Naître et vivre à Zvizdal jusqu’au bout de la vie

Zvizdal est un village de la zone contaminée de Tchernobyl. La population a été évacuée, deux enfants du pays sont restés. Un vieux couple. Le collectif Berlin est allé voir Pétro et Nadia, cinq ans durant. Au final, « Zvizdal », le spectacle d’une lente infusion du temps.

 

Pétro et Tania chez eux à Zvizdal © Berlin Pétro et Tania chez eux à Zvizdal © Berlin

Ils sont assis devant la palissade en bois qui délimite le terrain autour de leur maison. Ils ont la maigreur du grand âge, elle la tête enserrée dans un fichu comme toutes les paysannes ukrainiennes, lui, un bonnet sur la tête passant devant ses yeux ses grandes mains ouvrières ou bricolant avec. Ils parlent comme à eux-mêmes, se lancent parfois des petites piques de vieux couple. Leurs phrases sont aussi de longs silences. D’emblée, ceux qui sont venus les voir et les filmer adoptent un rythme qui épouse les pas lents de Pétro et Nadia. Dans leur dos, la vieille palissade apparaît comme eux, desséchée, un peu bancale, délavée et ridée par les bruines d’automne, la neige du long hiver, le soleil ourlé des insectes de l’été. A Zvizdal comme ailleurs en Ukraine ou Russie, il n’y a pas de printemps ; c’est l’hiver et d’un seul coup c’est l’été.

Partir c’est mourir

Zvizdal (dans la région de Jitomir en Ukraine) est un village situé dans la zone de Tchernobyl. Avant la catastrophe (avril 1986), c’était une modeste bourgade soviétique avec poste, kolkhoze, école, magasin. Le village a été entièrement évacué. Tout a été abandonné, avant d’être pillé par la suite, les habitants ont été relogés ailleurs dans des immeubles. Pétro et Nadia n’ont pas voulu partir. Ils sont nés à Zvizdal, y ont toujours vécu, ils y mourront. Ils en parlent sans acrimonie, c’est ainsi. On étaient voisins, on s’est mariés là, on vit là, pourquoi partir, disent-ils. Partir c’est mourir, disent-ils encore. Tous leurs voisins sont partis, tous sont morts. Pétro et Nadia ont eu une fille, elle vit ailleurs, loin de la zone, revient très rarement, le voyage coûte car l’essence est chère et il n’y a pas d’autres moyens de locomotion.

Cela s’appelle donc Zvizdal. Ce n’est pas un film, ce n’est pas seulement une installation, c’est une production dramaturgique du collectif Berlin, soit les Belges Yves Degryse et Bart Baele. Cette fois rejoints par Cathy Blisson (ex-journaliste à Télérama) qui les a mis sur la piste de ce vieux couple, elle-même en ayant eu vent par un ami photographe.

Aucune production du groupe Berlin ne ressemble à une autre, mais toutes partent d’une longue enquête autour d’un lieu ou d’un dispositif qui se traduira par un projet scénographique et narratif. C’était le cas de Moscou ou Bolzano, plus récemment de Tagfish (lire ici) ou Land’end (lire ici). Le collectif Berlin (en Belgique, les collectifs commencent à deux) a fêté ses dix ans en 2014 (lire ici).

Ce n’est pas non plus un documentaire de plus sur la zone interdite de Tchernobyl avec les plans de compteur montrant le taux effrayant de radioactivité, montage rapide d’images caméra à l’épaule, entretiens vite écourtés, plans de coupe sur le sarcophage, et micro en main, face à la caméra, le journaliste expliquant qu’il est au cœur du cœur, etc. Rien de tel. C’est à peine si le mot radioactivité est prononcé.

Le temps fait tout à l’affaire

Zvizdal nous raconte sans commentaires, sans explications, sans questions-réponses, quelques jours dans la vie de ces deux octogénaires restés sur leur terre contaminée, le tressage entre un temps qui passe à pas lents, les trois saisons qui se succèdent chaque année, l’absence totale des nouvelles du monde (pas d’électricité donc pas de télé, pas de réseau et aucun transistor, semble-t-il). Un couple de vieilles personnes obstinées qui vivent là où ils ont toujours vécu, assis devant une palissade, courbés dans un champ ou allant sur les chemins, de dos, en

Pétro et Tania devant la palissade de leur maison © Berlin Pétro et Tania devant la palissade de leur maison © Berlin
s’appuyant sur un bâton. Dans le fond, c’est Pétro et Nadia qui sont les maîtres du film et en imposent scénario et tempo. Mais c’est le collectif Berlin qui fait le montage, les incrustations, commande la musique (délicate, signée Peter Van Laerhoven) et met le tout en scène, créant ainsi le dispositif d’une distance juste.

Le vieux couple, ensemble, souvent séparément, apparaît sur un grand écran biface, le public étant disposé de chaque côté. Sous le double écran, trois maquettes de leur maison avec ses enclos, chacune posée sur une plateforme cylindrique tournante. Chacune dit une des trois saisons éclairées par un portique mobile muni d’une caméra. Filmées de près, ces maquettes permettent de rendre compte des événements qui se sont déroulés entre deux tournages : la mort de la vache et celle du cheval, énormes pertes.

Restent un chien, un chat, quelques poules et deux vieux qui, au fil des années, vieillissent encore un peu plus, claudiquent davantage. Leur mort, qu’ils savent plus ou moins prochaine, fait partie de leur vie.

Pétro meurt le premier. C’est l’un des deux moments du film où le village se peuple (police, pope) ; l’autre, c’est le jour des morts (après Pâques pour les orthodoxes) où les familles ont le droit de revenir dans la zone. Pour le vieux couple, c’est un jour de fête : ils ne verront jamais autant de monde avant l’année suivante. Nadia reste seule. Elle met du temps à sortir de chez elle quand on l’interpelle (la caméra ne pénètre jamais dans leur logis). On la quitte à l’orée d’un hiver qui sera le dernier.

A raison de deux voyages par an, le tournage aura duré cinq ans de 2011 à 2015. Il fallait ça pour filmer les deux faces du temps. D’un côté, le temps qui ne passe pas et semble s’être arrêté dans un pays qui n’existe plus (l’Union soviétique) et sur lequel plane l’ombre du petit père des peuples, Staline (seul nom propre prononcé). De l’autre, un temps qui égrène lentement le sablier des jours aux gestes ancestraux (faucher, ramasser du bois, songer à planter des patates, préparer la nourriture, fermer le portail quand on sort, s’occuper des animaux) perpétrés par des corps aux articulations fatiguées. La catastrophe de Tchernobyl n’a pas prise sur eux, ils n’en parlent pas mais ses conséquences ont mis fin à la vie du village, les laissant seuls, isolés, sans téléphone, sans épicier, sans rien. La solitude à deux, l’amour qui résiste malgré tout, le vieil amour entre celui qu’elle appelle « le vieux » et celle qu’il appelle « la vieille ». « Nous n’avions rien vécu de si intense auparavant », dit le collectif Berlin. On n’a aucune peine à le croire.

Au Cent Quatre, dans le cadre du Festival d’Automne, à 20h, sauf dimanche 17h (relâche du 5 au 9 et le 12 déc), jusqu’au 17 décembre.

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