Un «Menteur» qui ne manque pas d’air

Julia Vidit, avec la complicité de Guillaume Cayet, adapte « Le Menteur », une comédie de Corneille, et, entourée d’acteurs faisant troupe, elle met vivement en scène cette pièce rarement jouée. On s’emmerde. Non, je mens, on s’amuse.

Scène du spectacle "Le menteur" © Anne Gayan Scène du spectacle "Le menteur" © Anne Gayan
Le mensonge est une gymnastique très partagée. Des fake news de base au sommet de l’Etat (humanité du discours sur les émigrés, répressions policières sur le terrain), des prêches de curés (dénoncés comme pédophiles) aux sermons de Tariq Ramadan (mis en examen pour viol), des plagiaires aux faussaires, la liste est longue. Qui n’a pas pratiqué le faux pour savoir le vrai ? Qui n’a pas menti pour la bonne cause ou son confort personnel ? Qui n’a pas trompé son monde par calcul, par peur, par faiblesse, par inadvertance ou par accident ?

Une juste adaptation

Il y a longtemps, Corneille a écrit sur ce sujet Le Menteur, une comédie... criante de vérité. Ce n’est pas mentir que de dire qu’elle est rarement jouée (dernière occurrence à la Comédie Française en 1986 par Alain Françon) et qu’elle semble à la lecture un peu emberlificotée.

Est-ce le mensonge qui effraie ? Rien de plus mensonger. Sous le titre Cher menteur, la correspondance entre George Bernard Shaw et l’actrice Béatrice Stella Campbell, adaptée en français par Jean Cocteau, avait fait un tabac lors de sa création par Pierre Brasseur et Maria Casarès. Depuis, cette pièce a été souvent reprise.

Il faut donc se réjouir de voir une jeune compagnie (conventionnée) nommée Java vérité (si si, je ne baratine pas), celle de Julia Vidit, entrer de plain pied dans Le Menteur de Corneille et signer un spectacle dont la qualité de bout en bout ne se dément pas, promis, juré.

Avant de se mettre au travail avec les acteurs, Julia Vidit a demandé à son ami Guillaume Cayet, un auteur qu’elle connaît bien pour avoir monté deux de ses pièces, de signer avec elle l’adaptation. Leur travail a pour vertu de couper quelques répliques, d’en réécrire quelques-unes devenues obscures, de supprimer un ou deux personnages subalternes, de biffer un personnage de servante pour fourguer ses répliques à l’un des personnages, renforçant ainsi le jeu du vrai et du faux à l’œuvre dans la pièce. Et puis de pimenter le tout de quelques ajouts féministes comme on met du poivre dans une soupe pour en affirmer le goût.

Des affabulations en série

Le menteur, c’est Dorante (Barthélémy Méridjen, très alerte). Il ment tout le temps. Il adore ça. Il le fait par intérêt autant que par plaisir et quand il est parti dans un mensonge, c’est une vanne ouverte qu’il a bien du mal à refermer. « La scène est à Paris », nous dit Corneille. Au début de la pièce, arrivé la veille de Poitiers, Dorante retrouve son valet Cliton, plus au fait des us et coutumes de la capitale. Dorante est un jeune homme pressé et prêt à tout pour arriver, non au sommet de l’Etat, mais au mariage, après avoir rencontré l’amour. Lequel est à la merci de la première venue. Elle sont deux. Clarice (Karine Pédurand), celle qui cause, et Lucrèce (Aurore Déon), celle qui ne cause pas mais n’en pense pas moins.

Et c’est parti pour la première d’une série d’affabulations. Dorante dit qu’il revient des guerres d’Allemagne où il a passé plusieurs années. Il pourrait en rester là, mais l’affabulation est exponentielle : le voici sur le champ de bataille trucidant à tour de bras. Un mensonge en entraînant un autre, le voici maintenant parlant de fêtes somptueuses organisées la veille par ses soins, allant jusqu’à préciser le nombre de plats servis. Il charme, il embobine et comme il est beau parleur et bien foutu de sa personne, il se croit irrésistible. A ses côtés son serviteur, comme nous, apprécie le spectacle qu’il sait imaginaire (« votre ordinaire est-il de rêver en parlant ? » lui lance-t-il). Les femmes auxquelles ces baratins s’adressent sont plus ou moins méfiantes.

Corneille s’amuse à pousser le bouchon : Isabelle (Nathalie Kousnetzoff) propose à Clarice et Lucrèce d’échanger leurs identités. Cayet et Vidit le poussent plus loin encore : Lucrèce « grimée » en sa propre servante apparaîtra lorsque la pièce a besoin d’elle pour se jouer de Dorante. Je ne vous dis pas le micmac.

"Le menteur", autre scène © Anne Gayan "Le menteur", autre scène © Anne Gayan
Cela ira très loin puisque, suite à ce qu’il nomme un combat, Dorante raconte avoir laissé pour mort le jeune Alcippe (Adil Laboudi), fiancé de Clarice que Dorante croit aimer. Mensonge rapidement éventé. Mais, tous les menteurs le savent bien : on finit par croire à ses mensonges. A Cliton qui doute des faits puisqu’il vient de croiser Alcippe, et lui en fait part, Dorante réplique : « Quoi ? Mon combat te semble imaginaire ? » S’enfonçant dans son mensonge (on s’y enfonce toujours), Dorante en invente alors un autre, encore plus gros : une « poudre de sympathie »  miraculeuse aurait ramené illico presto Alcippe à la vie.

Une robe trop serrée

L’autre versant de la pièce, ce sont les rapports entre Dorante et son père Géronte (impressionnant Jacques Pieiller). Ce dernier veut le bonheur de son fils, il est prêt à beaucoup d’accommodements, mais l’honneur reste sa valeur suprême, comme dans les tragédies de Corneille. Alors quand il découvre que son fils ment tant et plus et ment en particulier à lui, son père, c’en est trop. J’ai honte, dit en substance Géronte. Mais il le dit en langue de tragédie : « Ô vieillesse facile ! Ô jeunesse impudente / Ô de mes cheveux gris honte trop évidente / Est-il dessous le Ciel père plus malheureux ? » Alors c’est comme tout naturellement que des alexandrins de Don Diègue, le père du Cid, fleurissent aux lèvres du père bafoué : « Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie... »

La mise en scène est pleine de ces petits bonheurs comme ceux que procure la scénographie (Thibaut Fack) faite de grands pans de miroirs pouvant se déployer ou se rassembler rapidement. Tout va vite, et les acteurs s’épaulent. Dans l’excellente distribution, distinguons la prestation très inventive de Lisa Pajon dans le rôle de Cliton. Une femme dans un rôle d’homme.

Autres clins d’œil au féminisme, quelques ajouts glissés à la fin du quatrième acte : « Je ne veux être ni la fille d’un père, ni la composition florale d’un mari. Nous sommes les arguments d’un drame masculin depuis trop longtemps. Je veux être moi-même, pour moi-même, en moi-même, avec quelqu’un. Et je ne m’offrirai pas dans cette robe trop serrée », dit Clarice n’en pouvant plus du corset des vers. A quoi sa copine (et rivale) Lucrèce répond : « Tu transgresses ? Dis donc ! Il faut parler en vers. » Vidit et Cayet remettent le couvert dans un court épilogue à la pièce qui parle de notre aujourd’hui : « Nous sommes dans une époque où tout le monde joue, où tout le monde se met en scène... » C’est pas le menteur Macron qui dira le contraire.

Théâtre de la Tempête, du mar au sam 20h, dim 16h, jusqu’au 18 fév. Puis Théâtre Jacques Prévert à Aulnay-sous-Bois le 14 mars ; Le Trident à Cherbourg les 22 et 23 mars ; CDN de Normandie au Petit-Quevilly du 28 au 30 mars. Reprise la saison prochaine.

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