Ariane Loze: je est ses autres

Comédienne de théâtre passée derrière et devant la caméra pour se mettre en scène et jouer, à elle toute seule, la diversité des relations humaines, et en particulier celles du monde de l’entreprise, Ariane Loze et ses doubles signent « Bonheur Entrepreneur »  entre théâtre et cinéma en direct avec une actrice, elle même, unique et multiple. Fascinant.

Scène de "Bonheur entrepreneur" © Mathilde Delahaye Scène de "Bonheur entrepreneur" © Mathilde Delahaye

Très tôt,  Ariane Loze a été une artiste auto-suffisante : il ne lui fallait pas grand-chose pour fabriquer ses premières œuvres, des courts métrages. Quelques jupes et chemisiers, un manteau, une blouse, une paire de bas noirs, des chaussures à talons, des bijoux de fantaisies (achetés au poids chez un indien ou récupérés chez sa grand-mère et la sœur de cette dernière, ex-chanteuse de musique baroque), sans oublier quelques épingles pour changer de coiffures,voire, pour la déco, un peu de vaisselle. Et elle, bien sûr, bonne à tout faire, tout être, tout jouer. Devant une caméra muette pour commencer puis avec une caméra enregistrant aussi sa voix. Mine de rien une histoire du cinéma accélérée ,du muet au parlant. Mais avant d’aller plus loin, rembobinons

Cela commence si l’on veut comme une curiosité belge autrement dit un conte improbable. C’est l’histoire d’une jeune fille wallonne qui veut être comédienne et, pour ce faire, s’inscrit au RITCS, une école théâtrale flamande. Comme elle ne parle pas la langue, ses professeurs la mettent en section mise en scène. C’est là que naît ou se révèle sa nature hybride .  « Les Flamands sont très inventifs et modernes , dit-elle, pour eux il est normal que les élèves créent parallèlement aux cours. Alors j’ai commencé à écrire des petites pièces dans une langue étrange car je parlais mal le flamand , c’était chouette ». Elle fricote aussi à l’époque avec le groupe Superamas où sur scène il y a souvent une caméra qui ne filme rien mais oriente le regard du spectateur ; « Ça m’intéressait ».  Comme l’intéresse la façon dont Frank Castorf utilise une caméra pour filmer ses acteurs et dont elle voit les spectacles à Berlin. Intérêt mais nulle influence comme on va le voir.

Le cinéma la titille. Elle lit des livres , se familiarise avec les notions de champ-contre-champ et de montage et s’initie elle-même. Comme elle est seule, elle se filme d’un côté puis de l’autre en modifiant l’apparence physique et elle monte le tout. C’est ainsi que naît son univers. D’abord muet avec des jeux de regards. Puis viendra vite la parole. Elle d’un côté habillée et coiffée comme ci, elle, de l’autre côté, habillée et coiffée comme ça. Elle et elle ça fait deux,un tête à tête à partir d’une seule tête, ping pong, ça dialogue. De deux, elle allait bientôt passer à une multitude et d’un espace restreint ( (une table) à de grands lieux (hangars, usine)..On est loin du théâtre mais on est aussi loin du cinéma de fiction ou du cinéma expérimental, une sorte de cinéma indépendant déviant.l.

Scène de"Bonheur Entrepreneur" © Mathilde Delahaye Scène de"Bonheur Entrepreneur" © Mathilde Delahaye

Ariane Loze donne un titre à une première série de petites vidéos: MOWN (movies On My Own). Rien de narcissique cependant : elle campe avec son corps, sa voix, son visage et tout ce qui varie avec (expressions, vêtements, coiffure, mouvements, etc) des personnages qui vont de la bourge à l’ouvrière. L’ un de ces premiers court films met en présence quatre sœurs (qu’elle interprète seule il va sans dire)) autour d’une table. Le scenario de la rencontre laisse une bonne part à l’improvisation, exercice où Ariane Loze, bonne observatrice du genre humain, excelle. Femme autonome, elle, assure tous les postes, du canevas à la post production, de la prise de vue de son au montage. Elle fait tout. Mais le monde du cinéma ignore cette originale hors cadre, quant à à celui du théâtre qui l’a formée et où elle été actrice et dramaturge dans un grand théâtre bruxellois elle s’en est éloignée. Elle ne rencontre dans aucune case. Pour gagner sa vie, il lui arrive d’exercer son métier de comédienne dans des entreprises où les relations entre managers et employés sont compliquées , elle simule les relations difficiles. Ce mon de de l’entreprise la fascine avec son jeu où les apparences sont volontiers trompeuses. Elle lit des journaux, des reportages, et tombe songeuse devant des phrases comme « être heureux rend-il plus productif ? » Ses films entrent plus avant dans ce monde méconnu et son langage..

En 2015, elle dépose un dossier pour une demande de résidence d’artiste. Non seulement elle obtient la résidence mais le film qui accompagne le dossier reçoit un prix.Voici que s’ouvre devant elle les lieux et le monde de l’art contemporain. Juste retour des choses, le théâtre va bientôt s’intéresser à elle. C’est dans l’univers de l’entreprise qu’elle repère la phrase « j’ai besoin de temps pour moi » qui va donner naissance à en 2016 à Banquet, un film de 15 minutes où, autour d’une table, douze femmes (Ariane Loze joue bien sût tous les rôles) discutent mode, santé, soucis, boulot..

En 2018 on lui commande une œuvre pour l’inauguration de KANAL centre Pompidou à Bruxelles installé dans un ancien garage. Cela sera le point de départ de L’archipel du moi. Un film d’une durée plus conséquente, un moyen-métrage S’y affirment deux figures récurrentes de ses films: la visiteuse en manteau qui vient chercher quelque chose et la commerciale ou relations publiques - chemisier blanc, veste noire et bijoux discrets- qui pilote la visite. on entre dans un monde dérivé que n’aurait pas renié un Bunuel et qui ira s’affirmant de film en film : Ariane Loze part du garage bruxellois en le détournant : on n’y propose plus des modèles de voiture mais des modèle tout court. Des êtres humains (autrement dit des multiples d’un même corps, celui de l’actrice). Certains modèles sont là pour une révision, pour être réparés ou rechargés. Il y a des stocks, des modèles ordinaires alignés dans une salle vide et des modèles de collection, Ariane Loze, bien sûr, joue tous ces rôles. Quête de soi (la cliente disant vouloir « quelque chose de résistant ») et langage commerciale standardisé, les mondes glissent l’un dans l’autre. Machiavel est invité au parloir.Vertigineux.

L’an dernier , Ariane Loze a réalisé Hauts Plateaux au Théâtre de Gennevilliers (alors fermé au public pour cause de pandémie), depuis ses terrasses, jusqu’à ses ateliers en passant par une improbable salle de répétition où la femme au manteau regarde puis dirige une répétition d’une pièce avec un groupe de comédiennes, toutes interprétées par la multiple Ariane qui est toujours le fil de ses histoires. Au début la femme au manteau retrouve sur la terrasse du théâtre celle en tailleur stricte et talons sonores qui va faire la visite. « Vous avez changé » lui dit-elle. Et celle qui fait la visite de réplique, perfide et lucide : « tout ce qu’on va vous montrer vous appartient» Effectivement. Son nom est personne(s).

Dans Mainstream,(2019) des cadres d’entreprise bavardent, je veux dire ont, une réunion de travail ou de debriefing autour d’une table. L’une demande à une autre : « quelles sont les valeurs avec lesquelles vous ne transigez jamais? «  Et l’autre répond : « Bonheur entrepreneur ».Ces deux mots qui ont beaucoup de choses à se dire,réunis, forment le titre du spectacle que l’on va découvrir au Théâtre de la Cité Internationale dans le cadre du programme Newsetting. De retour au théâtre sans quitter le cinéma, Ariane Loze sera là avec et son grand orchestre d’avatars pour deux soirs seulement, de retour sur une scène de théâtre, celle pour autant dite de la Coupole au Théâtre de la cité internationale dans le cadre du programme New setting .Elle y créera, sous nos yeux, un spectre hydrique entre théâtre et cinéma écrit avec Nina Léger et accompagné musicalement par Steve Argüelles . On y verra l’entreprise Loze et ses salariées, en plein travail.

Théâtre de la cité internationale, les 10 et 11 juin, 20h.

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