Catherine Blondeau, peau blanche, masques noirs

Directrice du Grand T à Nantes depuis 2011, Catherine Blondeau écrit. Un roman, « Débutants », puis un récit biographique, « Blanche ». Les deux livres, dans leur miroir, constituent un étonnant diptyque, circulant entre la France, la Pologne et l’Afrique du Sud.

Le roman Débutants s’ouvre en exergue par une citation dialoguée du grand écrivain et homme de théâtre congolais Sony Labou Tansi. Le récit biographique Blanche, par une citation de l’auteur de Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon : « Dans le monde où je m’achemine, je me crée interminablement. » Citation que Catherine Blondeau, tout au long de ces deux livres, reprend implicitement à son compte.

Blancs et noirs

Au lycée, son prof de français lui fait lire Tristes tropiques de Lévi-Strauss, un ouvrage qu’elle fera lire à ses élèves lorsqu’elle enseignera. Elle devient agrégée de Lettres modernes, une année où Léopold Sédar Senghor est au programme. Bientôt, elle dévore les écrits d’Amadou Hampâté Bâ, lit Ken Bugul et se pose des questions sur la polygamie. Dans son roman Débutants, elle mettra en scène un anthropologue sud-africain noir prénommé Nelson (comme Mandela), preuve vivante qu’on peut aimer d’amour deux femmes à la fois sans se cacher.

Catherine Blondeau à Nantes © Le grand T Catherine Blondeau à Nantes © Le grand T
Enseignante, Catherine Blondeau fait lire à ses élèves de terminale L Le Discours sur le colonialisme de Césaire. « Madame, c’est chaud », dit un élève. Elle voit dans ce livre « un monument d’une colère nécessaire ». Plus loin, dans Blanche, elle elle fait l’inventaire des colères d’écrivain.e.s noir.e.s, de Cheikh Anta Diop à Toni Morisson. Dans son roman, l’anthropologue noir Nelson est lui aussi un homme en colère.

Amoureuse éconduite, Catherine Blondeau pose sa candidature pour un poste à l’étranger. La voici nommée attachée culturelle à Johannesburg, poste peu prisé car ville réputée dangereuse. Elle y sera heureuse huit ans durant, épousera un Sud-Africain blanc dont elle divorcera plus tard. Dans le roman Débutants, une Française blanche et un Sud-Africain noir vivent une belle histoire d’amour qui aurait perduré si...

A Johannesburg, Catherine Blondeau découvre tout un monde dans le sillage de son admiration pour Nelson Mandela dont la bobine figure sur ses t-shirts et la couverture de son lit. Un monde coloré. Des Blancs, des Noirs, des Indiens et la rumba congolaise. Etc.

Au terme de huit années (son mandat de quatre ans a été renouvelé) dans ce qu’elle nomme son « pays d’adoption », elle quitte Johannesburg pour Varsovie où l’attend un second poste d’attachée culturelle. Elle qui avait découvert la beauté du théâtre en voyant La Tempête de Shakespeare dans la mise en scène de Peter Brook (avec le griot Sotigui Kouyaté dans le rôle de Prospéro) arrive à Varsovie le lendemain du jour où Brook présentait La Tragédie d’Hamlet avec William Nadylam, « un comédien à la peau noire, dans le rôle d’Hamlet ». Elle attendra trois mois avant de rencontrer un « homme de couleur (comme on dit) » dans les rues de Varsovie. Catherine Blondeau compense l’absence de noirs et de culture noire en Pologne en lisant Sony Labou Tansi et les autres. Dans le roman, Magda, une jeune Polonaise élevée dès son plus jeune âge en France, découvre son pays qu’elle ne connaît pas et une ville de province, Wałbrzych, où elle grandit. Très jeune, Magda couche avec qui bon lui semble. Puis elle rencontre un Français en poste à l’ambassade de France qui veut absolument l’épouser ; elle ne dit pas non. Il la persuade d’avoir un enfant dont elle ne voulait pas, Bruno, dont elle aura du mal à s’occuper. Ils divorceront.

« Femme blanche, viande à nègres »

Catherine Blondeau quittera la Pologne au bout de quatre ans, terme de son mandat. En 2007, elle enseigne à l’université de Rouen, mettant au programme des étudiants en première année de Lettres modernes un roman de Leonora Miano et un autre d’Alain Mabanckou qui viennent de paraître, mais pas le moindre texte polonais. Elle ne cite d’ailleurs aucun écrivain polonais dans Blanche.

En 2011, postulant pour un poste culturel, elle glisse en exergue de son dossier une phrase d’Edouard Glissant : « Agis dans ton lieu, pense avec le monde. » Cela lui porte chance : la voici directrice du Grand T à Nantes, une ville qu’elle ne connaît pas. Dix ans plus tard, elle y est chez elle.

Alors qu’elle écrit son roman Débutants, un jour où elle marche sur « le parcours de la promenade favorite des Nantais », elle voit un frais graffiti « femme blanche, viande à Nègres ». Dans le roman, la Polonaise Madga devenue amoureuse du noir Nelson, lit ce même graffiti dans un bois non loin de là où elle habite en Dordogne, un jour où elle a confié, comme souvent, son jeune fils Bruno à son voisin Peter, un homo anglais. On est loin de Varsovie et loin de Johannesburg, dans un village des Eyzies, au bord de la Vézère, et des Combarelles où se trouve l’une des plus belles grottes du Périgord, « un joyau de la culture magdalénienne ». Spécialiste de cette période, l’anthropologue sud-africain Nelson Ndlovu est venu donner une conférence et participer à l’élaboration du futur musée. Il a rencontré Magda revenue vivre dans ce village que son ex-mari lui avait fait découvrir, elle tient des chambres d’hôtes et sait admirablement cuisiner. Elle n’avait pas revu ses parents depuis son départ en Pologne à l’âge de deux ans avec sa grand-mère, elle finira par les retrouver. Nelson, alors qu’il était enfant, a vu partir son père combattre dans la clandestinité au temps de l’apartheid, il ne l’a plus revu. Il le recherchera. Madga et Nelson ne se quittent plus, jusqu’au jour où…

L’ordonnance du roman, chavirant la chronologie, éclaircira ces mystères familiaux, nous faisant voyager en Afrique du Sud et en Pologne, pays dont parle bien Catherine Blondeau pour les avoir longuement arpentés tout en ayant su se documenter. Des pays sensuellement aimés, l’Afrique du Sud beaucoup plus que la Pologne, ces pays sont aussi pour elle, vivant en France, comme des paysages intérieurs, des balises, des sémaphores.

 Catherine Blondeau, Débutants, 564 p., 25€ ; Blanche, 248 p., 19€. Les deux livres sont publiés aux éditions Mémoire d’encrier.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.