Exclusif : Marion Aubert révèle l’amour secret de Maurice Thorez

Marraine de la promotion 26 de l’école de la Comédie de Saint-Etienne, Marion Aubert lui a concocté « Tumultes », une pièce pleine de surprises, agitée par les spectres du communisme et de la révolution à venir, une mise en scène de sa complice Marion Guerrero.

Scène de "Toumultes" © Sonia Barcet Scène de "Toumultes" © Sonia Barcet

Quand elle ne fait pas des enfants, Marion Aubert (née en 1977) accouche de pièces. Une bonne quinzaine depuis Les Histrions (qui n’était pas la première) publiée en 2006 et mise en scène, la même année, par le regretté Richard Mitou. Une ébouriffante saga traversée par une centaine de personnages, un spectacle marquant (lire ici). C’était vif, cela démarrait au quart de tour, cela sautait du coq à l’âne, du monologue au débit mitraillette, du drame au gag. Et cela n’a pas cessé depuis. Avec des pièces comme Les Aventures de Nathalie Nicole Nicole (lire ici) ou  Saga des habitants du val de Moldavie par exemple, ou encore des pièces pour enfants dans la collection Heyoka Jeunesse. Toutes ses pièces, les bonnes comme les moins bonnes, sont publiées chez Actes Sud-Papiers.

Marion Aubert donne l’impression d’avoir le verbe facile, de déborder d’intrigues, d’écrire à toute vitesse sans prendre le temps de respirer. Il lui arrive de laisser bouillir le lait de ses mots en oubliant d’éteindre le gaz, il y en a partout et le fond de la casserole est brûlé. Faut récurer, rincer l’éponge. Elle est capable d’écrire sur tout ce qui lui passe sous la main et dans la tête : d’inventer des pays qui n’existent pas, de s’approprier des personnages de la vie réelle en les shampouinant de biographies rocambolesques, de s’attarder dans des histoires de filles qui ne veulent pas grandir.

Les prénoms des acteurs

Elle aime les résidences d’écriture, cela la met en appétit et hop une nouvelle pièce. Plusieurs sont traduites en différentes langues. Marion Aubert est devenue une auteure avec pignon sur cour et jardin, on l’invite dans les écoles de théâtre. Et puis il y a sa compagnie, Tire pas la nappe, une bande de copines, elles ne se sont jamais quittées. Il arrive enfin à Marion Aubert de jouer dans ses propres pièces, c’est une actrice assez délurée comme l’est souvent son écriture.

Il y a quelques années, elle a été la marraine de la promotion 26 de l’école de la Comédie de Saint-Etienne. L’école lui a commandé une pièce pour le spectacle de sortie de cette promotion. Et Marion Aubert l’a écrite lors d’un atelier d’interprétation dirigé par sa complice de toujours, Marion Guerrero. Résultat : Tumultes sous-titré « une pièce française 1 ». La pièce est dédiée à une certaine « Marion » et c’est Marion Guerrero qui signe la mise en scène. Les personnages ont pour nom les prénoms des acteurs qui les interprètent (Thomas, Julien, Gaspard, Tibor, Mélissa, Aurélia, Pauline, Manon, Maurin) et c’est pour eux que Marion Aubert a écrit cette histoire passablement loufoque.

Tout commence le jour où les élèves de la promo 26, à l’heure d’entrer dans leur vie d’intermittents du spectacle, décident d’arrêter le théâtre, d’occuper les lieux de l’école de la Comédie de Saint-Etienne et de faire quoi ? La révolution.

PCF, Guevara, même combat

Ils sont novices en la matière. Ils se disent communistes ou révolutionnaires ou les deux (ils ne savent pas trop ce que cela recouvre), ils exaltent le drapeau rouge comme ils l’ont vu faire dans les téléfilms pleins de bons sentiments ou en assistant à un concert du groupe Jolie Môme. Ils connaissent par cœur « v’là la jeune ga-aaaardeuh », la chanson étendard des Jeunesses communistes, ils ont accroché un poster de Che Guevera dans la salle de répétition de l’école, sans doute ont-ils raté le beau film du jeune Bernardo Bertolucci, Prima della rivoluzione. Ils mélangent tout.

Comme ils manquent de base, ils piochent un peu partout, associent 1934 et la montée du fascisme à la popularité du FN aujourd’hui. La « ligne du Parti », c’est pas leur truc, ils sont jeunes, ils ont plein d’amour dans leur corps. Et c’est là que cela se corse. Aurélia, l’une des filles du groupe en pince tant pour Maurice Thorez (secrétaire général historique du PCF de 1930 à sa mort en 1964) qu’elle devient sa maîtresse et tombe en cloque... S’ensuivra une scène d’avortement, contraire à la ligne du Parti et des « Femmes françaises » défendue par Jeannette (l’épouse de Maurice), laquelle, en son temps, souhaitait que chaque militante fasse trois enfants pour grossir les futurs rangs du Parti. La vraisemblance est chahutée mais on est au théâtre, la dite vraisemblance est priée d’aller à la chasse aux papillons.

Et puis il y a un autre personnage importé de la vraie vie qui joue un rôle très important dans la formation intellectuelle des acteurs devenus auto-proclamés révolutionnaires, c’est Olivier Neveux, bien qu’il ait perdu son X en cours de route. Non, Neveu n’est pas un acteur porno mais un spécialiste mondialement reconnu des « théâtres en lutte » (titre de l’un de ses brûlots paru aux éditions La Découverte). Les jeunes révolutionnaires de la promo ne jurent que par lui, c’est leur gourou, leur maître à penser, leur Lénine maison.

« Depuis le début, on fait les gugusses »

Sous ses habits d’honorable professeur à l’université de Lyon, il est allé en voisin à l’école de Saint-Etienne rencontrer la promo 26 pour les endoctriner, imam du peuple qu’il est, en leur donnant des cours de maintien tout en les initiant en 45 minutes aux fondamentaux du marxisme-léninisme. Comme plus d’un élève l’écoutait en fumant un petit pét’, le niveau d’acquisition du savoir insurrectionnel n’a pas été bien loin. Pour tout arranger, Marion Aubert a volontairement égaré la bobine de fil de la chronologie pour raccommoder des boutons.

Nadia, la mère d’Aurélia, un soir d’ivresse, dans un coup de fil à sa fille, s’inquiète de l’influence d’un tel gourou sur ces jeunes pousses. De fait, Olivier Neveu, as de la discutaille, leur fout des coups de doute. « Est-ce que tu crois que lorsqu’on monte Tartuffe à la Comédie-Française on est un centriste mou ? » demande Manon à Maurin qui n’a d’yeux que pour ses seins et ses fesses. « La légèreté est-elle incompatible avec la Révolution ? » renchérit-elle, à l’orée d’un long monologue assez déglingué comme Marion Aubert sait s’y vautrer. Tant qu’on y est, le spectre d’Hamlet vient lui aussi faire un tour de piste sans se présenter.

Chaque personnage tire ainsi sa pelote. Thomas qui a mal au ventre a envie de tout faire péter sans attendre. Mais il doit téléphoner à sa grand-mère : « Allô, mamie ? C’est Tominou. Oui. Tout va bien. On est dans un dortoir avec les copains. On fait la révolution. Oui. Je suis amoureux. De Mélissa. » L’amour qui vient sera plus fort que l’insurrection qui ne vient pas. Est-ce que Neveu leur a parlé de Tarnac et de la bande à Coupat, ou bien de son ami Gatti, celui qui a serré la paluche à Mao Tse Toung ? Toujours est-il que Tibor, le théoricien du groupe, songe à revenir au théâtre. Pauline n’est pas d’accord mais elle n’a pas de plan B. Bien qu’elle ait séché quelques cours du Neveu, elle ne manque pas de lucidité : « Mais c’est quoi ce mot "révolution" ? Depuis le début on fait les gugusses », ose-t-elle. Une phrase qui résume assez bien la légèreté joueuse de Tumultes.

Le spectacle a été créé à la Comédie de Saint-Etienne pour la sortie de l’école de la promotion 26 à la fin juin 2015. Le spectacle est repris aujourd’hui, une façon pour les acteurs, efficacement dirigés par Marion Guerrero, de prolonger la fête récréative qu’est cette pièce écrite pour eux.

Théâtre Paris-Villette du mar au jeu 20h, ven 19h, sam 20h, dim 16h, jusqu’au 15 mars sf les 8 et 13 mars ;

Théâtre 95, Cergy-Pontoise le 24 mars ;

Théâtre de Dijon-Bourgogne du 4 au 7 avril ;

Bonlieu, Annecy, les 11 et 12 avril.

Tumultes est publiée avec une autre pièce, Débâcles, aux éditions Actes Sud-Papiers, 140 p., 15€.

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