« Je suis Fassbinder », beau balbutiement d’un théâtre d’action directe

Auteur associé au Théâtre national de Strasbourg, Falk Richter signe le texte et cosigne la mise en scène de « Je suis Fassbinder » avec Stanislas Nordey, première création maison du nouveau directeur. Une fertile complicité.

 

Stanislas Nordey et Falk Richter © Jean-Louis Fernandez Stanislas Nordey et Falk Richter © Jean-Louis Fernandez

A la fin, ils sont assis sur un canapé en skaï des années 70 comme on en trouve encore parfois dans des salles d’attente d’aéroports lointains conservés dans leur jus. Ils nous regardent, ne disent rien mais leur regard nous interroge. « Que faire ? », demandent ces yeux  à la fois fatigués et tendus. Oui, que faire ? C’est la vieille question. A tout le moins, ils en ont fait un spectacle. Le théâtre n’a réponse à rien mais c’est un agitateur de questions, un as du dialogue musclé, contradictoire, amoureux, désabusé, osé, un pro du monologue sentimentalo-politique. Il n’a pas froid aux yeux et aux oreilles le théâtre, et il a plus d’un tour dans son sac à malices.

La peur et la haine

C’est ce que viennent de prouver crânement les quatre acteurs de Je suis Fassbinder texte écrit à chaud, au fil des répétitions, par Falk Richter qui cosigne la mise en scène avec Stanislas Nordey. Richter écrit en allemand et Anne Monfort, sa traductrice attitrée, traduisait au fur et à mesure des répétitions. Le texte, fait d’une accumulation-articulation de matériaux comme souvent chez Richter, n’a été finalisé que dans les derniers jours précédant la première. Il serait séant que Madame Merkel et Monsieur Hollande honorent de leur présence ce sommet franco-allemand.

Serrer au plus près la réalité de l’hyper-présent comme on serre le cou d’une personne aimée au risque de l’étouffer ou de la faire jouir, c’est l’ambition folle et noble de Je suis Fassbinder. Personne n’en ressort indemne. Je suis Fassbinder met les doigts là où ça fait mal, là où le « j’y comprends rien » ou les « tous pourris » deviennent piètres échappatoires. C’est un spectacle qui explore la peur et décrypte la haine qui nous entourent et nous habitent.

De cette soirée bouillonnante et joyeusement brouillonne, le théâtre sort grandi. Et le Théâtre national de Strasbourg sous la direction de Stanislas Nordey avec cette première création maison hautement risquée (je veux dire risquée avec hauteur) où le directeur est aux premières loges, concentre les ambitions magnifiques de cette nouvelle époque du TNS qui vient de s’ouvrir.

D’une époque l’autre

Ce spectacle n’est pas sans rappeler aux vieux abonnés du TNS, Vichy fictions et Le Palais de justice, deux spectacles majeurs de la formidable époque où Jean-Pierre Vincent dirigeait le TNS, une époque que Nordey n’a pas connue, pas plus que Richter n’a connu la Schaubühne de Stein et Grüber. Croisement de questionnements d’une époque l’autre. Sauf que Je suis Fassbinder, au titre trompeur, est une pièce d’actualité au sens strict, l’actualité en continue qui serine nos jours médiatisés à mort. Les émigrés, Cologne, ça commence par ça. Cela s’en éloigne pour mieux remettre les pieds dans la gadoue.

Auteur associé au TNS, Falk Richter est aussi associé au parcours de Nordey. Dès qu’ils se sont rencontrés, ils se sont reconnus. L’un écrit, l’autre joue, les deux « frères » mettent conjointement en scène, chacun est venu avec ses collaborateurs (la scénographe et costumière Katrin Hoffmann pour Richter ; pour Nordey, Stéphanie Daniel pour les lumières et Claire Ingrid Cottanceau, complice artistique de longue date). Sur le plateau, Nordey retrouve le fidèle et fabuleux Laurent Sauvage rejoint par Judith Henry, Eloïse Mignon (venue via Richter) et Thomas Gonzalez. Tous aux taquets. 

Fassbinder est ici autant le cinéaste et l’homme de théâtre boulimique que l’on sait, qu’une base de données des années 70 tenant lieu de miroir aux alouettes. Il est d’abord un artiste total engagé dans son corps et dans son temps, une figure rebelle d’une Allemagne non dénazifiée. Le spectacle y revient comme à une source tumultueuse.

« Là-bas, il y a la guerre »

Aujourd’hui, le fascisme gagne des parts de marché électoral, partout en Europe. La haine de l’autre, le repli identitaire, le chacun chez soi se portent bien. Le spectacle touille tout ça. Ouverture : Fassbinder (Stanislas Nordey) regarde sa mère (Laurent Sauvage) allumer un clope dans le noir. Situation calquée sur un film de Fassbinder où effectivement le rejeton joufflu  interroge sa mère mais c’est autre chose. Lumière, premières répliques :

« Fassbinder. Oui mais tu ne peux pas juste les mettre dehors comme ça ils sont censés aller où ?

Sa mère. Là d’où ils sont venus.

Fassbinder. Là-bas il y a la guerre. Il n’y a rien tout est détruit.

Sa mère. Alors ils doivent reconstruire leur pays.

Fassbinder. Mais comment ? En pleine guerre

Sa mère. Je m’en fous. »

Etc. Première dispute entre la mère et son fils, premier gouffre. Après un noir, on remet ça avec Cologne.

Plusieurs fois, la langue de Laurent Sauvage fourche : il dit Stan au lieu de Fassbinder, Nordey le reprend voire le fait reprendre plus haut : il joue un type nommé Fassbinder (il porte le blouson de cuir noir attaché à l’image de cet artiste et bientôt tous en porteront un), et il reste le metteur en scène. Richter, de son  côté, a intégré dans l’écriture ces probables lapsus de répétition. Et c’est ainsi que le spectacle avance, incluant constamment son mode de production fait de discussions, d’improvisations, d’essais. « Je voudrais que le spectateur ait une meilleure idée de ce à quoi pourrait ressembler une vraie vie une vie dont il aurait le désir », dit je ne sais plus qui dans le spectacle.

Jeanne d’Arc et l’Europe

La troisième scène est un monologue. Celui d’une dénommée Europe interprétée par la légère, gracile et pugnace Judith Henry (secondée par le chœur des trois autres via une litanie, forme narrative dont Richter use à foison). Comment ne pas faire le rapprochement avec le monologue de Jeanne d’Arc dans Vichy-Fictions dit sur cette même scène du TNS par Bérangère Bonvoisin ? (Une actrice retrouvée la veille à Pars, après une trop longue absence, dans un guet-apens tendu au Théâtre de la Colline : pièce fatiguée, montée par un metteur en scène peu inspiré. A quoi bon consacrer un article à cette déconvenue ?) Revenons au sac de nœuds Je suis Fassbinder.

Scène de "Je suis Fassbinder" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Je suis Fassbinder" © Jean-Louis Fernandez

« Je suis déchirée et tordue », dit l’Europe. Elle est comme les couples dont il va être question au fil de la soirée, en passant au besoin par Margaret Von Trotta, les films de Rainer comme Les Larmes amères de Pétra Von Kant, voire une paraphrase inopinée de la Musica de Duras. La force de Richter, dans la plupart de ces textes, c’est d’associer l’histoire d’un pays et les histoires de couples de ses habitants, dans un jeu de tensions et un feuilletage où le spectateur peut s’adonner au plaisir de la métaphore. Des couples (ou des pays) burinés de doute, des amants qui ont peur de devenir étranger l’un à l’autre, des pays qui ont peur des réfugiés.

« Each man kills the thing he loves » (chaque homme tue la chose aimée), chante merveilleusement Thomas Fernandez, bel acteur-chanteur doué en tout, jusqu’à nous faire rire en faisant tournoyer sa bite comme personne. Ici et là, des glissements s’opèrent entre le personnage et l’identité de l’acteur. Dîtes donc, on dirait que ça part dans tous le sens ?, rumine le lecteur par-dessus mon épaule. Oui, et alors ? Mais ça raconte quoi, ce machin ? Vous, moi, nous. Vous avez du feu ?

« Je suis un sismographe ! »

« Stan (Fassbinder). Rien ni personne n’a aucun sens actuellement. L’Europe n’a aucun sens. Toute  la politique extérieure française n’a aucun sens. NOTRE INTERVENTION EN SYRIE N’A AUCUN SENS. Pourquoi MOI je devrais avoir un sens ? Je suis un chroniqueur. Je suis un sismographe ! Je perçois ce qui existe. RIEN DE PLUS ! » Bien dit. Mais les acteurs en veulent plus. Judith trouve que ça traîne, Laurent picole et scande « Cuba libre » (nom d’un cocktail alcoolisé). Le spectacle instruit aussi sa critique.

L’état d’urgence, l’autocensure s’inviteront dans un long monologue dit par Stanislas Nordey face au public (sa position de prédilection). On peut penser que c’est d’abord le nouveau directeur du Théâtre national de Strasbourg qui parle. Il cite ce que dit Fassbinder dans L’Allemagne en automne (1977) : « La question la plus importante est de savoir comment détruire cette société ? » et se demande si une telle phrase est audible aujourd’hui, si le théâtre doit se contenter de monter Les Trois Sœurs de Tchekhov, « comme si de rien n’était ».La version qu’en donne actuellement la Brésilienne Christiane Jahaty (vue en 2014 au 104, lire ici) dans la grande salle de la Colline contredit ces propos.

Scène de "Je suis Fassbinder" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Je suis Fassbinder" © Jean-Louis Fernandez

J’ai souvent ri en assistant à la première Je suis Fassbinder à Strasbourg, on se protège ou on se libère comme on peut. En sortant, j’avais en tête ces mots du programme deBeatrix von Storch(petite-fille du ministre des finances d’Hitler et vice-présidente d’un parti d’extrême-droite en Allemagne) que cite Falk Richter : « Les théâtres ont le devoir de promouvoir une image positive de leur propre patrie. Les mises en scène des pièces classiques allemandes doivent créer une identification à notre pays. » C’est exactement ce programme que préconisent, voire imposent, le gouvernent Orban en Hongrie, le gouvernement Kraczynski en Pologne et Poutine en Russie. Trois pays de grande tradition théâtrale dont on coupe les ailes. Ici on ferme des théâtres indépendants, ailleurs la peur gouverne le choix des pièces… D’autres résistent, ne pactisent pas.

L’allée des droits de l’Homme

Alors que la foule se pressait et s’embrassait au « pot de première », je suis sorti avec un sentiment de tristesse et de mélancolie. C’est souvent comme ça au sortir des pièces de Richter. On rit, on s’excite pendant et, à la sortie, on a le cœur serré. Un pan de votre vie est passé par là, quelque vieille lâcheté ou renoncement, une pincée de je ne sais quoi. Les rails du tramway brillaient dans la nuit. Je le ai suivis jusqu’au Parlement européen où siège Beatrix von Storch ; elle y est députée. La rue qui borde cet édifice rond comme des arènes antiques a pour nom « allée des droits de l’Homme ». Une allée, pas un boulevard.

De retour à l’hôtel, j’ai lu les deux pièces de Falk Richter qui viennent de paraître à L’Arche (son éditeur français habituel). Small towns boy, une commande du Théâtre Maxime Gorki de Berlin en collaboration avec les acteurs du théâtre, et A deux heures du matin. Deux brassées de textes jetés sur le papier et malaxés en scène, explorant la sphère intime de couples homos, hétéros, de solitudes, d’amours en standby. « Je n’ai plus de langue pour exprimer CE QUE JE SUIS EN TRAIN DE RESSENTIR ET CE QUE JE DESIRE, LA MAINTENANT », dit l’un des personnages. Deux pièces-matériaux de plus.

La forte complicité entre Nordey et Richter, la circulation entre deux langues, l’actualité de deux pays (la France et l’Allemagne) et le mode de travail adopté par étapes sur un laps de temps assez long (dont parle très bien Laurent Sauvage dans le programme) portent plus avant l’écriture scénique de Nordey & Richter, vers les rives d’un théâtre plus fragile, plus immédiat et plus à chaud, quelque chose comme un théâtre d’action directe.     

Théâtre national de Strasbourg, du mar au sam à 20h, jusqu’au 19 mars. Puis MC2 Grenoble du 24 mars au 2 avril,TNB Rennes du 15 au 20 avril, Vidy-Lausanne du 26 avril au 4 mai, Théâtre de la Colline à Paris du 10 mai au 4 juin, Theater Basel le 7 juin.

A deux heures du matin et Small town boy sont publiés en un volume aux éditions de L’Arche, 154 p., 15 €.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.