Les derniers vagabondages d’Alain Béhar

Coté jardin, il y a un jardin qui avance. Côté cour, il y a Alain Béhar qui court après les mots. Le titre du spectacle est imprévisible comme l’est toujours cet auteur-acteur-metteur en scène : « Les Vagabondes, éloge de la potentialité et des jardins quantiques ». Un spectacle qui jardine.

scène du spectacle "Les vagabondes" © dr scène du spectacle "Les vagabondes" © dr
Dans la bouche d’Alain Béhar, les mots sont toujours en retard d’un train à prendre. Alors ils courent comme des fous pour ne pas voir les portes (entre autres, celles des théâtres) se fermer devant eux. Ils ne se sont pas levés de bonheur, ils aiment baguenauder dans les interstices. Ne trouvant jamais la deuxième chaussette, ils vont dépareillés, ils regardent les feuilles des arbres au lieu de regarder leur montre. Bref, ils n’ont jamais le temps de faire leur valise comme il faudrait, alors ils jettent dedans tous leurs vêtements en vrac. De fait, ils ressemblent à leur auteur qui s’avance en scène sans souci de se costumer ou de faire l’acteur ou même de faire l’auteur en vogue portant à son cou une écharpe de vécu. Il annonce tout de suite la couleur : « de là où j’en suis je vous adresse 70000 signes (pour 1h15/20 à voix haute) espaces compris ».

Une urgence pragmatique

Cette fois, Béhar nous parle de Roland. Comme Roncevaux, comme Dubillard, comme Barthes. Roland est mort, il a laissé à son pote de coloc une caisse de carnets et vieilles cassettes en héritage. C’est lourd, les héritages, on n’en voit jamais le bout. La veille de sa mort lors d’un dîner avec son vieux pote, Roland toussait en mangeant des crevettes piquantes. A-t-il eu alors le pressentiment de sa disparition ? Deviné un signe qui ne trompe pas ou alors énormément ? Toujours est-il qu’il a écrit sur la nappe du restaurant comme une pensée testamentaire : « Il semble que dans l’urgence pragmatique on bouche la moindre brèche un peu inquiète et désirable d’un bazar légal ou d’une fatalité chiffrée. » Et Béhar d’enchaîner : « c’est en quelque sorte sa dernière phrase, enfin la mienne, je ne suis pas sûr que ça veuille dire quelque chose. » Nous non plus, cependant c’est bidonnant.

Béhar mélange tout ; la vie, la mort, les tourteaux et les tourterelles, il n’a pas besoin d’aller sur Meetic pour organiser la rencontre entre la logique et le loufoque. Il vagabonde. Ça tombe bien, car Roland lui a soufflé le titre de son spectacle : Les Vagabondes, éloge de la potentialité et des jardins quantiques. Une « histoire de porosité et de frontières qui se déplacent pour en faire d’autres enfin je crois ». Dit autrement, c’est la rencontre entre le « faire » et « l’imaginer faire », un spectacle donc en train de se faire étant entendu que « le déjà fait et ce qui reste à faire s’entendent avec ce qui aurait pu se faire, avec ce qu’on peut en faire et ce qui ne se fera pas... ». C’est comme ça et aussi autrement.

Ça va vite en bouche avec secousses de mains en options, ça déboule en mode avalanche, ça bifurque dans les jardins qui avancent comme la forêt devant Macbeth. On y croise une contorsionniste islandaise éméchée à laquelle Roland chantait un amour de gondole, on fait un tour au « festival des vieilles promesses », un détour par La Classe morte de Kantor, on passe de la société du spectacle à « la société de projets », on y apprend qu’un certain Google a tué la mort avant d’envoyer un rectificatif depuis la Fonderie du Mans : « le report de la fin de la mort est prévu pour 2035 au mieux ». On croise un dangereux « cadre quinquagénaire post-déconstructiviste de chez Samsung », une prénommée Caroline, amie de Roland, faisant la retape adossée entre un « château de la ZAC Versailles-Nord » et « un campement de SDF suréquipé électroniquement » avant que le grand acteur japonais Tamasburo ne tombe amoureux d’elle. On barbote dans l’inconcevable échevelé.

L’homme aux 24 enveloppes

Roland, homme soucieux de vivre un peu après sa mort, a laissé à son ami 24 enveloppes à ouvrir chaque année le premier jeudi de mars. Des notes pas toujours lisibles, des injonctions à la con, des pensées en forme de potiron. On en a pour son argent, son grade et son jardin jusqu’en 2043, à cause d’une chanson de Bashung si vous voulez tout savoir.

Et les Vagabondes ? « Ce sont des plantes ou fleurs robustes, peu ou mal identifiées dans un milieu donné ou bien qui mutent pour continuer à aller où elles veulent », nous dit l’auteur ou bien c’est Gilles Clément ou Wikipédia, je ne sais plus. Toujours est-il que le spectacle le prouve. Car, à côté du brillant et mitraillant babil de l’auteur-acteur, Montaine Chevalier (par ailleurs danseuse et chorégraphe) échafaude vertement une jungle de terre odorante, de fleurs (artificielles ou pas), d’arbustes et de branches, et elle le fait, comme il se doit, de Jardin à Cour. Les deux zigotos se côtoient sans jamais se toucher. Vont-ils se rencontrer ? Et Roland dans tout ça ? Il songe à « La mort j’adore », c’est un titre. « C’est juste un projet, tu vois... »

Théâtre de L’Echangeur, à Bagnolet, 20h30, jusqu’au 7 octobre.

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