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Billet de blog 6 avril 2016

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Le « Dom Juan » de la bande à Jean-François Sivadier monte au ciel

En montant la pièce de Molière, Sivadier (artiste associé au Théâtre national de Bretagne) et ses acteurs dont l’emblématique Nicolas Bouchaud (qui est à Sivadier ce que Gérard Philipe fut à Vilar) continuent d’y façonner les habits remis à neuf d’un théâtre populaire.

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Illustration 1
Sganarelle et Dom Juan © Brigitte Enguerand

Six acteurs seulement pour jouer sur un immense plateau gavé de toiles, de fils et de planches, tout le Dom Juan de Molière (sans compter les bonus) : l’esprit bateleur du metteur en scène Jean-François Sivadier et de sa bande d’acteurs et collaborateurs emmenée par Nicolas Bouchaud a encore frappé. Et n’oublions pas les techniciens. Ils ne chôment pas, ils entrent littéralement dans la danse de ce spectacle et viennent légitimement saluer à la fin du spectacle.

De La Vie de Galilée à Dom Juan

Le soir de la dernière au TNB (Théâtre national de Bretagne) où le spectacle a été créé, le directeur du lieu, François Le Pillouër cachait son émotion sous son immense carcasse. Atteint par la limite d’âge, il quittera à regret son poste à la fin de l’année civile, laissant la saison prochaine faite et bien faite à celui, à celle ou à ceux qui lui succèderont. Quand un metteur en scène quitte la direction d’un grand établissement, sa compagnie est assurée d’une subvention pour au moins trois ans. Quand des intendants de valeur comme Le Pillouër bientôt, comme José Alfarroba il y a peu (Théâtre de Vanves), s’en vont, ils se retrouvent le bec dans l’eau. Y a que’que chose qui cloche là d’dans, comme chantait Boris Vian.  

Jean-François Sivadier est artiste associé au Théâtre national de Bretagne depuis l’an 2000. C’est au TNB qu’il a créé en 2001 La Vie de Galilée de Brecht. Une boucle se boucle avec Dom Juan cette année, les deux pièces formant une sorte de diptyque avec le ciel pour témoin, d’autant plus que La Vie de Galilée a remis le couvert cette saison. Entre-temps, Sivadier a créé au TNB La Mort de Danton (Büchner), La Dame de chez Maxim (Feydeau), Le Misanthrope (Molière), mettant en pratique et glanant les fruits (à commencer par un public fidélisé) d’un théâtre populaire dans ses habits reprisés et remis à neuf, où la connivence est l’amie de la connaissance.   

Tout cela est là, à fleur de plateau, dans ce Dom Juan. Et dans la salle du TNB. Comme c’était à prévoir et à espérer, mi-Dom-Juan, mi-Nicolas, l’acteur Bouchaud a tôt fait de descendre du plateau pour aller demander leur prénom à deux jolies filles du public, d’une voix plus qu’appétissante assortie du traditionnel regard enjôleur, lesquels prénoms seront intégrés plus tard dans le spectacle. Son Dom Juan est plus un joueur qu’un séducteur, mais c’est un jeu sans règles, tous les coups sont permis pour gagner la (pro)mise. Autre jeu complice : quand le mot ciel est prononcé par l’un des personnages, un compteur lumineux (comme à la Sécu) en décompte le nombre, de 61 au dernier « ciel » de la pièce, celui qui n’emporte pas les belles au septième ciel comme l’aura fait si souvent l’hidalgo Dom Juan mais foudroie ce dernier qui, jusqu’au dernier instant, refuse de croire au ciel. Un athée endurci.

Une pièce audacieuse et gigogne

On le sait, Molière a écrit cette pièce juste après le querelle du Tartuffe qui lui avait valu les foudres de l’Eglise. Tartuffe était moins une pièce contre cette dernière que contre l’hypocrisie, mais Dom Juan n’est pas loin de penser que toute religion relève de l’hypocrisie, de l’intox ; heureusement que Daech ne lit pas Molière pourtant traduit arabe depuis longtemps. Molière sait que sa situation est compliquée, il écrit vite son Dom Juan ; Jouvet souligne cette rapidité quand il travaille la pièce au Conservatoire. Il n’a pas le temps de revoir sa copie, d’en domestiquer la portée.  Comme l’écrit Jacques Copeau, de toutes les pièces de Molière, Dom Juan est « celle où il a montré le plus d’audace », c’est aussi « la plus surprenante à coup sûr ».

Cependant, ce n’est pas la mieux construite. Elle n’a pas la perfection du Misanthrope, mais elle crée un personnage comme celui d’Elvire, unique dans le théâtre de Molière, et la scène du pauvre est, elle aussi, unique. Dom Juan rencontre un homme qui fait l’aumône, il lui demande d’adjurer sa foi dans son amour du dieu chrétien, contre un louis d’or. L’homme affamé refuse, Dom Juan finalement lui donnera le louis d’or « pour l’amour de l’humanité ». La scène fut coupée lors de sa création, dès la deuxième représentation. Un panneau lumineux « scène censurée » ponctue la séquence dans la mise en scène de Sivadier. Le  rôle-titre, interprété par Nicolas Bouchaud, nous montre un Dom Juan amoureux du genre féminin comme Georges Brassens (chanson dans le spectacle) et des jeux amoureux comme le Marquis de Sade, autre pourfendeur de l’hypocrisie (extrait de La Philosophie dans le boudoir dans le spectacle).    

Quand Molière se défoule

Molière fait aussi de Dom Juan une pièce à grand spectacle, il y recycle probablement des machines à effets théâtraux, des toiles peintes, des morceaux de décor. C’est un aspect qui n’a pas échappé à la sagacité de Louis Jouvet, qui fut le « Jouvey » régisseur de scène de Copeau. Sivadier renoue avec ces machineries, ces toiles, ce côté bricolé à la diable. La scénographie qu’il cosigne avec Daniel Jeanneteau et Christian Tirole  multiplie les effets de lumière, de fumigènes, de planches et de rideaux sur un plateau dominé par un ciel de sphères, de boules de cristal, une galaxie (clin d’œil à Galilée).

Molière se défoule et s’en donne à cœur joie, Sivadier et ses acteurs aussi. La  représentation connait parfois des effets de tassements, c’est une des conséquences de la construction à la diable (si je puis dire) de la pièce. Vincent Guédon, excellent Sganarelle, ouvre les festivités avec la fameuse tirade du tabac qui met le public en appétit : « Qui vit sans tabac n’est pas digne de vivre ! » Comme il est réjouissant d’entendre ces mots dans un monde où l’interdiction de fumer transforme certains (surtout des anciens adeptes) en fervents de l’intolérance.

Illustration 2
Scène de "Dom Juan" © Brigitte Enguerand

Saluons les autres acteurs : Marie Vialle qui est à la fois Elvire (la femme épousée et abandonnée) et Mathurine (l’une des deux paysannes sur lesquelles Dom Juan jette son dévolu), Stephen Butel qui joue le paysan Pierrot et le créancier Monsieur Dimanche, Marc Arnaud à la fois valet et frère d’Elvire, et Lucie Valon qui revient en homme pauvre après avoir été Charlotte, la première paysanne séduite.

L

’hypocrisie de l

’Eglise jusqu

’au tombeau

La pièce fut peu jouée du temps de Molière. Et disparaît presque des radars par la suite. Quand Jouvet entre comme professeur au Conservatoire dans les années 1930, elle n’y est pas étudiée. Sa mise en scène de Dom Juan, après celle de Copeau, apparaît sombre et cérébrale, avec une Elvire passant de « l’extase amoureuse» à « l’extase religieuse ». Elle devait imprimer sa marque sur les mises en scène futures. Sivadier et sa bande réhabilitent son impatience, son impertinence et sa truculence.

Quoi qu’il en soit, Dom Juan meurt foudroyé parce qu’il ne croit pas en Dieu. Molière mourra sans signer « l’acte de renonciation » au métier de comédien, si bien qu’il ne recevra pas les derniers sacrements. Il sera toutefois enterré chrétiennement mais, selon les ordres  de l’archevêché, en loucedé, un service plus que minimum : « sans aucune pompe, et avec deux prêtres seulement, et hors des heures du jour ». L’hypocrisie de l’Eglise aura eu raison de lui, sa postérité le vengera. Dédions cet article au Prélat des Gaules.

Après sa création au Théâtre national de Bretagne, le spectacle part pour une longue tournée :

Théâtre national de Bordeaux jusqu’au 9 avril,

Cergy-Pontoise, L’Apostrophe du 12 au 14 avril,

Le Mans, les Quinconces, du 20 au 22 avril,

Châteauvallon, CNDC, du 26 au 30 avril,

La Roche-sur-Yon, Le grand R du 11 au 13 mai,

La Rochelle, La Coursive, du 18 au 20 mai,

Villeneuve d’Ascq, La Rose des vents, du 24 au 27 mai,

Montpellier, Printemps des comédiens du 9 au 11 juin,

Odéon-Théâtre de l’Europe, Paris du 15 sept au 4 nov,

Théâtre de Vidy-Lausanne, du 23 nov au 17 déc,

puis Théâtre national de Strasbourg et MC2 Grenoble en janvier 2017.

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