Scène de "Vanishing point" © Stephan Zimmerli Scène de "Vanishing point" © Stephan Zimmerli

Occupant une bonne partie de la scène, une  Honda civic de 1978, qui était aux Canadiens de ces années-là ce que furent la 2CV  puis la 4L à des générations de Français : la première bagnole.

Pas frimeuse mais reine de l’évasion inopinée. Suzanne a touché la sienne avec son mariage, le mari est parti, la bagnole est restée, elle y tenait plus qu’au mari. Ça commence comme ça « Vanishing point (Les deux voyages de Suzanne W », un spectacle signé Marc Lainé. Non ça ne commence pas comme ça. T’inquiète, roule.

Une Honda pourrie sur la route du Grand Nord

C’est un spectacle qui trace. Et pourtant la Honda Civic toute pourrie ne bouge pas d’un iota tout en roulant vers le grand nord canadien donc en traversant des paysages qui tutoientt l’infini. C’est beau la route qui file bien droite,  avec dans l’autoradio, les mélodies enveloppantes du groupe Moriarty (avec sa chanteuse Rosemary, et présentement sans mais avec l’actrice, bonne en tout, Marie-Sophine Ferdane), ça baigne.  Arrête, c’est pas si simple. OK, c’est plus compliqué, il y a une  histoire qui se mord la queue, tout ça. On ne va pas raconter ? Non, dis rien c’est encore mieux. C’est une romance d’aujourd’hui  comme chantait Michel Fugain, dans son tube autoroutier « Une belle histoire » que je me souviens avoir fredonné sur d’autres routes  gelées traversant infiniment la Sibérie. Je pensais à cela en voyant les héros de Marc Lainé monter vers le grand nord sur la scène du Théâtre de Chaillot en écoutant les belles mélodies du groupe Moriarty.

Habituellement une voiture sur un plateau de théâtre, ça craint. Au début ça en jette et puis après on ne sait plus trop quoi en faire et cela devient encombrant, pesant. Sur cette même scène de Chaillot, il y a deux saisons, Arpad Schilling avait opté pour un américaine décapotable, mais il n’avait pas trouvé la solution. La pire étant, comme on l’a déjà vu, de faire démarrer le moteur et, à la vitesse d’un escargot, d’aller précautionneusement se garer en coulisse. Poussif et pitoyable. Mais là cette petite Honda civic de 1978 que tout le monde (en coulisses)  appelle « Gamine », c’est la reine de la soirée.

Les Moriarty, vous aimez?

Marc Laîné, qui a conçu et  mis en scène « Vanishing point (les deux voyages de Suzanne W.) » est fasciné par la culture américaine, c’est le sujet de plusieurs de ses spectacles. Cette fois, il situe son propos au carrefour de deux mythologies made in USA : le road trip et le cinéma, en avant donc pour un road movie. Un film ? Non un spectacle où le cinéma, ce serpent de mer, entre par la fenêtre. Et le grpupe Moriarty aux menttes a composé la musique au fil des répétitions. La gageure vaut le trip.

Où donc la  « Gamine » peut-elle avoir une place légitime qui colle avec un plateau de théâtre ?  Dans un lieu où la petite Honda  est à sa place : parking ou garage. C’est un garage. On y voit Suzanne (Sylvie Léonard) se mettre au volant, tourner la clef du contact, le garage est bientôt envahi de fumées (au théâtre on est fortiche en fumigènes), Suzanne tousse, s’étouffe, s’affaisse sur son volant, le klaxon sonne. Et le trip commence, dans tous les sens du mot trip. Est-ce qu’elle rêve ce voyage vers le grand nord ? Est-ce qu’elle le fantasme en délirant, le pif et les poumons chargés à bloc? Est-ce qu’elle se le remémore ?  Est-ce le début ou la fin de son histoire ? Et cette autre fille aux longues jambes, celle qui chante avec les Moryarty, elle s’appelle aussi Suzanne, on dirait. Qui est-elle ? Son ange gardien ? la fille qu’elle aura aimé être ? Une star que l’autre Suzanne poursuit de ces chimères ?

L’histoire est attachante comme une chanson aimée que l’on met dans le mange disques en filant sur l’autoroute au milieu de la nuit  (« Il rentrait chez lui là-haut dans le brouillard, elle descendait dans le midi, me midiiii ») et à la fin de la chanson, hop, on appuie sur le touche « replay » et ça repart. C’est alors qu’un type qui fait du stop apparaît dans vos phares. C’est le dernier personnage de l’histoire (joué par Pierre –Yves Cardinal). il est pas très causant. Pas grave. Pour rompre le silence vous mettez un CD des gugusses. Les Moriarty, vous aimez ?

C’est ça l’ambiance de « Vanishing point ». L’ambiance c’est le papier aguichant qui enveloppe le bonbon, je vous en laisse découvrir le goût et la substance. C’est un truc plein de charme acidulé qui va plateau à l’écran et inversement, qui file  pendant des heures sur des routes enneigées flanquées de sapins, ça pourrait durer toute la nuit, cela dure le temps d’un spectacle, c’est une romance d’aujourd’hui, oui.  

Théâtre de Chaillot, 20h30 mar 7, mer 8, 19h  jeu 9, ven 10,sam 11, mar 14, mer 15, eu 16, ven 17 avril. 01 53 65 30 00

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.