Scène de "Nkenguegi" © Samuel Rubio Scène de "Nkenguegi" © Samuel Rubio

Quel foisonnement de mots, de noms, d’histoires, de personnages ! Le nouveau spectacle de Dieudonné Niangouna, à la tête d’un commando d’acteurs, chanteurs, danseurs, blagueurs, déborde de partout, comme une bouteille de champagne que l’on agite ou un demi pression servi généreusement qui laisse couler sa mousse sur les flancs du verre. Quels débordements d’images, de danses, de chants, de cinéma ! Trois heures sans entracte (on ne coupe pas l’élan d’un tel flux) qui ont le charme d’un joyeux désordre, sans ce qui le menace : n’importe quoi. Sous son apparent fouillis, Nkenguegi est sans doute le grand spectacle le plus structuré de cet auteur et acteur hors pair (confere ses solos) qu’est Dieudonné Niangouna qui se révèle ici un metteur en scène retors, n’hésitant pas à se moquer de la fonction.

Un vivier des noms

Au fond de la scène, sur le côté gauche, une grande reproduction du tableau de Géricault, Le Radeau de La Méduse. Le jeune peintre s’était beaucoup documenté, il avait tout lu sur le fait divers assez sordide : la lâcheté du capitaine et de son entourage qui n’hésitent pas à couper les amarres reliant les canots de sauvetage au radeau, les affrontements sur le radeau pour la survie et le partage de l’eau douce, les blessés, les malades que l’on pousse par-dessus bord ou que l’on mange, la dérive qui devait conduire le radeau vers les côtes africaines, le triomphe de l’individualisme contre la solidarité, la haine du fort contre le faible, etc. C’est l’une des histoires que raconte le spectacle : une troupe de comédiens répète une version contemporaine de cet épisode en réanimant les personnages du tableau vivant de Géricault figés sur la toile. Deux des rescapés du naufrage sortiront de la pièce (nouvelle histoire) pour entrer dans la vie réelle et se retrouver dans un désert guidé par « l’enfant sans nom », sans doute, lui, emprunté à la banque de données Navarin, hommage au passage, comme ailleurs il est fait révérence et référence à Sony Labou Tansi, père tutélaire du Congolais Niangouna.

Quant au nom de Lampedusa (la pièce a été achevée en septembre 2014), il passe une ou deux fois comme une piqûre de rappel. Ce qui n’est pas sans faire clignoter, telle une balise de détresse, une autre histoire, celle d’un grand type maigrelet, dérivant seul dans une barque, se noyant ou rêvant qu’il se noie, mais peut-être est-il déjà mort ou rattrapé par son enfance ou agonisant ou tout cela d’un coup, à la fois en scène et sur un écran de cinéma. Niangouna est un homme généreux en tout, un frère d’armes d’un André Benedetto ou d’un Armand Gatti. Comme eux, il est prolixe et politique.

Cet échalas en perdition, ce haut solitaire, c’est par lui que cela commence, par Erdonidus Amandeüs, c’est son nom. Avant que les autres ne transforment sa voix en chant. Beauté du vivier des noms de Niangouna, aussi inventif que celui de Valère Novarina, mais tout autrement, dans une sorte de syncrétisme hilare entre l’Afrique, le théâtre, le colonialisme et j’en oublie. Au hasard, citons : Antagona de Péregrinos, Salpéros de Vanvin, Madécambos, Octila, Pondillon de Courfet, Jodbime Arobase, j’ai un faible pour Boulas Terminetateuf. Leur beauté est plus flagrante à la lecture, car plus présente, tout comme l’est la lecture des didascalies galopant sans la moinde entrave et qui font pleuvoir des cadavres comme à Gravelotte dès la première scène.

Une pièce à douze histoires

Il est bien d’autres histoires. Celle récurrente d’une soirée arrosée dans un appartement bourge parisien où Amadous Mamadéüs reste assis sur son fauteuil tandis que cela s’agite autour de lui, jusqu’à prononcer furibard cette phrase définitive à une femme : « Oh ! Qu’est-ce que vous êtes nostalgique, Cilophémène. » L’histoire aussi d’un type qui se fait piquer son rêve. Et celles, filmées en Afrique, d’un accouplement-spectacle entre une chèvre et une biquette et d’une séance comico-gore au « Komisaria de Polisse du Djouhé !!! » avec des fous et des flics barges et sanginaires sirotant des bibines. Une douzaine d’histoires au total. Le Congo lointain et proche tenant lieu de carotte pour faire avancer et hennir l’âme du texte.

On se perd, on s’y retrouve. La pièce, binaire, joue de l’alternance entre des monologues et des scènes de groupe dialoguées, chantées, dansées. Dix acteurs jouent tous les rôles. Nommons-les : Lætitia Ajanohun, Marie Charlotte Biais, Clara Chabalier, Pierre-Jean Etienne, Moanda Daddy Kamono, Kader Lassina Touré, Harvey Massamba, Papythio Matoudidi, Mathieu Montanier, Criss Niangouna. Le onzième, c’est Dieudonné Niangouna lui-même et ce n’est pas le dernier. Quel acteur ! Il aime se cacher sans se cacher derrière la figure du metteur en scène. Celui de la troupe de théâtre s’appelle Forthina Ondeminus Barbatoutous. Mais c’est aussi le cas du dénommé De Lafuenté. Ils lui ressemblent et inversement. Forthinas convoque Shakespeare que Niangouna niangourise en houspillant ses acteurs (ceux interne à la pièce sur le radeau de La Méduse) :

« Moi je vous parle de ramener La Méduse sur un plancher de théâtre. Et non de montrer des gens qui s’agitent devant un naufrage de pacotille. Laissez cela aux comédiens, c’est bien le propre des imitateurs. Moi je vous parle de la bête. Du théâtre donc. L’acte sans les gants. La parole avec ses mains et sa voix. Il me faut La Méduse sur le plateau en train de bouffer le radeau. »

Théâtre fleuve Congo

Le titre du spectacle, Nkenguegi, lui ressemble ; il claque à loreille et fait des ricochets. Entre « nizeré » (essence de roses blanches) et « nô » (l’un des grands genres de théâtre japonais), le Grand Robert zappe « Nkenguegi ». A en croire le programme, c’est une plante équatoriale à feuilles coupantes utilisée au Congo « pour protéger les enclos des bêtes sauvages. Celui qui reste à l’intérieur de l’enclos est protégé, mais il est enfermé. Celui qui est à l’extérieur de l’enclos est en danger, mais il est libre ». On croirait que cette plante a été conçue pour illustrer la situation de Dieudonné Niangouna dans son pays, le Congo, dirigé par le président Denis Sassou Nguesso qui n’est pas exactement un démocrate. Niangouna lui a adressé une lettre ouverte qui lui a valu de voir interdit de scènes publiques son festival Mantsina qu’il organise depuis 2004 à Brazzaville et d’avoir quelques soucis de passeport.

Autre scène de "Nkenguegi" © Samuel Rubio Autre scène de "Nkenguegi" © Samuel Rubio

Niangouna est plus en sécurité au bord du lac Léman où il vient de créer Nkenguegi que dans les rues de Brazzaville où un accident est si vite arrivé. Mais il ne saurait vivre sans sa troupe, sans l’ambiance de Brazaville, alors il a emmené sa troupe et l’ambiance avec lui. Il invite quelques amis acteurs, actrices français croisés ici et là, et fabrique Nkenguegi. Une fête débridée, à la fois grave (monologues) et festive (chœur, troupe). En prenant le théâtre par tous les bouts, et la politique par-derrière, Dieudonné baise à vue. Seul et multiple. Le théâtre, c’est ce qui nous sauve du repli sur soi. C’est jouissif.

Lhomme-programme

Retrouvons-le au milieu du gué, au mitan du spectacle. Erdonidus Amandeüs continue à errer dans sa barque, au milieu des cadavres, « entouré de baleines grosses comme des décennies ». Sur l’écran, la femme devant le « Komisaria » gît une balle dans la tête, autour les fous ont tout dévoré. De Lafuenté parle de l’homme, de lui, de Dieudonné Niangouna :

« Un homme seul perdu dans son humble masure de poète. Un homme-monde. Un homme-univers. L’homme-orchestre. Un homme sur lequel vous n’avez aucune imagination possible qui tienne, vu l’incohérence de ses faits. Un homme dont vous n’avez aucune idée de sa façon de vivre à sa façon d’espérer vivre un jour, donc de résister, puisque seul. Un homme veilleur d’une ville morte. Un homme-légende qui conduit le rêve jusqu’à la porte de la ville, la fait entrer dans les poumons de la cité, puis reprend son éternelle agonie avant de crever. Un homme fabriqué. L’homme-programme. L’homme-tracteur, aussi multiple que les boulons de la connaissance. Seul. Seul contre un rien où tout est enfermé dedans. Car tout au monde périt, pourrit, suinte, pue, et féconde le jaunissement, le bleuissement, le noircissement, le rougeoiement sanguinaire des « médiocraties ». Les choses sont des systèmes, et les êtres des machines. La vie est un vaste programme, et seul l’homme seul dans cet univers en est le parasite. Il se bat. Il se bat contre les choses appelées systèmes. Il cherche à déprogrammer la vie ainsi faite. Il se bat. On le verrait se battre qu’on le dirait fou… »

Et ça continue. Ça continue aussi longtemps après le spectacle. Et comme Dieudonné Niangouna a dû couper son texte pour garder le long souffle d’un spectacle de trois heures, c’est aussi une pièce qu’il faut lire après. Un régal.

Théâtre de Vidy-Lausanne jusqu’au 5 novembre.

A la MC93 abritée au TGP de Saint-Denis, dans le cadre du Festival d’Automne, du 9 au 26 novembre, les lundi, mercredi, jeudi, vendredi et samedi 20h, dimanche 15h30, relâche les mardis 15 et 22,

Francfort (Künstlerhaus Mousonturm), les 1er et 2 décembre,

Nantes, Le Grand T, du 26 au 28 avril 2017.

Comme la plupart des œuvres de Dieudonné Niangouna, Nkenguegi est publié aux éditions Les Solitaires intempestifs, 138 p., 15€. Vient également de paraître Et Dieu ne pesait pas lourd... (suivi de Un rêve au-delà), pièce qui sera créée en janvier 2018 à la MC93.

 

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