chercher »), on en ajoute d’autres, comme une visite du Persan au Palais de Chaillot.

On retrouve la « question de l’identité » mais le débat se déplace : autant la dite question occupe Soleymanlou, autant elle indiffère son acolyte. Le débat tourne court mais les ébats complices entre ces deux excellents acteurs donnent le change durant 1h10, même si cette partie pourrait être un poil écourtée. Soleymanlou le sait mais, comme dans Un, il joue cartes sur table : le processus de production, les hésitations dramaturgiques, les interrogations sur la nature du spectacle font partie de ce dernier.

Et c’est encore plus flagrant dans Trois qui amplifie et ramifie la « question » identitaire.

Le cheval de trois

Mani Soleymanlou dit avoir pensé à Trois tout de suite après avoir imaginé Deux. Cette fois, les quarante chaises sont occupées. Par les Mani et Manu, par des Québécois et par de nombreux Français des deux sexes, de tous les âges (mais plutôt jeunes), de toutes les couleurs (même si le blanc domine). Tous sont chaussés de tennis neuves noires, vertes ou rouges, tous sont vêtus de noir sauf un ; c’est le dramaturge, Gustave Akakpo qui ne parle que par proverbes (savoureux). Certains sont des acteurs que l’on a pu croiser ici ou là, tous ont été choisis après une première rencontre suivie de beaucoup d’autres. Soleymanlou a fait plusieurs voyages à Paris pour y créer la version française de Trois, assez éloignée du Trois québécois.

Chacun a reçu un long questionnaire tournant autour de son identité et présupposant souvent une origine étrangère de l’interlocuteur. Ce qui n’est pas le cas d’une jeune fille dont le nom sonne étranger mais qui est née en banlieue parisienne, parle français et aucune autre langue, ne pratique aucune religion, etc. Elle renvoie Soleymanlou dans les cordes de son obsession. Ce dernier ne cache rien de ses bévues, de ses questions restées sans réponses, de ses impasses.

Il a travaillé avec le groupe à partir d’improvisations, de discussions parfois très vives. Interrogé dans le programme par Marion Canelas, il explique sa façon de procéder : « J’enregistre tout, je réécris, on essaie ce nouveau texte en scène, on voit si les gens sont d’accord avec ce que j’ai remis dans leur bouche et puis on construit peu à peu l’articulation des moments. Mon travail consiste à trouver l’angle. » Ce qui évite au spectacle de tomber dans les conversations de comptoir, lui permet de sortir des poncifs et des « éléments de langage », de déployer des identités et des points de vue parfois loin les uns des autres mais globalement prônant une société ouverte et non repliée sur elle-même.

Au passage, comme dans les précédentes parties, on se moque de l’attitude de certains directeurs de théâtre face à un tel projet. Car tout est théâtre, tout le temps. A la fin, Victor Hugo vient dire tout le bien qu’il pense de ce spectacle aussi surprenant dans sa forme que tonique de bout en bout.

Les représentations au TGP-CDN de Saint-Denis sont achevées, le spectacle sera au Théâtre national de Chaillot du 18 au 22 avril, puis au Tarmac du 25 au 29 avril.

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