La Loge ferme ses portes, Genovese ferme son placard

En neuf ans, la Loge, petite scène parisienne, est devenue un lieu phare et chaleureux où repérer des artistes inconnus et retrouver ceux qui y ont débuté. C‘est bientôt fini. La Loge a décidé de clore son aventure avant que son succès ou la fatigue ne l’étouffent. Nicole Genovese vient d’y jouer une dernière fois le formidable spectacle qu’elle y avait créé. L‘avenir leur appartient.

la Loge, le hall avec bar © dr la Loge, le hall avec bar © dr
« Une bombe vient d’exploser au théâtre La Loge, rue de Charonne », écrivions-nous il y a quatre ans (lire ici). Dans ce théâtre grand comme une salle de classe où les toilettes sont dans la cour et où le bar long d’un mètre cinquante tient lieu de caisse et de comptoir où fomenter des rêves, on découvrait un spectacle à dessouder les mâchoires, Ciel mon placard. Et du même coup son auteur, Nicole Genovese, ainsi que son double et metteur en scène, Claude Vanessa, qui venaient, avec une bande d’acteurs endiablés, de nous emmener au paradis du burlesque. Parodiant le théâtre de boulevard pour mieux rendre hommage à sa grammaire en la tordant et à ses acteurs dingos type Jacqueline Maillan, le spectacle mettait tout son bagout et son background en vrille pour atteindre un nirvana helzapoppinesque. Et cela s’est encore radicalisé au fil des représentations, comme je viens de le constater en assistant ces jours derniers à la dernière des dernières de Ciel mon placard à la Loge qui l’avait vu naître, avec une distribution inchangée depuis la création quatre ans plus tôt.

Les secrets du placard

Fin d’un spectacle et fin aussi de la Loge programmée fin juin. J’y viens. Mais avant, deux ou trois mots de bilan pour Ciel mon placard. Partie de la cour de la rue de Charonne, la belle équipe réunie autour de Nicole Genovese allait parcourir la France et la Navarre, allant de Centre dramatique national en Scène nationale et autres théâtres municipaux ou sous-sols amicaux. Ah, comme j’aurais aimé que cette phrase fusse vraie. Elle ne l’est pas. Le spectacle en quatre ans s’est tout de même joué soixante-dix fois, ce qui est beaucoup et aussi relativement peu.

Ciel mon placard et son implacable et désarmante drôlerie hors genre ont été victimes du scud habituel en la matière : « c’est pas pour mon public ». Il faudrait inventer une poudre miracle pour que chaque programmateur qui prononce cette phrase, aussi idiote qu’assassine, soit immédiatement transformé en nain de jardin et voué aux pissous des toutous. Un second scud, tout aussi habituel, a atteint le spectacle : la non notoriété. Ah, si Genovese s’était appelée Labiche ou Feydeau, ils auraient été moins frileux, les gaillards, ils auraient trouvé ça « intéressant ». Troisième arme de suspicion massive : aucune case ne correspond à Ciel mon placard. Ni jeune metteuse up to date mettant en scène un standard du répertoire, ni jeune équipe trash armée de fumigènes partant à l’assaut du pic Amour, ni théâtre documentaire avec émigrés ou ouvrières licenciées sur le plateau, ni vedette entourée d’inconnus, ni rien de rien. Dernier argument des programmateurs : le prix. Ils sont neuf en scène et le prix du spectacle était on ne peut plus modeste. Alors quoi ? Alors nommons les perspicaces et les amoureux qui ont su accueillir ce spectacle à bras ouverts.

Créé au printemps 2014 à La Loge le spectacle est allé dans la foulée au Théâtre de Vanves alors dirigé par José Alfarobba. La saison suivante (2015/2016), on l’a retrouvé dans une bonne maison, le Carré Colonnes à Blanquefort qui sera coproducteur du prochain spectacle de Genovese. C’est aussi la saison où le spectacle a failli aller au Théâtre des Bouffes du Nord, ce qui aurait été formidable et s’est finalement retrouvé en bas des Champs Elysées dans un théâtre dont le nom m’échappe et dont la programmation opportuniste allait brouiller un peu les cartes. Puis grosse tournée durant la saison 2016/2017, dont le Pôle culturel d’Alfortville et d’autres théâtres de la périphérie parisienne (Clamart, Epinay-sur-Seine, Rosny-sous-Bois, Herblay), le théâtre Liberté à Toulon, la Scène nationale de Mâcon. Enfin, pour cette nouvelle et dernière saison, la Renaissance à Oullins et le Centre dramatique national de Nice avant la Loge. A côté, il faut saluer les salles locales moins connues qui ont su fêter ce spectacle en l’accueillant : le Bois de l’Aune à Aix-en-Provence, le M.270 à Floirac, la salle des fêtes de Riom-ès-Montagne en Auvergne et celle du Bastidou d’Alleins dans les Bouches-du-Rhône. J’en oublie. Un seul festival : celui de Saint-Germain-le-Rocheux (21). Une seule date internationale : Andorre. Merci à tous, honte au reste du monde.

Ciel mon placard répondait en tous points au souhait des deux initiateurs et inventeurs de la Loge, Alice Vivier et Lucas Bonnifait, qui voulaient que leur lieu soit celui de la jeune création. Dans toutes ses formes, et pas seulement théâtrales.

Combler un vide

Tout commence il y a une bonne dizaine d’années. Jeune acteur et metteur en scène en herbe, Lucas sort d’un conservatoire parisien, Alice anime La petite Loge, une salle de 17m2 avec une scène de 2m2 dans le IXe arrondissement où se produisent des artistes solitaires, parfois des duos. Lucas y fait un spectacle de cabaret. Ils ont 25 ans, ils ont envie de faire des choses ensemble. Pas simple pour les jeunes compagnies débutantes comme celles de Lucas et de leurs copains. Alice et Lucas partent d’un constat : « Pour faire un spectacle à Paris, il faut un lieu or les locations sont chères et pour aller dans les institutions il faut avoir un début de reconnaissance. Entre les deux, c’est le vide, aucun lieu pour les projets un peu fous. » C’est ce vide qu’ils veulent combler.

entrée de la Loge entrée de la Loge
Ils vendent la petite Loge et cherchent. Neuf mois plus tard, un vendredi, ils trouvent via Internet un studio d’enregistrement dans une cour au 77 de la rue de Charonne dans le XIe arrondissement. Le samedi, l’affaire est dans le sac. « On a racheté le fonds de commerce et on paie un loyer pour les murs à une vieille dame qui habite dans le Marais, elle n’est jamais venue, mais elle est contente de ce qu’on y fait », raconte Alice. C’est beaucoup plus grand que la petite Loge mais c’est tout de même assez petit. La Loge s’ouvre il y a bientôt neuf ans avec un superbe logo dessiné par le graphiste Marc Armand (Tu Sais Qui Graphics), cofondateur de la Loge avec Alice et Lucas, il faut aussi mentionner le nom de Maïté Rivière, très présente au début de cette aventure (elle dirige aujourd'hui le Pole culturel d'Alfortville). Tout de suite sont posés les fondamentaux maison : partage des recettes avec la compagnie, mise à disposition d’un régisseur et de la salle équipée, une trentaine d’heures de répétitions, un accueil attentif et chaleureux. Quatre représentations par spectacle pour commencer ; plus tard, cela montera parfois à huit voire douze. Le but est que d’autres prennent le relais.

Un lieu de repérages

La Loge est pluridisciplinaire : théâtre et musique. Ce n’est pas une thématique, c’est la vie d’Alice, Lucas, Marc et les autres. La musique domine les premières années. Giedré, Albin de la Simone se produisent à la Loge comme bien d’autres avant d’être (re)connus. Quand, repérée, l’énergique Alice Vivier sera nommée co-directrice des Trois Baudets (son contrat, dans le cadre d'un DSP, s’achève à la fin de cette année), le théâtre deviendra dominant. Lucas est aux manettes. Nicole Genovese, Lorraine de Sagazan, Céline Champinot, Rebecca Chaillon, Gurshad Shaheman, Margaux Eskenazi, Das Plateau, le Grand Cerf Bleu et bien d’autres s’y font remarquer.

La Ville de Paris, Arcadi, la DRAC Ile-de-France, la SACEM, etc., viennent progressivement améliorer l’ordinaire. Petit à petit, des liens se tissent avec d’autres lieux comme le Théâtre de Vanves de José Alfarobba (qui fut pour eux « un modèle », se souvient Lucas Bonnifait), le 104 depuis l’arrivée de la nouvelle équipe emmenée par José-Manuel Gonçalvès, le Carreau du temple, le Théâtre de Gennevilliers, le Théâtre Daniel Sorano, le TU de Nantes et quelques autres qui viennent voir ce qui se passe rue de Charonne. Beaucoup de compagnies qui participent au festival Impatience sont passées par la Loge, comme Laurent Bazin et les Bâtards dorés qui en seront lauréats. La Loge devient un lieu de repérages prisé. La presse s’y déplace.

Le jeu est ouvert. On y voit des spectacles prometteurs, d’autres qui déçoivent, d’autres encore qui surprennent. La Loge est l’antre des beaux balbutiements. Et de nouvelles formes. C’est raté ? Pas grave. On y vient, on y revient. La programmation, une soixantaine de spectacles par saison, trouve son équilibre entre les inconnus et ceux qui, venus une première fois, reviennent. Depuis trois ans, les programmateurs sont de plus en plus nombreux à passer la porte étroite de la Loge. Et aujourd’hui des compagnies qui ont glané un début de notoriété voudraient y revenir. Alors pourquoi arrêter ?

Si Alice Vivier et Lucas Bonnifait ont décidé d’achever l’aventure au bout de neuf ans, c’est qu’ils se sentent au bout d’un cycle, qu’ils ont amené le projet là où ils voulaient qu’il aille et qu’ils ne pourront pas aller plus loin dans ce petit lieu. Alors ils rêvent légitimement de rebondir ailleurs dans un lieu plus grand.

Comme chaque année quand juin s’annonce, ils préparent un festival, Summer of Loge, sorte de best of de la saison qui s’achève. Le dernier Summer of Loge aura pour titre Loge story et s’y produiront nombre de ceux qui y ont fait leurs premières armes depuis le début de l’aventure. Lors du festival Summer of Loge 2016, un concert mémorable avait réuni Fishbach, Cléa Vincent et Juliette Armanet alors peu connues. 

Neuvième et dernier festival Summer of Loge, du 16 juin au 7 juillet, programme prochainement disponible sur le site de la Loge.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.