Jean-Pierre Vincent, le père fédérateur

Jean-Pierre Vincent ne signera plus de mises en scène, ne dirigera plus aucun cours, ne découvrira plus de pièces méconnues. A 78 ans, atteint du Covid, le corps de ce combattant du théâtre vivant a lâché, emportant avec lui son ironie mordante, sa fraternité, sa pugnacité, son civisme en actes. Père parmi ses pairs, fédérateur obstiné, il avait porté haut les mots collectif et transmission.

C’est presque par hasard qu’à seize ans, enfant du quartier, Jean-Pierre Vincent se retrouve dans le groupe de théâtre du lycée Louis Legrand en 1958. L’année suivante arrive un autre très jeune homme dont les parents sont artistes ; lui veut absolument faire du théâtre, c’est Patrice Chéreau. Vincent joue, c’est un acteur né (et aussi un sacré imitateur) et met en scène La Cruche cassée de Kleist tandis que Chéreau signe la mise en scène remarquée de L’Intervention de Victor Hugo, deux pièces alors méconnues. Quand Vincent se souvenait de cette époque ces dernières années, il parlait plus de Chéreau que de lui, il en parlait comme d’un visionnaire du théâtre, un metteur en scène follement inspiré comme le fut en Allemagne Klaus Grüber (que Vincent plaçait au-dessus de tous). Vincent était d’une autre trempe, moins poétique peut-être, mais plus durablement civique et politique, un homme obstiné et jamais versatile, un homme de théâtre au cœur de la cité, soucieux de partage et de transmission.

Avec Patrice Chéreau, Jean Jourdheuil

Leur compagnonnage durera dix ans, toutes les aventures de Vincent tourneront de huit à dix ans, exceptée celle, on le verra, de la Comédie-française. Repérée dès le lycée, la bande de Louis Le Grand auto-constituée autour de Chéreau et Vincent se fait (re)connaître, passera par Gennevilliers où Bernard Sobel a fondé un théâtre, par Nancy où Jack Lang a fondé un festival et surtout par le CAC (centre d’animation culturelle) de Sartrouville accueilli durablement par Claude Sévenier. Des années fructueuses, tumultueuses, qui se solderont par un déficit.

Alors que Chéreau part en Italie, Vincent se retrouve en Bourgogne appelé par Jacques Fornier. Entretemps, dans un stage d’été, Vincent a rencontré Jean Jourdheuil. Commence un second compagnonnage. Avec un premier spectacle en 1968, La Noce chez les petits bourgeois de Brecht (gros succès en Bourgogne et nombreuses représentations par la suite) qui va sceller trois ans plus tard la naissance de la compagnie Vincent-Jourdheuil alias le Théâtre de l’espérance.

Entre le dramaturge, maoïste de mai 68, et le citoyen de gauche, sous l’œil de Brecht revisité, la tension est productive. Jourdheuil fait entrer dans l’aventure des peintres comme Lucio Fanti ou Gilles Aillaud qui allaient secouer la scénographie. Autour d’eux, un groupe d’acteurs se forme, nombre d’entre eux ont été rencontrés sur le tournage des Camisards de René Allio. Et les spectacles se multiplient, affirmant la force de cette génération qui prend le relais des pères fondateurs de la décentralisation. A Théâtre Ouvert qui vient de naître au festival d’Avignon, la compagnie Vincent-Jourdheuil fait connaître le théâtre de Rezvani. Au Palace parisien (au temps de sa splendeur), elle monte Woyzeck de Büchner ou La Tragédie optimiste de Vsevolod Vichnevski. Un théâtre de troupe, de commando avec comme astre référentiel le Berliner Ensemble auquel succédera bientôt la Schaubühne de Peter Stein et Klaus Grüber.

Les années TNS

En 1975, Secrétaire d’Etat à la Culture sous Giscard d’Estaing, Michel Guy nomme cette nouvelle génération à la tête de grandes maisons : Lavaudant à Grenoble, Bayen à Toulouse, Gironès à Lyon, etc. Vincent, lui, est nommé à la tête du Théâtre national de Strasbourg. Il n’arrive pas en terrain inconnu, il y a déjà monté La Cagnotte de Labiche en 1971 dans une mise en scène décapante. Et bon nombre de ses acteurs sont sortis de l’école du TNS. Ce n’est pas un metteur en scène qui est nommé, mais une équipe, un esprit, en un mot : un collectif. Avec comme membres permanents des dramaturges, Dominique Muller et Bernard Chartreux, un auteur, Michel Deutsch, un jeune metteur en scène qui va sortir le théâtre des théâtres, André Engel, des acteurs allant de Gérard Desarthe à Philippe Clevenot en passant par Evelyne Didi, André Wilms, Bernard Freyd, Michèle Foucher, Jean-François Lapallus, Laurence Mayor, Christiane Cohendy, Bérangère Bonvoisin, et j’en oublie. Et une liaison permanente avec l’école, cet antre de la transmission. Un modèle dont se souviendra plus tard Stanislas Nordey lors qu’il arrivera à la direction du TNS. Jourdheuil, très critique vis à vis des institutions, n’est pas du voyage. Mais il reviendra comme metteur en scène.

C’est avec joie que l’on prenait le train depuis Paris pour aller découvrir des œuvres marquantes comme Germinal, Le Palais de Justice, Dimanche, le diptyque Vichy fictions et Violence à Vichy, Convoi et ruines et puis, comment l’oublier, Le Misanthrope avec Philippe Clevenot, l’acteur sublime et emblématique des ces années-là. Et, hors des théâtres, les spectacles d’André Engel, aux antipodes de ceux de Vincent (comme les deux extrémités d’un arc tendant sa corde) ; Baal, Week-end à Yaïk, Et ils allaient obscurs dans la nuit solitaire, Kafka-théâtre complet... Et c’est les yeux bordés de reconnaissance qu’on reprenait l’Orient-express de 2h12 (quand on ne le ratait pas) pour revenir à Paris au petit matin essayer sans attendre de rendre compte tant bien que mal des chocs émotionnels, politiques, esthétiques et amoureux que l’alcool ne parvenait pas à apaiser.

Je me souviens de la dernière de Dernières nouvelles de la peste (à l’époque où Le Pen montait en puissance) à Strasbourg puis, dans la Cour d’honneur à Avignon alors que l’on savait que Vincent allait quitter Strasbourg après huit saisons, pour la Comédie-Française. C’était la fin d’une aventure, la fin d’une époque, me disais-je. C’était déchirant. Cela ne pouvait pas se terminer comme cela, c’était si beau, si fort.

Comédie Française, Conservatoire

Certains acteurs suivirent Vincent place Colette, d’autres s’y refusèrent. L’Administrateur Jean-Pierre Vincent ne devait rester que trois saisons à la Comédie-Française faisant découvrir un auteur français contemporain, Jean Audureau, nous régalant avec Le +Suicidé, l’exquise comédie du Russe Nicolaï Erdman, ou se ratatinant avec Macbeth, la pièce maudite. Quand ce spectacle fut repris dans la Cour d’honneur du Palais des papes le mistral s’amusa à soulever les robes-parachutes de Thierry Mugler et décoiffer les têtes couronnées.

Jean-Pierre Vincent devait retrouver ses marques au Conservatoire en devenant professeur, activité qu’il poursuivra avec bonheur jusqu’aujourd’hui à l’ENSAT, à l’ERAC, à l’école du TNS et ailleurs, formant nombre d’élèves, et se nourrissant d’eux aussi bien. Respecté comme un père, un pédagogue hors pair, plus peut-être que comme un maître, il mit alors en scène des spectacle produits par de grands théâtres comme Chaillot (Le Mariage de Figaro), le TNP de Villeurbanne (Le Faiseur de théâtre de Thomas Bernhard). Au Festival d’Avignon 1989, retrouvant l’esprit de Strasbourg, il signa une fabuleuse trilogie OEdipe ou les oiseaux avec sa garde rapprochée et fidèle : Bernard Chartreux à la dramaturgie (et relayant Sophocle pour la dernière partie), Jean-Paul Chambas, son décorateur attitré depuis ses années TNS, Patrice Cauchetier aux costumes et Alain Poisson aux lumières.

Les années Nanterre et après

Dernière grande aventure à la tête d’une institution : Nanterre, où il succède à Patrice Chéreau en 1990. Antoine Vitez meurt cette année. Cette grande figure disparue, Vincent, plus que d’autres (comme Ariane Mnouchkine) allait devenir au fil des années comme la conscience du théâtre français. Celui qui fédère, celui aussi qui interpelle les élus, le ministère de la Culture. Un père qui accueillera à Nanterre le jeune Stanislas Nordey meurtri par son aventure au TGP. Et bien d’autres. A Nanterre, Vincent reprend d’anciens spectacles, se lance avec bonheur dans un cycle Musset, monte aussi bien Marivaux que Bond, L’Echange de Claudel que Thyeste de Sénèque. Et signe un Karl Marx Théâtre inédit, spectacle que je ne me console pas de ne pas avoir pu voir alors (j’étais en poste à Moscou). En 2001, après trois bons et loyaux mandats, il quitte Nanterre, fonde le Studio libre, une compagnie ; il a soixante ans.

Sa curiosité reste intacte comme son goût des textes anciens et nouveaux. Il commence cette nouvelle aventure qui le conduira jusqu’aujourd’hui à une extraordinaire mise en scène de la pièce de Jean-Luc Lagarce Les Prétendants, sur la nomination d’un nouveau directeur dans une structure en province type scène nationale. Dix-sept personnages, autant d’acteurs et actrices. C’est rythmé, hilarant, époustouflant. Jamais rassasié, toujours avide, Jean-Pierre aime circuler entre les genres, les époques, découvrir un texte ou en revisiter un autre, s’interroger en 2007 sur Le Silence des communistes (italiens) avant d’enchaîner la saison suivante avec L’Ecole des femmes de Molière puis en 2009 avec un Ubu roi où il retrouve la troupe de la Comédie-française. Régulièrement, il signe des spectacles avec des élèves des écoles où il enseigne ou des élèves amateurs.

Qui d’autre que lui, à part Bernard Sobel, aurait songé à monter Iphigénie en Tauride de Goethe ? Il le fait avec des acteurs qu’il aime et sa garde rapprochée inchangée en retrouvant la grande scène du TNS et il fait mouche. Sa dernière grande passion aura été En attendant Godot qu’il met en scène après avoir lu et relu l’article que Günther Anders consacre à cette œuvre de Beckett dans L’Obsolescence de l’homme, un livre que Vincent gardait toujours auprès de lui.

Au TNS ces prochaines saisons, il devait retrouver Beckett avec Fin de partie puis mettre en scène Antigone de Sophocle. C’était une joie pour Nordey qui avait été son élève et qu’il avait accueilli à Nanterre avec bienveillance. La saloperie de virus en a décidé autrement. Stanislas Nordey, dévasté, vient de déclarer : « C’est la personne la plus importante de ma vie théâtrale. D’abord parce qu’il a été mon professeur. C’était un pédagogue extraordinaire qui n’a jamais cessé d’enseigner. Pour lui, la transmission était au centre de tout. Ce que j’ai beaucoup aimé chez lui, c’est qu’il n’a jamais mis en scène sa postérité, contrairement à des gens comme Jean Vilar ou Antoine Vitez qui ont énormément écrit, ce que je trouve très respectable aussi. Jean-Pierre construisait obstinément le théâtre français, allait énormément au théâtre et suivait les jeunes compagnies avec bienveillance. C’était quelqu’un qui était toujours au premier plan dès qu’une crise se produisait liée à la culture et il le faisait toujours avec mesure, justesse et, en même temps, si nécessaire, avec emportement. Il était partageur. »

Oui, il était partageur autant que fédérateur. Sa parole, la finesse de ses analyses, ses traversées du répertoire, ses découvertes et ses fidélités, sa défense sans appel du service public nous manqueront. Merci, Jean-Pierre.

Mais assez parlé de lui. Laissons-lui la parole. C’était un homme qui aimait parler, encore parler. Il ne laisse derrière lui aucun livre – le seul conséquent, Le Désordre des vivants (Les Solitaires intempestifs) est un livre d’entretiens (avec Dominique Darzacq). C était donc en 2015, lors du festival de Dijon où il présentait son Godot. Vincent était le parrain du festival et devait rencontrer les jeunes troupes présentes et discuter avec elles. Ce qu’il fit avec avidité. Mais avant, interrogé par Olivier Neveux, devant le public d’une ville qu’il avait arpentée à ses débuts, il allait revenir sur son itinéraire. Ecoutez-le.

conversation à Dilon juin 2015 © dr

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