Les quartiers Nord, héros d’une belle épopée orchestrée par François Cervantès

Dix femmes forment un rang, un front. Voilées, pas voilées, vindicatives. Elles sont là pour pleurer la mort d’une de leurs filles, mais leurs pleurs sont vite ravalés par la rage. Elles invectivent. L’Etat, la ville, les dealers, les hommes, tous coupables d’avoir jeté leur quartier, jeté aux orties comme une planche pourrie.

La scène se passe sur une scène, celle du Théâtre du Merlan. Au centre de la fable, le Théâtre du Merlan qui jouxte un grand centre commercial dans les quartiers Nord de Marseille.

Les femmes sont des actrices, des élèves actrices de l’école de Cannes, des femmes du quartier, entremêlées. Le théâtre ici est celui de la vie comme elle va, plutôt mal que bien, dans ces quartiers Nord de la ville si mal desservis par les transports en commun, loin des absurdités du centre-ville où le métro doublonne avec le tramway. Comme l’écrit joliment François Cervantès, « les quartiers nord sont plus proches de New York que du centre-ville ».

Cette scène des femmes est l’un des moments les plus intenses d’un vibrant spectacle de deux bonnes heures, L’Epopée du grand Nord écrit et mis en scène par Cervantès entouré de sa fidèle équipe, fruit de deux années de travail, dans et avec le quartier du Merlan au cœur de trois cités. Tout se passe comme si le théâtre du Merlan était le caravansérail, le creuset, le lit où se réunissent les rêves, les fantasmes, les blessures, les ras-le-bol, les hargnes et les superbes colères des quartiers Nord de Marseille, soit un tiers de la ville.

D’ateliers en conversations de bistrot, de rencontres informelles en réunion d’assoc’, de promenades à pied en trajets de bus, Cervantès et ses proches se sont imbibés du quartier et d’abord de sa langue « fruitée, épicée, inventée », ourlée de « fous-rires ». Comme le dit un des personnages (une foultitude) : « les quartiers Nord, c’est le fond du panier, qu’on trouve au fond du magasin, tout est entassé et on ne sait pas ce que ça vaut. C’est là, en vrac, c’est un mélange : il y a peut-être un diamant de la couronne de la reine d’Angleterre, on n’a pas idée de tout ce qu’on peut trouver dans ce panier. »

Une épopée dont les quartiers Nord sont le héros

On y trouve un homme qui fait monter son cheval dans son appartement, un club de boxe mal vu par les autorités, des rapeurs, des râleurs, des dealers, des danseurs de hip, de hop, de youpla boum, des chanteuses et des chanteurs, un comique de service, des mutiques et des tchatcheurs, des rêves d’ailleurs et des vacances dans les Calanques. Des mois durant, sorte d’écrivain public à l’écoute des bruits, des mots et des maux des quartiers Nord, Cervantès a écrit et réécrit jusqu’au soir de la première L’Epopée du grand Nord en suivant le fil d’une très belle fable. Celle d’un enfant né là, parti au bout du monde faire fortune et qui, revenu dans son quartier natal à la recherche de ses racines et de son identité, achète tout : le centre commercial du Merlan, le théâtre du Merlan, le trafic de drogue, les policiers et les politiciens corrompus. Il devient, bien sûr, l’ennemi public numéro un de l’ordre établi. Belle scène entre le maire de Marseille et ses collaborateurs aux mains pas très propres, le ministre de l’Intérieur énervé et la représentante du chef de l’Etat « retenu à Paris ».

 © Tadeusz Paczula © Tadeusz Paczula

Dans la salle comble, la plupart des spectateurs sont venus des quartiers Nord, plus d’un n’avait jamais mis les pieds dans un théâtre. Ils écoutent et ils sont sur le plateau en même temps, le théâtre est ici l’autre face de la vie, auréolé de la beauté propre au théâtre, sa langue faite de corps porteurs de mots et de lumières. « Dans les quartiers Nord, il y a des personnages sans histoire, des paysans sans terre, des Chinois sans Chine, des marins sans bateau, des citoyens sans papiers, des sages sans sagesse, il y a des pensées qu’on ne veut pas penser et des histoires qu’on ne veut pas raconter », dit un autre personnage.

Alors le spectacle ne raconte pas tout mais en dit plus qu’il n’en raconte. « Nous n’allons pas entrer en relation pour créer un spectacle, nous allons créer un spectacle pour entrer en relation », écrivait Cervantès au début du projet. Deux ans plus tard, le Théâtre du Merlan est au centre de la fable de L’Epopée du grand Nord dont les quartiers Nord sont le héros. Aux figures multiples. Une œuvre fondée sur une cinquantaine de témoignages, avec la participation de 25 personnes et de 14 acteurs ; tous sont nommés dans le programme. Une date dans l’histoire des quartiers Nord et dans celle de la Compagnie Entreprise que dirige François Cervantès. Implantée à la Friche de la Belle de mai depuis 2004, la compagnie, forte de douze artistes, présente un répertoire d’une quinzaine spectacles et non des moindres. Une aventure exemplaire.

Théâtre du Merlan, scène nationale de Marseille, jeudi 4 et vendredi 5 à 20h30, dimanche 7 à 15h30, 04 91 11 19 20.

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