Thomas Bernhard habite Claude Duparfait

Acteur associé au Théâtre national de Strasbourg, Claude Duparfait signe « Le froid augmente avec la clarté », une adaptation scénique de « L’Origine » et « La Cave », deux récits de Thomas Bernhard, un auteur qui lui est proche, très proche.

Scène de "Le froid augmente avec la clarté" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Le froid augmente avec la clarté" © Jean-Louis Fernandez
Il y a quelques années, Claude Duparfait se tenait sur le côté gauche de la scène, assis dans un fauteuil « à oreilles ». Il interprétait le rôle du narrateur qui parle tout au long du récit de Thomas Bernhard Les Arbres à abattre, mis en scène alors par Célie Pauthe. Aujourd’hui, il est une nouvelle fois assis sur le côté gauche de la scène, mais derrière une table en bois d’écolier d’avant-guerre. Il lui arrive d’être le narrateur, mais le plus souvent il est à l’écoute des autres acteurs qui, avec lui, se partagent ce rôle, celui qui court tout au long de deux autres livres de Thomas Bernhard, L’Origine et La Cave, premiers volets de ses cinq récits fondés sur des données autobiographiques.

« Bernhard fait partie de moi »

Assis moi-même, par pur hasard, en bout de rang sur le côté gauche de la salle, je me trouvais devant Claude Duparfait. Son visage, la tension légère et souple de son corps, les mouvements à peine esquissés de ses mains, ses légers hochements de tête tournants ; tout en lui respirait le bonheur et, disons-le, la béatitude d’être là parmi ses camarades, plongé avec eux dans l’univers, la langue, la musicalité de Thomas Bernhard, respirant cet auteur qui lui est cher à pleins poumons, allant jusqu’à prolonger une phrase de ses partenaires. Il lui arrivait de se lever, de regarder vers le public, de regarder plus encore ses partenaires, et il revenait s’asseoir. Là était sa place, celle de l’écriture, celle de l’écoute.

Claude Duparfait est l’un des acteurs associés du Théâtre national de Strasbourg. Lorsque son directeur, Stanislas Nordey lui a demandé sur quoi il souhaitait travailler, sa réponse tenait de l’évidence : Thomas Bernhard. Il a fait la même proposition à une autre artiste associée, Valérie Dréville qui a répondu : Médée-Matériau (lire ici). Interrogé par Fanny Mentré dans le programme de salle, Claude Duparfait déclare : « Bernhard fait comme partie de moi ; cette écriture-là, cette pensée. Aujourd’hui je fais ce constat une bonne fois pour toutes ; je n’ai pas de distance avec ce et ceux que j’aime. »

Sous le titre Le froid augmente avec la clarté, emprunté à l’un des discours fameux de l’auteur lors d’une remise de prix, il enchaîne les récits des deux livres racontant la fin de l’enfance, puis le début de l’adolescence de Thomas Bernhard, chaque volume étant focalisé autour d’un lieu autour duquel l’écriture s’enroule dans un flot continu, sans retour à la ligne et avec des ressassements insistants comme toujours.

« Un temps d’obscurcissement »

Le premier lieu, celui qui traverse L’Origine, c’est, à Salzbourg, l’internat de Schrannengasse, « un dortoir qui pue les vieux murs humides, la vieille literie élimée et l’odeur des jeunes pensionnaires mal lavés ». Ce collège préparant au lycée est tenu par un monstre, un certain Grünkranz, un nazi toujours en uniforme de SA. Son grand-père l’a placé là, non par choix (il était plutôt anarchiste, ne s’était pas marié à l’église) mais pour assurer sa scolarisation et permettre à son petit-fils de poursuivre ses études de violon, ce qu’il fait en s’enfermant dans un réduit à chaussures de l’établissement.

Le violon « mon précieux instrument de mélancolie », dit le narrateur est aussi son seul ami. La guerre est là, les bombardements, les cadavres dans les rues, la main sur laquelle Thomas marche et qui n’est pas celle en plastique d’une poupée mais celle arrachée d’un enfant. Un « temps d’obscurcissement de la vie intérieure ». Un temps négatif, stérile qui contamine la scène.

L’Origine se termine dans le lieu central de La Cave : un magasin d’alimentation en sous-sol dans la cité ouvrière de Scherzhauserfeld, une banlieue que Salzbourg méprise et ignore. La guerre est finie, sur le chemin du lycée cette « usine à apprendre » , le jeune Thomas décide d’aller « dans le sens opposé » : il se rend à l’office du travail et là demande un apprentissage. On lui en propose des tas, il refuse, cela ne convient pas à ce qu’il souhaite. C’est à contrecœur et du bout des lèvres qu’on lui parle de Scherzhauserfeld, de « cette antichambre de l’Enfer ». Il pressent que c’est là ce qu’il cherche. Là il sera en compagnie de gens non « corrompus » par la « machine à apprendre » puisque déscolarisés de père en fils. Il y va et sa vie prend un autre sens. Là il se sent « utile », là il revit, retrouvant un « accès immédiat et direct à des êtres humains ». Là la représentation théâtrale retrouve sa force.

« L’art d’être seul »

Scherzhauserfeld est un quartier d’oubliés, de délaissés. Et les mots de Thomas Bernhard valent pour nos ghettos d’aujourd’hui : « Ils étaient en position d’attente mais au fond n’attendaient plus rien. Ils étaient abandonnés, oubliés, sans cesse abreuvés de déclarations apaisantes et de nouveau oubliés ; avant les élections on ne faisait que parler de la cité de Scherzhauserfeld, de cette tache de boue qui salissait Salzbourg, mais après les élections cette tache de boue était encore une fois oubliée avec la même régularité que les élections. »

Scène de "Le froid augmente avec la clarté" © Jean-Louis Fernandez Scène de "Le froid augmente avec la clarté" © Jean-Louis Fernandez

L’établissement d’alimentation au sous-sol est tenu par un certain Podhala, trafiquant probable mais humain. « J’ai appris de lui comment se comporter avec les gens, comme de personne d’autre. Je suis persuadé que je dois à lui, Podhala, la facilité de relations que j’ai aujourd’hui avec ceux que l’on appelle les gens du peuple. » Dans le sous-sol, il observe de façon intense et cela, il le doit à une autre personne qui lui a beaucoup appris, son grand-père, son premier « maître ». L’un lui aura enseigné « l’art d’être seul et de ne dépendre de personne que de (lui)-même », l’autre lui aura appris « l’art de vivre en communauté avec beaucoup et les plus différents ».

Claude Duparfait ne se départit pas du rayonnement qui l’habite depuis le début. Ce spectacle, cette soirée passée à dire et entendre la langue incisive de Thomas Bernhard le comble. Il s’est entouré d’acteurs qui ont été ses élèves comme Florent Pochet ou Pauline Lorillard (brillante dans La Cave), ou ses partenaires comme Annie Mercier, qui aime la « langue musclée » de Thomas Bernhard et sait l’éplucher comme un oignon. A Thierry Bosc revenait de droit le rôle du grand-père ; lui venait avec, dans sa musette, son inoubliable interprétation du long monologue de Perturbation dans la mise en scène de Krystian Lupa.

Au Théâtre national de Strasbourg, du lun au sam 20h, dim 16h, jusqu’au 12 mai.

Au Théâtre national de la Colline du 19 mai au 19 juin.

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