Jeunes compagnies : lettre ouverte à Madame la Ministre de la culture

Les locaux du Conservatoire national supérieur d’art dramatique seront vacants lorsque la Cité du théâtre s’ouvrira porte de Clichy. Que vont-ils devenir ? Des bureaux ? Dans une lettre ouverte à Françoise Nyssen, les jeunes compagnies qui manquent de lieux de répétition font part de leur rêve : voir les locaux du Conservatoire abriter un maison des compagnies.

Madame la Ministre,

Nous, Olivier Augrond (collectif Les Apaches), Anne Barbot (compagnie NAR6), Pauline Bayle (compagnie À Tire d'Aile), Clément Bondu (compagnie Année Zéro) et Lorraine de Sagazan (compagnie La Brèche) sommes metteuses en scène, metteurs en scène, autrices, auteurs, comédiennes, comédiens, créatrices et créateurs actifs du spectacle vivant.

Nous vous écrivons aujourd’hui afin de vous lancer un appel, en espérant quil soit entendu par vous, madame la Ministre, et suivi par toutes les jeunes directrices et directeurs de compagnies qui le souhaiteront. Un appel à partager notre rêve de créer une Maison des Compagnies en Ile-de-France, à Paris

Les compagnies sont le moteur et le pilier de la création théâtrale française et pourtant nous faisons lamer et désolant constat quelles ne disposent pas à ce jour d’un espace qui leur soit propre. Il existe plusieurs centaines de compagnies en Ile-de-France mais celles-ci se trouvent, dans la majorité des cas, dépendantes des producteurs et des diffuseurs, dans une situation d’isolement et de précarité, livrées à la concurrence et aux effets de mode.

Aujourd’hui, une programmation dans un théâtre ne suffit plus à fournir des conditions décentes et pérennes de travail. Même après plusieurs créations, nous sommes souvent obligés de trouver de petits arrangements pour pouvoir répéter dans des lieux inadaptés ou encore, nous résigner à louer à des prix exorbitants des salles de répétitions exiguës et non-chauffées.

Parce que le théâtre est un endroit de recherche et dexpérimentation, nous pensons qu’il a avant tout besoin d’un espace, d’une maison, d’une « chambre à soi », comme l’écrivait Virginia Woolf, un lieu pour s’imaginer lui-même, et durer.

Il est donc plus que jamais nécessaire d’inventer une Maison des Compagnies. Un lieu passerelle entre les compagnies, où elles pourraient tisser des liens, de façon autonome. Un lieu où la réflexion sur la création sera menée par la création elle-même et pas seulement par ceux qui la financent. Un lieu de rencontre et de mutualisation des compétences, un lieu de tentatives et de transmission, sans souci de programmation. Un lieu qui permettra aux compagnies de se structurer, de répéter, un lieu de pensée, d’effervescence, d’invention.

Nous savons que le projet de la Cité du Théâtre, qui verra bientôt le jour, laissera une partie du bâtiment du Conservatoire national supérieur d’art dramatique vacant. Nombreux sont ceux qui aujourdhui sinterrogent sur son devenir, s’inquiétant du fait que ce lieu historique pourrait être vendu à des promoteurs privés et bientôt se voir transformé en boutique, en restaurant ou en banque.

Nous ne pouvons pas croire, Madame la Ministre, que vous puissiez imaginer et laisser faire une telle chose. Parce que certains de nous connaissent bien ce bâtiment pour y avoir fait leurs études, nous pensons au contraire que celui-ci offrirait un espace idéal à la création dune Maison des Compagnies en Ile-de-France.

Quel magnifique symbole ce serait pour vous, pour nous, que lenceinte historique du Conservatoire, riche de tant de promesses, se pérennise à travers ce projet, conservant là sa vocation de transmission, d’épanouissement et de développement artistique.

« La mise en scène est une naissance »; crivait Louis Jouvet. Mais il ne suffit pas de naître, Madame la Ministre, encore faut-il pouvoir grandir et s’épanouir. Le Conservatoire, cette maison qui fut la sienne et aussi la nôtre, pourrait accueillir un nouveau projet, susceptible d’offrir des conditions de travail nécessaires à l’émancipation des compagnies aujourd’hui. Nous attirons donc votre attention, Madame la Ministre, sur la formidable opportunité qui vous est donnée d’offrir un outil d’importance à la création contemporaine en Ile-de-France.

Nous sommes déterminés à défendre auprès de vous ce projet essentiel au paysage théâtral et nous vous demandons de bien vouloir accepter de nous recevoir afin d’évoquer ensemble nos propositions.

Dans l’attente de votre réponse, nous vous prions de croire, Madame la Ministre, à l’expression de nos salutations distinguées.

Olivier Augrond, Anne Barbot, Pauline Bayle, Clément Bondu, Lorraine de Sagazan.

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