Le Living à Avignon en juillet 68: restitution piège à cons

A Nanterre, dans le cadre du festival « Mondes Possibles », Gwenaël Morin propose « Re-Paradise » à partir de la création de « Paradise now » par le Living theater au Festival d’Avignon 68. A travers « My revolution is better than yours », Sanja Mitrović préfère aller ailleurs en 1968 et autrement. Quant auThéâtre de l'Unité, il est né, lui, le 22 mars 1968.

Scène de "Re-Paradise" © Pierre Grosbois Scène de "Re-Paradise" © Pierre Grosbois

Quand on dirige un théâtre à Nanterre, difficile d’échapper à mai 68 et donc à l’évocation des cinquante ans des « événements » qui, en France, ont justement commencé à (la faculté de) Nanterre. En 1968, il n’y avait pas encore de gros établissement culturel là où se dresse aujourd’hui le Théâtre de Nanterre-Amandiers, ni ailleurs dans la ville, mais un grand bidonville. La compagnie Pierre Debauche, très présente à Nanterre, y avait organisé des festivals et des actions, cette présence devaient conduire à la signature d’un accord entre la ville et l’Etat en 1968 pour la construction d’une Maison de la Culture. Construite, elle deviendra un centre dramatique national avant d’être remodelée pour l’arrivée de Patrice Chéreau qui lui donnera le nom de Théâtre des Amandiers.

Philippe Quesne, l’actuel directeur, et son équipe, face à cet obligatoire « devoir de mémoire », ont renversé la vapeur en organisant un festival autour du thème « Mondes possibles », rêves d’hier, utopies d’aujourd’hui. Voire de demain, comme le proposait le 7 avril dernier le chorégraphe suisse Foofwa d’Immobilité dans son Dancewalk - mai 2068, associant passé, présent et avenir. Le chorégraphe, accompagné de cinq danseurs et des passants qui avaient envie de danser un bout de chemin avec eux, a parcouru les 12 kilomètres reliant le centre de Paris à Nanterre.

Paradise now, 1968-2018

Quand Philippe Quesne a proposé à Gwenaël Morin (qui dirige le Théâtre du Point du jour à Lyon après avoir occupé un an durant les Laboratoires d’Aubervilliers avec son formidable théâtre permanent) de créer quelque chose pour le festival « Mondes possibles ». Il lui est apparu une équation évidente : « théâtre + Mai 68 = Paradise Now ». Ce spectacle du Living theater a effectivement été créé cet été-là au Festival d’Avignon et a fait parler de lui.

« C’est un texte emblématique qui jalonne l’histoire du théâtre contemporain, comme un repère », argumente Morin. Cette fois, la phrase est beaucoup plus contestable – et cerne l’ambiguïté du spectacle qui va en résulter à Nanterre cinquante ans plus tard. Ce n’est pas le texte (au demeurant jamais édité en traduction française dans son intégralité, me semble-t-il) qui est emblématique mais les circonstances de sa création au Cloître des Célestins puis de son interdiction et ce qui s’ensuivit. 

Arrivant deux mois après les événements, le Festival en porte les stigmates. Les troupes françaises, dont le TNP dirigé par Georges Wilson, ont renoncé à jouer. Ni créations, ni reprises. Le Festival se résume aux chorégraphies de Maurice Béjart, aux spectacles du Living, à une vaste programmation de cinéma proposée par Jacques Robert et à de multiples rencontres et débats au verger Urbain V et ailleurs, en particulier place de l’Horloge devenue un forum. Paul Puaux, l’adjoint de Jean Vilar, a vu un spectacle du Living, il en parle à Vilar qui programme trois de ses spectacles : Antigone, Mysteries and smaller Pieces et la création Paradise now.

Gwenaël Morin met ses acteurs habituels et quelques autres plus ou moins professionnels sur le plateau et tente de reproduire ex nihilo la création de Paradise now hors de tout contexte sous le titre Re-Paradise. Non tel que le spectacle s’est déroulé à Avignon mais tel que Julian Beck et Judith Melina ont reconstitué le texte par la suite. Après Avignon, le spectacle allait parcourir l’Europe durant deux ans, une tournée organisée par le tourneur professionnel André Ginzburger, comme il le raconte dans ses mémoires (L’Indifférence et la Curiosité, éditions L’Age d’homme). La partition de Morin est fidèle autant que faire se peut mais il manque la présence de Julian Beck et de Judith Malina, les deux âmes du Living, ce qui n’est pas un détail et il manque Avignon, le contexte de l’époque, ce qui n’est pas rien.

« On ne peut pas ôter nos vêtements »

A Nanterre comme à Avignon, le public entoure les acteurs qui se séparent pour venir un à un auprès des spectateurs et, passant du murmure au hurlement, disent : « On ne peut pas voyager sans passeport ». Ils se rassemblent au centre puis repartent à l’assaut avec d’autres slogans, « on ne peut pas fumer de la marijuana », « on ne peut pas ôter nos vêtements ». Mais si, ils peuvent, puisqu’ils les enlèvent et, en petite tenue (voire en très petite tenue), se rassemblent à nouveau et bientôt formeront un tas humain invitant les spectateurs à venir les rejoindre. Certains y vont et, à Nanterre et comme à Avignon, au bout d’un moment ne sachant plus trop quoi faire, regagnent leur place. Un spectacle dans l’esprit des happenings très en vogue à l’époque où la nudité (parfois intégrale) a déjà gagné les scènes.

Il y avait eu un début de scandale avant le spectacle, quand Julian Beck, contre l’avis du Festival, avait voulu faire entrer les gens sans billets. Le gros scandale viendra ensuite quand le Living et les spectateurs sortent du Cloître des Célestins et vont dans les rues jusqu’à trois heures du matin aux cris de « le théâtre est dans la rue ! » faisant suite au « Le pouvoir est dans la rue ! » qui venait de fleurir pendant les événements de mai. Des plaintes sont déposées à la mairie, le maire interdit la seconde représentation et demande au Living de présenter un autre spectacle. Refus. Le Living quitte le festival. Si vous voulez en savoir plus sur le déroulé de ces événements, lire l’excellent récit qu’en font Emmanuelle Loyer et Antoine de Baecque dans leur Histoire du festival d’Avignon (Gallimard).

Ce qui se joue, avant tout, c’est l’affirmation d’un théâtre de rue et la gratuité des spectacles qui va avec. C’est ce que Julian Beck écrira plus tard dans une lettre qu’il adresse à André Ginzburger reproduite dans l’ouvrage déjà mentionné : « (…) la chose qui a créé la rupture, c’est que nous avons voulu faire du théâtre dans la rue. Nous avions parlé avec des ouvriers de Champfleury, et ils nous avaient dit qu’ils n’assistaient jamais aux spectacles d’Avignon, que c’était un festival pour un public qui arrivait par train ou par avion, que ce n’était pas du tout un festival pour les habitants de la ville. Ainsi nous avons décidé, un certain jeudi soir, de présenter Mysteries and smaller Pieces dans une place publique de Champfleury. Gratuitement. Nous sommes arrivés sur la place pour donner le spectacle, et nous avons trouvé environ 200 policiers qui nous ont dit : “la place est fermée, on ne peut pas y entrer, il n’y aura pas de spectacles.” »

Le théâtre et la rue

Quelques semaines avant les événements de mai, au Festival mondial du théâtre de Nancy, fondé et dirigé par le jeune Jack Lang, on découvrait une autre troupe américaine, politiquement engagée contre la guerre au Viet Nam, le Bread and puppet theatre de Peter Schumann. La troupe était venue avec deux spectacles sans paroles et plusieurs fois les acteurs avec leurs masques et marionnettes allèrent jouer dans la rue, entre autre sur la place Stanislas, et gratuitement.

Restons en 1968. Cette année, le 22 mars (!!!), à Audincourt, dans le Doubs, Jacques Livchine et Hervée de Lafond créent le Théâtre de l’Unité. Ils peaufinent un spectacle et, quand ce dernier est prêt, la France est en grève. « Nous avons décidé de jouer dans les usines et les lycées occupés. Magnifique expérience, théâtre gratuit. On jouait chez Citroën dans les odeurs de la chaîne. J’ai appris que le théâtre n’avait pas besoin de scène, qu’il pouvait se faire partout et pour tous. Cela m’a gravement marqué, ces débuts », note Jacques Livchine. Hervée de Lafond et lui racontent aujourd’hui leur épopée mi-centenaire en s’adressant à une jeune Charlotte qui veut devenir comédienne. Sur un ton qui rappelle l'année de leur naissance ils proclament à la jeune fille: "le  peuple peut se passer de théâtre mais le théâtre ne peut pas se passer du peuple"

Le Théâtre de l’Unité allait devenir la première compagnie de théâtre de rue de France, la première aussi à travailler des deux côtés, dans la rue et dans les salles. Il faudra attendre 1980 pour que le théâtre de rue fasse son entrée au Festival. Le directeur de l’époque, Bernard Faivre d’Arcier, invite le Théâtre de l’Unité à jouer trois spectacles durant toute la durée du festival : La 2CV théâtre, La Femme-Chapiteau, Le Boulevard de la rue. Rendant compte de façon enthousiaste des trois spectacles, Libération titre « La rue en rut », donnant raison a posteriori à Julian Beck.

Prague, Berlin, Moscou,...

Revenons à Nanterre. Autre proposition du festival « Mondes possibles », le spectacle de l’ex-Yougoslave d’origine serbe Sanja Mitrović (en résidence au centre dramatique national d’Orléans jusqu’en 2019), My revolution is better than yours. Un spectacle qui, comme le titre l’indique, a le mérite de nous sortir de notre nombriliste mai 68.

Scène de "My revolution is better than yours" © Martin Argyroglio Scène de "My revolution is better than yours" © Martin Argyroglio

Allant de Prague à Moscou et de Berlin à Belgrade, le spectacle évoque quelques figures qui ont fait de l’année 1968 une année révolutionnaire, comme le Tchèque Peter Ulh, fondateur de la Charte 77 qui a vu les chars soviétiques envahirent son pays en août. Comme la citoyenne soviétique et dissidente Natalia Gorbanevskaia qui manifestera sur la Place rouge à Moscou avec six autres personnes contre cette invasion, manifestation qui sera brutalement interrompue par la police au bout de trois minutes et lui vaudra des années de prisons. Comme l’étudiant Jan Palach qui s’immolera par le feu au centre de Prague place Venceslas le 16 janvier 1969. Etc.

Cinq acteurs de différentes nationalités et parlant différentes langues racontent ces histoires, et d’autres qui ont pu traverser la leur. Ils le font par bribes et recomposition jouant chacun des tas de rôles et se filmant mutuellement avec des incrustations sur fond de décors de pacotille affirmant le jeu. On joue, on joue à jouer, nulle tentative de reconstitution, mais des introspections éclairantes comme l'évocation dufilm de Louis Malle Viva Maria ! et du militant allemand Rudi Dutschke qui allait fonder le groupe Viva Maria. Le tout se donne sous le regard de Mohamed Nour Wana, un jeune artiste africain exilé en France depuis deux ans, qui nous dit aussi comment telle et telle révolution ont joué un rôle dans sa vie.

Re-Paradise au Théâtre Nanterre-Amandiers, les 11, 12, 18, 19, 25 et 26 mai.

My revolution is better than yours au Théâtre Nanterre-Amandiers jusqu’au 13 mai.

Conseils du Théâtre de l’Unité à ne pas suivre de Jacques Livchine et Hervée de Lafond, L’Harmattan, 148 p., 16,50€.

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