Disparition de Dominique Muller

Un peu acteur, parfois metteur en scène, Dominique Muller fut d’abord un dramaturge hors pair et hors normes pour qui la parole était l’arme première de la pensée. Rien d’étonnant à ce qu’il fût aussi un homme de bonne compagnie.

Dans le milieu du théâtre dont il fut l’une des figures discrètes, Dominique Muller était un être libre avec pour seule durable attache, sa ville, Strasbourg. Il aurait pu être le fils de son père Germain Muller, grande figure de la scène alsacienne et animateur incontournable à Strasbourg du cabaret le Barabli. Il préféra botter en biais en entrant comme élève comédien à l’école du Théâtre national de Strasbourg (groupe 10, 1965-1968), voie qu’il préféra à celle des études supérieures où son esprit vif aurait pu le conduire.

Sorti de l’école, il devait jouer avec la compagnie Vincent-Jourdheuil (le Théâtre de l’espérance), participant comme d’autres anciens élèves à l’aventure de La Cagnotte de Labiche (1971) ou celle, la même année, de Capitaine Schelle, Capitaine Ecco de Rezvani à Théâtre ouvert, deux spectacles mis en scène par Jean-Pierre Vincent avec des dramaturgies de Jean Jourdheuil. En 1973, Dominique Muller cosigne la mise en scène de Woyzeck avec Vincent et Jourdheuil. Quand Jean-Pierre Vincent est nommé à la direction du TNS, Jourdheuil quitte l’aventure, le strasbourgeois Dominique Muller la suit, s’y intègre et facilitera l’apprivoisement réciproque entre l’équipe et la ville. « Ce fut mon génie protecteur », se souvient Jean-Pierre Vincent.

Son copain d’enfance et d’école, Michel Deutsch, est lui d’abord un auteur et Dominique Muller signera la mise en scène de sa pièce Dimanche, avant de cosigner avec Deutsch, Vincent, Bernard Chartreux et André Engel la réalisation de Germinal, spectacle phare du milieu des années 70. Il devait bientôt « sacrifier » (selon le verbe utilisé par Jean Jourdheuil) ses envies de mises en scène pour devenir un dramaturge hors pair et atypique. « Il était d’une grande franchise, même avec brutalité mais sans rancœur », se souvient encore Jourdheuil. Antoine Wicker, le grand critique des Dernières nouvelles d’Alsace de ces années-là, se souvient avec émotion de sa « compagnie amicale et agréable ».

Ne cherchez pas un livre, un article, ni même une conférence de cet homme on ne peut plus cultivé et curieux de tout. Il n’écrivait pas sauf par obligation. Dominique Muller, cet intellectuel jouisseur et sans bagage universitaire, inventa quelque chose qui lui ressemblait : une dramaturgie en paroles, faite de causeries, de bavardages, de rigolades, de nuits prolongées (il aimait la nuit et dormait peu) en compagnie de collaborateurs, de breuvage alcoolisés et de cigarettes en pagaille.

Lorsque Jean-Pierre Vincent, après les riches heures de Strasbourg, fut nommé à la Comédie-Française, Dominique Muller le suivit quelque peu avant d’aller rejoindre durablement André Engel dont il devint le dramaturge attitré à la « joyeuse érudition » et aux « étonnantes fulgurances », souligne Engel. « Il était tellement un homme de la pensée en acte qu’il en oubliait souvent son corps, raconte encore André Engel, cela faisait partie de son charme. » Ce fut là une longue et durable amitié ponctuée de collaborations.

Grand maître des échecs, connu de tous les amateurs strasbourgeois, Dominique Muller décida un jour d’arrêter de cogiter autour de petites figurines blanches ou noires. Comme il le fera ensuite pour le théâtre. Pour s’adonner ces derniers temps à une nouvelle passion : le Moyen-Age. Malade depuis un an, mais incorrigible, il en avait grillé une dernière peu de temps avant de s’éteindre ce 29 octobre. Les bureaux de tabac vont faire la tronche, les joueurs d’échecs voient partir un redoutable adversaire et le théâtre perd un ami très cher qui préférait l’ombre à la lumière, la nuit au jour, le travail préparatoire au spectacle qui en résulterait. Adieu Dominique.

Obsèques, ce mercredi à 14h30 au cimetière Ouest de Strasbourg-Cronenbourg.

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